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Delyan Peevski, un «parrain» bulgare au Parlement européen

Mathieu Martiniere, mis à jour le 25.05.2014 à 15 h 32

Soupçonné d’évasion fiscale et de trafic d’influence, il contrôle, à seulement 33 ans, la moitié de la presse du pays et possède sa propre garde privée. Symbole d’une caste politique dévoyée, il attise les braises d’un «printemps bulgare»... et devrait bientôt siéger à Strasbourg.

Lors de la manifestation contre Delyan Peevski, le 14 juin 2013 à Sofia. REUTERS/Stoyan Nenov.

Lors de la manifestation contre Delyan Peevski, le 14 juin 2013 à Sofia. REUTERS/Stoyan Nenov.

«Octabka! Octabka!» Le 14 juin 2013, plus de 10.000 Bulgares défilent dans les rues de Sofia en criant ce mot signifiant «démission». Dans la foule, un slogan: «le peuple contre la mafia». Et ces pancartes, ces symboles, trident rouge, masque de cochon et pieuvre tentaculaire, renvoient tous à la même personne: Delyan Peevski.

Nommé à la tête de l’Agence nationale de sécurité (DANS, la NSA bulgare), l’homme est contraint de démissionner le lendemain. Mais le mal est fait. Les semaines suivantes, ils sont des milliers dans les rues de la capitale à demander plus de justice et de transparence, lançant les prémices d’un «printemps bulgare» au cœur du pays le plus pauvre de l’Union européenne.

Delyan Peevski, député et magnat des médias doté d'un physique à la Tony Soprano, personnifie en effet à merveille une oligarchie bulgare dévoyée et clientéliste. Fin février, treize journalistes et activistes bulgares ont envoyé un rapport –dont Slate s'est procuré une copie– au procureur général de Bulgarie et à 33 agences de renseignement en Europe. Le lendemain, une instruction judiciaire contre Delyan Peevski était ouverte.

«La moindre partie de sa biographie est composée d’évènements illégaux et immoraux», confie Georgi Dimitrov, sociologue à l’université de Sofia et spécialiste de la corruption en Bulgarie. Et à 33 ans, Delyan Peevski pourrait y ajouter le 25 mai une nouvelle ligne, avec l’aval de l’Alliance des libéraux et des démocrates européens (ALDE, le regroupement des partis centristes): député européen.

Limogé pour «manque de moralité»

En 2001, à seulement 21 ans, Delyan Peevski est déjà membre du conseil d’administration du port de Varna sur la mer Noire, le plus grand de Bulgarie. En parallèle, il suit des études de droit à l’université et devient avocat dans des conditions pour le moins douteuses. Selon l’hebdomadaire bulgare Capital, il doit sa recommandation à Vassil Petrov, avocat de Blagoevgrad et membre du Conseil juridique du Mouvement pour les droits et libertés (DPS), son parti.

Car le jeune et prometteur Delyan Peevski entame très vite une carrière politique, la même année, comme assistant parlementaire auprès du ministre des Transports. Quatre ans plus tard, à 25 ans, il devient le plus jeune vice-ministre de l’histoire de la Bulgarie, en charge des catastrophes et des situations d’urgence. Élu député en 2009, il est reconduit pour un second mandat en 2013, en étant absent à plus de 90% des sessions parlementaires. Mais les choses vont se compliquer.

L’une des apparitions publiques de Delyan Peevski pendant la campagne de 2013, aux côtés de stars de la communauté rom.

En 2007, il est licencié avec fracas par le Premier ministre Sergueï Stanichev, aujourd’hui patron des socialistes européens (PSE), pour «manque de moralité». Selon le New York Times, une enquête judiciaire est alors lancée pour abus d’autorité sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui. Mais déjà, la Commission européenne critique l’inertie de la justice bulgare face aux responsables politiques.

Il faut dire que la famille de Delyan Peevski a le bras long. Sa mère, Irena Krasteva, est à la tête d’un immense groupe de médias, la Balkan Media Company. La holding possède au moins 40% de la presse écrite en Bulgarie, dont six des douze plus grands tirages selon The Economist, ainsi que la quatrième chaîne de télévision. Le groupe contrôle surtout près de 80% du réseau de distribution des médias du pays.

Officiellement, Delyan Peevski n’a aucune responsabilité dans cet empire médiatique. Officieusement, il est cogérant avec sa mère de l’entreprise familiale et n’hésite pas à parler de «[ses] médias» dans des interviews. Fait singulier, le 10 février dernier, il avouait même au site bulgare Pik.bg avoir couvert dans ses journaux des pontes de la mafia, comme Kiro Iaponetsa, le «Japonais», à la demande de l’ex-ministre de l’Intérieur Tsvetan Tsvetanov.

Dans le dernier classement de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse, la Bulgarie a chuté à la 100ème place, le pire résultat de son histoire, perdant 66 places en dix ans. La concentration des médias, l’opacité des actionnaires et la dépendance des journalistes aux pouvoirs politiques et économiques en font la bonne dernière de l’Union européenne en matière de liberté de la presse. «Dans les médias, il y a une concentration qui est d’un côté intenable, et de l’autre côté, impardonnable», soupire Martin Zaimov, candidat malheureux à la mairie de Sofia et ancien directeur adjoint de la Banque centrale bulgare.

Soupçons d’évasion fiscale

Comme toute personnalité publique exerçant de hautes fonctions, Delyan Peevski est tenu de déclarer publiquement ses revenus. Or, depuis 2009, un blanc illustre la feuille de déclaration du député bulgare. Un compte bancaire, d’un montant d’environ 20.000 euros en 2010 puis de 30.000 euros en 2011, est indiqué sans qu’aucun salaire ne vienne justifier cette hausse.

Officiellement, Delyan Peevski ne possède «que» trois propriétés, toutes acquises avant 2005. Mais la Balkan Media Company possède des dizaines de propriétés utilisées par le député bulgare. Fait étonnant, dans la rue de l’un de ces biens immobiliers, situé à Sofia, un panneau «sens interdit» a été installé dans une voie normalement ouverte. Suite à l’envoi du rapport des journalistes bulgares sur Delyan Peevski, le procureur général de Bulgarie a rassuré les reporters: «Nous vérifions tout, y compris les panneaux dans les rues où ils vivent.» Quelques jours plus tard, les panneaux étaient remplacés.

En janvier dernier, une équipe d’Arte se rend dans le district de Boyana, à Sofia, devant l’une des propriétés de la famille Peevski. L’endroit est gardé par une sécurité privée –des hommes en noir– et surveillé par des caméras. Soudain, le tournage est interrompu par la police, qui contrôle l’identité du caméraman.

Le journaliste de la chaîne franco-allemande explique: «Ce dernier reçoit peu après un appel téléphonique où on lui demande de ne pas diffuser le reportage. Nous soupçonnons dès lors la police d'avoir informé Peevski.» Une déduction logique réfutée par le ministre de l’Intérieur bulgare et l'intéressé.

Selon nos informations, la famille de Delyan Peevski détient également des propriétés en Bulgarie et en Grèce via une entité opaque, Alpha Media Group. Le propriétaire, inconnu, renvoie à une holding domiciliée dans les Îles vierges britanniques, Nata Holdings Limited. Des faits qui renforcent les soupçons d’évasion fiscale face à l’opacité des sources de revenus de la famille.

Embarras des centristes européens

Le 17 avril dernier, malgré l’ouverture d’une enquête judiciaire, Delyan Peevski est investi en deuxième position sur la liste du Mouvement pour les droits et libertés (DPS), le parti de la minorité turque, en vue des européennes. Solide organisation politique en Bulgarie, le DPS, allié dans une coalition aux socialistes au pouvoir, devrait obtenir au moins deux sièges de député, ce qui assurerait à Delyan Peevski un strapontin à Strasbourg.

D’orientation libérale, de centre-droit, le DPS est membre de la même coalition que le Modem et l’UDI. Le leader de l'ALDE, l’ancien Premier ministre belge Guy Verhofstadt, est un candidat sérieux à la présidence de la Commission européenne. Selon le site Euractiv, il aurait tenté de convaincre le DPS de ne pas nommer Delyan Peevski, sans succès.

Contacté par Slate, Didrik de Schaetzen, directeur de la communication de l’ALDE, se défend:

«Il est à la charge de chaque parti national de nommer les candidats qu’il considère comme les plus appropriés pour le représenter au Parlement européen. Ce n’est pas le rôle de l'ALDE d’examiner, de juger l’éligibilité ou la pertinence de chaque candidat pour tous les partis libéraux et démocrates européens.»

Avant d’ajouter que «les charges contre M. Peevski concernent une enquête en cours, c’est pourquoi le parti ne les commentera pas».

Une corruption endémique en Bulgarie

Loin d’être isolé, le cas de Delyan Peevski symbolise la passivité des dirigeants européens face à l’impunité des hommes politiques de Sofia. Le 31 octobre 2013, le site d’investigation bulgare Bivol révélait ainsi que l’épouse de Sergueï Stanichev a bénéficié d’un appel d’offres favorable au Parlement européen. Interrogé par le Spiegel en décembre, le service de communication du Parlement européen, que préside l’Allemand Martin Schulz, n’y voyait «aucun conflits d’intérêts».

«Rien ne change. Nos partis politiques se comportent comme s’ils détiennent tous les pouvoirs. C’est tout le système politique qui est corrompu. Ils ne représentent personne à part eux-mêmes», analyse froidement Georgi Dimitrov. «Sept ans après l’entrée dans l’UE, la corruption est plus élevée. C’est pourquoi on peut dire que les mécanismes européens ne marchent pas.»

En février 2014, la Commission européenne a estimé à 120 milliards d’euros le coût de la corruption dans les 28 pays de l’UE. Avec l’Italie, la Roumanie et la Grèce, la Bulgarie se situe en queue du peloton. Selon l’Eurobaromètre de 2013, 84% des Bulgares pensent que la corruption est répandue dans le pays et 58% des représentants des entreprises déclarent qu’elle les a déjà empêché d’obtenir un marché.

Pourtant, vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, la Bulgarie reste l’un des pays les plus europhiles de l’Union européenne. Un sondage récent de l’institut Alpha Research prévoit que le taux d’abstention n'y serait que de d'un peu plus d'un tiers pour les élections européennes.

«Les Bulgares voient le rêve européen comme une garantie de justice, de développement, d’égalité des chances, de diminution de corruption», estime Martin Zaïmov. «Le message de l’Europe, ce n’est pas que l’on vous soutient pas, c’est qu’on n’a pas les moyens, ni le temps d’agir. Par contre, si vous, vous agissez, on vous soutiendra.» Cette ambiguïté de Bruxelles est une chance pour Delyan Peevski, probable futur député européen.

Mathieu Martiniere (avec Nikolay Staykov)

Mathieu Martiniere
Mathieu Martiniere (22 articles)
Journaliste, cofondateur du collectif We Report
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