MondeEuropéennes 2014

Elections européennes: un scrutin-sanction pour l’UE

Philippe Hubert et Samuel Jequier, mis à jour le 23.05.2014 à 17 h 13

L'étude de l'opinion publique européenne le montre. En donnant à «ses» citoyens le sentiment de ne pas être écoutés, en promouvant des politiques majoritairement contestées, en n’agissant pas sur le cœur des attentes des Européens et en ne créant pas les conditions d’un espoir de progrès pour tous, l’UE porte une responsabilité politique dans la montée des comportements abstentionnistes.

Le Parlement européen. REUTERS/Vincent Kessler

Le Parlement européen. REUTERS/Vincent Kessler

Les élections européennes de mai 2014 vont se jouer dans la conjoncture d’opinion la plus dégradée jamais rencontrée en Europe.

Depuis la crise financière et économique de 2008, l’UE a en effet perdu la confiance de ses citoyens, y compris des plus europhiles. La défiance à son encontre l’emporte aujourd’hui dans 23 des 28 pays qui la composent selon les enquêtes Eurobaromètre[1].

Cette poussée de la défiance résulte d'une dégradation des situations individuelles et collectives, de politiques majoritairement rejetées (politiques d’austérité, affaiblissement de l’Etat-providence...), d’une prise en charge insuffisante des préoccupations prioritaires des Européens (emploi, pouvoir d’achat) et d’un déficit démocratique chronique, donnant le sentiment d’une institution qui n’entend pas ses citoyens.

En toute logique, les attitudes contestataires (abstention et progression des partis anti-européens, les deux étant liées) atteindront donc le week-end qui vient des niveaux record dans la plupart des Etats membres et l’UE sera confrontée à un scrutin-sanction, d’une ampleur sans doute inégalée depuis sa création.

Un déficit démocratique structurel qui se creuse

A quelques jours des élections, le constat est d’abord celui d’une citoyenneté européenne en échec: les deux tiers des Européens considèrent que «leur voix ne compte pas» au sein de l’UE. L’idée que les citoyens européens ne sont ni écoutés ni entendus fait consensus et rassemble une majorité absolue de la population dans la quasi-totalité des 28 pays de l’UE. Elle est la plus intense dans les pays les plus fortement touchés par la crise de la dette et les plans de rigueur: Grèce, Chypre, Portugal, Espagne et Italie.

Ce sentiment nourrit un détachement vis-à-vis de l'UE, devenu majoritaire: 52% des Européens disent aujourd’hui ne pas être «attachés» à l’UE (contre 46% d'avis contraire). La construction d’une citoyenneté européenne par l’intégration économique n'a à l'évidence pas fonctionné: les trois quarts des citoyens de la zone euro déclarent d’ailleurs sans ambages que la monnaie unique ne les a pas fait «se sentir plus européens» depuis sa mise en place.

La mollesse de la citoyenneté européenne et le sentiment de ne pas être entendu au sein de l’UE éclairent ainsi le record d’abstention qui s’annonce. Voter aux élections européennes paraît bien moins décisif que voter aux autres scrutins: «seuls» 54% des Européens estiment que le vote aux élections européennes est efficace pour influencer la décision politique, alors qu’ils sont 73% à le penser concernant les élections locales, et 70% pour les élections nationales.

L’opinion européenne a perdu l’espoir du progrès social

La crise est ensuite une crise des conditions d’existence des Européens. L’opinion publique ne perçoit plus de dynamique de progrès, ni individuelle, ni collective au sein de l’espace européen et voit avant tout l’époque comme régressive: régression de la situation financière de son foyer; régression de l’emploi; régression des droits sociaux (diminution des pensions de retraites et des allocations chômage); régression de l’accès à un système de santé de qualité; régression dans l’accès au logement et l’énergie, etc.

L’affaiblissement de l’Etat-providence est douloureusement ressenti par la majorité des citoyens, notamment au sein des couches plus modestes et dans les pays les plus anciens de la construction européenne, et suscite partout des craintes sur la montée des injustices.

Individuellement, seulement 16% des Européens ont vu la situation financière de leur foyer s'améliorer au cours des 5 dernières années; quatre Européens sur dix ont vu leur pouvoir d'achat stagner alors que pour la même proportion (41%), il s'est dégradé. L'écrasante majorité des Européens (81%) jugent ainsi que le coût de la vie est devenu plus lourd à supporter ces dernières années, et à peine 10% des interviewés pensent que la situation va s'améliorer.

La vision collective est tout aussi pessimiste: plus de sept Européens sur dix jugent que la situation économique et de l’emploi dans leur pays s'est dégradée en cinq ans; deux tiers considèrent que l’accès à l’énergie et au logement s’est détérioré; plus d’un sur deux fait un diagnostic similaire pour l’accès au système de santé, le montant des pensions de retraite ou celui des allocations chômage. Le constat majoritaire est bien celui des faillites de l’Etat-providence.

A part en Allemagne, la perception que «les choses vont de plus en plus mal» est dominante partout dans l’UE, avec le plus d’acuité en France et dans les pays méditerranéens touchés par la crise de la dette: Grèce, Chypre, Espagne, Italie et Portugal.

Au final, seuls 24% des Européens pensent aujourd’hui que leurs enfants auront une vie plus facile que la leur.

L’UE ne répond pas aux principales demandes sociales des Européens 

La fracture entre l’UE et l’opinion européenne se joue aussi dans des politiques publiques jugées inefficaces et sévèrement critiquées. L’UE est d’abord considérée comme «responsable» par près des deux tiers des Européens de politiques d’austérité majoritairement rejetées dans les pays où elles sont conduites. Dans les 28 pays de l'UE, et dans toutes les couches sociales de la population européenne, cette perception est largement majoritaire.

L’UE apparaît ensuite inefficace sur les problèmes prioritaires des Européens, l’emploi et le pouvoir d’achat. Plus de sept Européens sur dix estiment que l’UE échoue à «rendre le coût de la vie moins cher en Europe» et plus d’un sur deux considèrent qu’elle «ne crée pas les conditions nécessaires pour plus d’emplois en Europe». Le rôle de l’UE en matière d’emploi est le plus négativement apprécié dans les pays où la situation du marché du travail est la plus dégradée (France, Espagne, Italie, Chypre, Portugal notamment).

Emerge ainsi une forme de hiatus structurel entre les réformes promues ou voulues par l’UE et les attentes des citoyens. 

A titre d’exemple, 65% des citoyens de la zone euro sont incapables de citer un effet positif d’une réforme sociale (c’est-à-dire une réforme concernant le marché du travail, l’éducation, la sécurité sociale, le système de santé, les retraites...) engagée dans leur pays alors que 63% sont capables d’en citer des négatifs.

Ce hiatus trouve une illustration emblématique sur la question des retraites: alors que beaucoup de pays ont engagé des réformes reculant l’âge de départ à la retraite, 71% des citoyens de la zone euro sont hostiles au relèvement de l’âge de la retraite, «même si c’est pour garantir la pérennité du système»... L’UE est aujourd’hui clairement critiquée sur son bilan.

Elle l'est également sur son incapacité et son manque de volonté à agir dans les directions souhaitées par une large majorité de l’opinion européenne. Depuis la crise, l’opinion européenne exprime ainsi une volonté claire et consensuelle (c’est-à-dire partagée par une majorité de la population dans les 28 Etats membres) de voir l’Union européenne reprendre le contrôle sur la finance au moyen d’une régulation bien plus sévère et volontariste.

Trois quarts des Européens considèrent ainsi qu’un rôle accru de l’UE en matière de régulation de la finance serait efficace pour sortir de la crise. Plus de huit sur dix sont favorables à des règles plus sévères en matière d’évasion fiscale et de lutte contre les paradis fiscaux, à l’instauration d’une taxe sur les profits faits par les banques, à des règles plus strictes pour les agences de notation de crédit et à la limitation des bonus des traders.

Les Européens en appellent également très clairement à un contrôle plus fort des acteurs centraux du secteur financier, les banques: trois quarts réclament un renforcement des règles et des contraintes sur les investissements réalisés par les banques à partir des dépôts; deux tiers souhaitent que les banques soient intégralement rendues responsables de leurs pertes en cas de faillite. Cette demande d’interventionnisme et de volontarisme à l’égard de la finance est jusqu’à présent restée très largement lettre morte. Cette fin de non-recevoir boucle la boucle d’une institution qui n’entend pas ses citoyens.

L’Union européenne suscite la plus forte défiance depuis sa création

A la lecture de l’état de l’opinion européenne, on ne pourra donc s’étonner du contexte de défiance record à l’égard de l’UE qui prévaut actuellement. Moins d'un Européen sur trois «fait aujourd’hui confiance à l’UE», un étiage historique depuis la création de la mesure dans l’Eurobaromètre en... 1974.

Il n’y a plus qu’en Estonie, en Lettonie, en Finlande, en Roumanie, en Hongrie et à Malte qu’une majorité de la population fait encore confiance à l’Union.

Entre 2008 et 2013, la confiance des Européens a chuté de 17 points alors que la défiance progressait de 22 points. Cette crise de confiance touche bien plus profondément la «vieille Europe», c’est-à-dire les pays fondateurs (France, Allemagne, Italie) ou les plus anciens de la construction européenne (Royaume-Uni, Portugal, Espagne, Irlande, Grèce, Autriche) que les pays issus des élargissements des années 2000. L’UE est ainsi fragilisée sur son socle originel: les opinions publiques fondatrices de la construction européenne sont aujourd’hui les plus critiques à son égard.

En quelques années, la défiance à l’égard de l’UE s’est diffusée par capillarité à l’ensemble du corps social européen. A la seule et unique exception des étudiants, la défiance à l’égard de l’UE l’emporte désormais dans toutes les catégories de la population européenne, y compris celles qui étaient traditionnellement les plus europhiles: une majorité des 15-24 ans, des diplômés du supérieur, des cadres et des personnes les mieux placées dans la stratification sociale ne fait aujourd’hui plus confiance à l’Union européenne. L’intensité de la défiance s’est dans le même temps renforcée auprès des catégories modestes et précaires, traditionnellement moins pro-européennes.

L’abstention qui vient ne peut donc pas seulement être lue comme un désintérêt ou un manque de civisme des citoyens européens. Elle est aussi une forme de sanction logique et rationnelle au regard des insuffisances et des échecs perçus de l’UE. En donnant à «ses» citoyens le sentiment de ne pas être écoutés, en promouvant des politiques majoritairement contestées, en n’agissant pas sur le cœur des attentes des Européens et en ne créant pas les conditions d’un espoir de progrès pour tous, l’UE porte une responsabilité politique dans la montée des comportements abstentionnistes.

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Il reste toutefois essentiel de mesurer que la défiance actuelle envers l’UE n’est pas une défiance à l’égard de l’Europe en soi. Même s’il s’effrite, le soutien à l’euro reste dominant et l’opinion publique européenne demeure largement favorable à un renforcement de l’intégration et de la convergence entre les différents Etats membres, et ce dans nombre de champs (politique économique et budgétaire, pilotage de l’euro, politique sociale, politique extérieure, défense commune).

76% des Européens estiment par exemple «qu’une plus grande coordination des politiques économiques entre les Etats membres serait efficace pour combattre la crise». 

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Tout se passe comme si, lassés d’une compétition sociale et fiscale entre Etats membres qu’ils jugent globalement perdante, les Européens rêvaient d’une Europe plus harmonisée et moins concurrentielle, plus intégrée et moins désunie, plus solidaire et moins égoïste, plus volontariste et moins dérégulée, pour enfin répondre à leurs besoins et à leurs attentes.

La défiance qui va s’exprimer au soir du 25 mai est ainsi clairement un non à l’UE telle qu’elle est, sûrement pas un non à l’idéal européen, ni un refus de ce qu’une «autre» Europe pourrait être.

Philippe Hubert et Samuel Jequier

Directeurs associés du FIL, bureau d’études spécialisé depuis 2002 dans la veille, l’analyse et les stratégies d’opinion (lire la suite)

Sources | Tous les chiffres cités dans cette note sont issus d’enquêtes européennes publiques et réalisées en 2013 et en 2014 pour le compte de la Commission européenne. Ils sont plus précisément issus des rapports de l’Eurobaromètre Standard de l’automne 2013 (EB 80):

Et des enquêtes Eurobaromètre Flash et Eurobaromètre Spécial suivantes:


[1] Vastes enquêtes quantitatives réalisées dans les 28 Etats membres de l'Union européenne par la Commission européenne tout au long de l’année et accessibles sur le site ec.europa.eu. Toutes les données analysées dans cet article sont issues des enquêtes 2013 et 2014 de la Commission européenne. Retourner à l'article

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