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L'extrême droite européenne éparpillée façon puzzle

La manifestation du FN à Paris, le 1er mai 2014. REUTERS/Charles Platiau.

La manifestation du FN à Paris, le 1er mai 2014. REUTERS/Charles Platiau.

Au-delà du ciment que constituent la lutte contre l'immigration et le rejet de la monnaie unique, elle présente des oppositions de fond qui pourraient se traduire par la constitution de plusieurs groupes après le 25 mai.

Dans combien de pays de l'Union européenne l'extrême droite sera-t-elle en tête au soir des élections du 25 mai? Jamais la question ne s'est posée avec une telle acuité depuis le premier scrutin de 1979 car la droite extrême va faire une percée remarquée au Parlement européen. Tous les sondages l'annoncent, et pas seulement en France.

Bien que l'enjeu soit plus européen que national, puisqu'il s'agit de constituer une majorité qui donnera une indication sur l'identité possible du futur président de la Commission européenne, Marine Le Pen a décidé de le placer dans un strict cadre hexagonal. La présidente du Front national, qui vise la «déconstruction» de l'Europe telle qu'elle est bâtie depuis plus d'un demi-siècle, cherche surtout un résultat national qui lui permettra de remettre sur le tapis sa demande récurrente de dissolution de l'Assemblée. Et peu importe que l'objet des élections européennes n'ait aucun rapport avec celui des législatives.

Alors que toutes les grandes familles politiques européennes ont chacune un candidat pour ce poste de président de la Commission (Jean-Claude Juncker, Martin Schulz, Guy Verhofstadt, Franziska Keller, Alexis Tsipras...), l'extrême droite brille par son absence. Pas de candidat à droite de la droite, pas même l'Autrichien Franz Obermayr, député au Parlement de Strasbourg et président de l'Alliance européenne pour la liberté, organisation qui regroupe les partis europhobes d'extrême droite, ou sa vice-présidente... Marine Le Pen.

Obermayr a justifié cette absence de candidature en déclarant: «Nous ne voulons pas prendre part à cette démocratie fausse et malhonnête.» Mais cette explication ressemble à un habillage de circonstance plutôt destiné à masquer une querelle d'egos.

Il est vrai que de ce côté de l'échiquier politique, l'harmonie et l'entente cordiale ne sont pas précisément les deux mamelles des relations politiques. La fille du fondateur du FN aura même deux sujets majeurs à traiter dès après sa réélection au Parlement: constituer un groupe politique et tenter d'éviter l'éparpillement des «moutons noirs», si l'on peut dire, dans des groupes concurrents.

Noyau de six pays

Si la première tâche ne paraît pas inaccessible, la seconde, en revanche, va lui donner du fil à retordre. La raison en est simple: il se pourrait bien que l'extrême droite se retrouve scindée en plusieurs entités différente. Au bout du compte, l'hémicycle européen, où vont siéger 751 députés, pourrait voir arriver... trois extrêmes droites pour le prix d'une!

Pour la constitution d'un groupe politique, il faut rassembler au moins 25 élus venant d'au moins un quart des 28 pays de l'UE, soit sept États. Le nombre de députés ne semble pas être un obstacle pour Marine Le Pen qui, au vu des sondages actuels donnant le FN au coude-à-coude avec l'UMP en France, pourrait décrocher de 15 à 20 sièges au Parlement européen –contre trois actuellement. Elle n'aura pas trop de difficulté à trouver de cinq à dix députés au minimum pour faire l'appoint.

Mais la seconde condition implique que ce groupe soit constitué d'élus venant d'au moins sept pays différents. Depuis plusieurs mois, la présidente du Front national a multiplié les contacts en Europe pour convaincre de nouveaux «partis frères» de la rejoindre ou, pour les historiques, de confirmer leurs liens plus anciens.

Dans la réalisation de ce puzzle pour former un groupe politique, le parti français peut compter sur le soutien du Parti pour la liberté (PVV) de Geert Wilders aux Pays-Bas, du Parti de la liberté (FPÖ) de Heinz-Christian Strache en Autriche, du Vlaams Belang (parti séparatiste flamand) de Gerolf Annemans en Belgique, de la Ligue du nord de Matteo Salvini en Italie et du parti des Démocrates suédois de Jimmie Åkesson.

A ce noyau de six pays, ce qui n'est pas suffisant pour le groupe parlementaire, pourrait éventuellement s'agréger le Parti national slovaque (PNS) de Jan Slota, si toutefois il obtient au moins un élu. Mais l'extrême droite a marqué un recul en Slovaquie, tout comme en Roumanie, en Bulgarie et en Pologne, au cours des élections nationales de ces dernières années. Un autre allié surprise pourrait aussi être le parti Ordre et Justice de Rolandas Paksas en Lituanie.

Marine Le Pen, qui rejette l'appellation «extrême droite» pour le Front national, est potentiellement, en la circonstance, l'alliée de partis qui sont tous, sans exception, classés à l'extrême droite dans leur propre pays. Certains sont plus ou moins ouvertement xénophobes: Wilders a provoqué un tollé en Hollande après des déclarations dirigées contre les Marocains qui ont entraîné le dépôt de milliers de plaintes, la démission de son conseiller politique et celle de Laurence Stassen, chef de file du parti à Strasbourg.

En Autriche, Strache, le successeur de Jörg Haider à la tête du FPÖ, semble éprouver la même fascination pour le IIIe Reich que son prédécesseur. Quant à la Ligue du nord, une de ses élues n'a pas hésité à appeler au viol de la ministre italienne de l'Intégration Cécile Kyenge, qui a le tort d'être originaire du Congo et d'être noire.

Les Démocrates suédois, pour leur part, ont une filiation directe avec le mouvement Gardons la Suède suédoise, qui se réclamait de thèmes néo-nazis. Enfin, le Vlaams Belang, lui, est viscéralement francophobe: son rejet de la France et de la langue française va jusqu'à la revendication territoriale des Flandres tricolores.

Ces fréquentations ne gênent pas la dirigeante française car elle part du principe que chaque dirigeant s'exprime comme il l'entend à l'intérieur de ses frontières, surtout s'il s'agit du dirigeant nationaliste d'un parti ami.

«Antisémites et racistes»

A côté de ces formations politiques considérées comme fréquentables, il existe deux autres catégories de partis eurosceptiques situés sur le bord droit de l'échiquier avec lesquels aucune entente ne paraît possible: ceux qui refusent l'alliance avec le Front national et ceux que le Front national refuse de côtoyer au Parlement européen.

Dans le premier cercle, le gros morceau est constitué par l'UKIP (Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni) de Nigel Farage, qui a préféré Debout la République de Nicolas Dupont-Aignan au Front national dans ses alliances internationales. Le choix peut apparaître curieux au regard du poids respectif des deux partis et des intentions de vote que leur octroient les sondages. Mais pour Farage, le FN est «un parti composé entre autres d’antisémites et de racistes». Dupont-Aignan ne s'est pas fait prier pour donner l'écho qu'il convenait à cette appréciation confiée à l'hebdomadaire Valeurs actuelles et réaffirmée dans la presse britannique.

Cette «défection» est évidemment dommageable pour Marine Le Pen car l'UKIP est donnée en tête dans les sondages outre-Manche. Pis, Farage pourrait peut-être même devenir un concurrent car le leader britannique se montre intéressé par la percée de Beppe Grillo, le leader populiste italien du M5S, le Mouvement 5 étoiles, qu'il trouve «fascinant». De là à imaginer qu'il pense à la constitution d'une autre groupe...

En dehors de l'UKIP, trois autres partis europhobes ne sont pas enclins à se rapprocher du Front national à travers l'Alliance européenne pour la liberté. Il s'agit, d'une part, de deux partis nationalistes nordiques, et, d'autre part, d'une formation allemande qui se défend d'être d'extrême droite, tout en jouant sur des thèmes qui jettent une ombre sur son positionnement. Dans les pays du nord, les Vrais Finlandais, qui ont réalisé 19% lors d'élections nationales en 2011, et le Parti du peuple danois se refusent, jusqu'ici, à une alliance avec l'extrême droite française. Tout comme l'AfD (Alternative für Deuschland) qui plaide pour une «dissolution ordonnée» de l'euro et développe un discours volontiers provocateur sur l'immigration.

Deux groupes antagonistes?

Dans le second cercle, celui de l'extrême droite bannie par l'extrême droite, on trouve d'abord Aube dorée. Après avoir été mis au ban de la vie publique grecque en raison d'agissements qui relevaient plutôt du domaine du droit commun, ce parti ouvertement néo-nazi a été autorisé par la justice à se présenter aux élections européennes.

Il y a également le parti Jobbik (Mouvement pour une meilleure Hongrie), qui prône un retour aux valeurs chrétiennes mais dont le discours antisémite latent inquiète les communautés religieuses hongroises. Ce parti est doté d'une excroissance musclée, la Garde hongroise, qui au-delà de son aspect folklorique est une véritable milice paramilitaire. Il entretenait des liens avec le FN via Le Pen père et Bruno Gollnisch mais Le Pen fille a décidé, au moins officiellement, de mettre un terme à cette relation compromettante.

Il en va de même avec un autre parti néo-nazi, le NPD allemand, qui pourrait se retrouver avec un eurodéputé au soir du 25 mai, en raison de l'abandon du seuil de 3% pour avoir des élus, après une décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Autre parti avec lequel le FN ne veut pas entretenir de relations, le British National Party (BNP) fait lui une campagne toute en délicatesse.

Ce dernier cercle a objectivement très peu de chance d'avoir suffisamment d'élus pour constituer un groupe, ce qui verserait ces eurodéputés de l'ultra-droite chez les «non inscrits». En revanche, les deux autres entités pourraient très bien être en situation de former deux groupes rivaux et antagonistes, qui verraient alors Marine Le Pen et Nigel Farage se retrouver face à face.

Avec un nombre total d'élus europhobes de la droite extrême oscillant, selon les enquêtes d'opinion nationales, entre 70 et 90, représentant globalement une quinzaine de pays, il y a de quoi constituer une architecture inédite de l'extrême droite européenne. Une extrême droite divisée! Il faut dire que les tentatives passées de regroupement au sein du Parlement européen, notamment sous la houlette de Jean-Marie Le Pen, n'ont jamais été des réussites durables, tant les divergences sont fortes face au «ciment» que constituent la lutte contre l'immigration et le rejet de la monnaie unique. Pour le reste, entre les étatistes et les régionalistes, entre les ultra-libéraux et les sociaux-nationaux, l'extrême droite européenne présente plus d'oppositions de fond que de convergences conjoncturelles.

Olivier Biffaud

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