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L'Europe, toujours plus mal-aimée, n'a jamais paru aussi nécessaire

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 22.05.2014 à 9 h 35

Alors que l'abstention devrait battre des records et que toute la campagne a été vue à travers le prisme de l'euroscepticisme, la situation économique et les visées russes nous rappellent que l'Union est avant tout un remède au déclin.

Le drapeau européen devant le visage de Vladimir Poutine lors d'une manifestation à Prague, le 8 mars 2014. REUTERS/David W. Cerny.

Le drapeau européen devant le visage de Vladimir Poutine lors d'une manifestation à Prague, le 8 mars 2014. REUTERS/David W. Cerny.

Quel paradoxe! Jamais l’Union européenne n’a paru plus nécessaire. Jamais elle n’a semblé aussi loin des préoccupations des Européens, lesquels s’apprêtent à s’abstenir fortement.

Hormis la Belgique, où le vote est obligatoire, l’absence d’enjeux de pouvoir national et le sentiment que Bruxelles est une entité lointaine et peu aimable nourrissent l’abstention. Alors qu’au contraire, pour la première fois, le vote des Européens va déterminer la couleur politique de la Commission.

En vertu du Traité de Lisbonne, en effet, les 28 chefs d’Etat et de gouvernement, avant de désigner le président de la Commission, devront «tenir compte» de la majorité qui se sera dégagée du scrutin européen. C’est une différence substantielle qui est de nature à donner une incarnation démocratique au choix des Européens. Et à changer, à terme, leur perception du scrutin.

Selon que la gauche ou la droite l’emporte,  ce sera donc Martin Schultz, président sortant du Parlement européen, ou Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre luxembourgeois. La probabilité étant, pour l’un comme pour l’autre, la nécessité d’une alliance avec les centristes représentés par l’ancien Premier ministre belge Guy Verhofstadt.

Deux thèmes ont dominé la campagne: les politiques d’austérité et la montée des mouvements populistes. La gauche de la gauche, représentée par le grec Alexis Tsipras, s’est distinguée par sa critique radicale des politiques d’austérité conduites dans le sud de l’Europe, qui ont semblé balayer l’un des principaux apports de l’Union: la prospérité.

Quant aux mouvements populistes, qui ont tous en commun de vouloir, peu ou prou, détruire l’Union de l’intérieur, ils représentent le parti de la peur et font croire qu’il suffirait de rétablir ici la monnaie nationale, là les frontières du passé pour sortir de la crise. Certains sont authentiquement néonazis (Aube dorée en Grèce, le Jobbik en Hongrie), d’autres plus classiquement d’extrême droite ou indépendantistes.

Ils sont trop divisés, en tous cas, pour pouvoir prétendre peser réellement sur les débats du futur Parlement européen. Jusqu’à présent, cette mouvance représentait quelques 20% des votes. La poussée populiste actuelle pourrait les porter à 25%, ce qui ne leur permettrait pas d’infléchir le cours des débats. À la condition que les partis plus classiques s’abstiennent de leur donner la main.

La campagne en France, un exemple à ne pas suivre

De ce point de vue, la campagne électorale en France fait figure d’exemple à ne pas suivre. Ainsi, la télévision publique s’est-elle abstenue de diffuser le seul débat, retransmis pourtant dans les 27 autres pays de l’Union, qui aurait pu permettre au plus grand nombre de se faire une idée plus juste des questions que le Parlement européen aura à trancher, et qui a opposé les cinq principaux candidats à la présidence de la Commission (Schultz, Juncker, Verhofstadt, Tsipras et l’écologiste allemande Keller).

La dominante souverainiste s’est donc progressivement installée. Grâce à une campagne sans débat, à une absence totale de pédagogie de la part des partis de gouvernement, mais avec un nombre invraisemblable de sondages, tous sur la même tonalité, à savoir celle d’un pays, la France, qui se serait converti à l’euroscepticisme. Dans le détail des enquêtes d’opinion, pourtant, se trouve toujours une majorité de près de trois Français sur quatre pour refuser de sortir de l’euro et une minorité d’un Français sur cinq pour considérer que l’Union est une mauvaise chose.

De la même façon, la perspective d’un FN arrivé en tête du scrutin est surinterprétée: le FN serait décrété «premier parti de France» alors que son poids est momentanément surévalué par le niveau de l’abstention et par la mécanique même du scrutin. Un nombre invraisemblable de listes garantit un éparpillement maximum des voix de celles et ceux qui considèrent l’Europe comme un acquis, alors que l’électorat hostile fera bloc derrière le FN. En Grande-Bretagne, de la même façon, l’UKIP sera en tête. Mais personne n’imagine qu’il puisse gagner un scrutin national pour gouverner.

Face à la Russie, l'Union doit être une

Pourtant, si l’on observe la situation internationale et l’extraordinaire redistribution des cartes et des pouvoirs qui s’opèrent sous nos yeux, une Union plus forte paraît chaque jour plus nécessaire. L’offensive russe en Ukraine et le projet de Vladimir Poutine d’établir une «nouvelle Russie» (on disait hier une politique «grand russe») ne sont à la mesure ni de l’Allemagne, qui apparaît pourtant aujourd’hui comme hégémonique en Europe, ni de la France ou de la Grande-Bretagne. Aucun de ces pays ne peut peser seul sur une question qui concerne nos intérêts stratégiques.

Les nouvelles visées impériales de Poutine n’ont de chance d’être contenues que si l’Union est une. Et ce d’autant plus que le repli américain posera chaque jour davantage la question de la mise sur pieds d’une défense européenne. On retrouve donc là l’essence même de la construction européenne, à savoir la garantie de la paix sur le continent.

L’autre levier traditionnel d’adhésion à l’idéal européen, à savoir la protection, est de la même façon toujours aussi pertinent: sans la zone euro et sans les mécanismes de solidarité qui ont été inventés au fur et à mesure de la crise, si imparfaits soient-ils, nos pays auraient plongé dans un désordre économique et social dont nous n’avons pas idée. La zone euro est redevenue une zone de stabilité. Et l’euro n’est fort aujourd’hui que parce que la zone euro est, aux yeux du reste du monde, forte.

Plus que jamais, le souverainisme, qu’il se déploie en France, en Grande Bretagne ou ailleurs, est le plus sûr chemin vers le déclin.

Jean-Marie Colombani

Cet article est également publié dans le magazine Challenges.

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