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«Timbuktu», «Eau argentée»: les fournaises contemporaines trouvent leur place à Cannes

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 16.05.2014 à 10 h 26

Avec «Timbuktu», c'est le Mali, splendidement filmé par Abderrahmane Sissako. Avec «Eau argentée», c'est l'enfer de la Syrie, à base de vidéos YouTube, dans un travail exceptionnel d'Ossama Mohammad.

«Timbuktu» © Le Pacte

«Timbuktu» © Le Pacte

CANNES 2014, JOUR 2
Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. (Compétition officielle) | durée: 1h37 | sortie: non précisée
Eau argentée, Syrie autoportrait d’Ossama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan. (Séance spéciale) | durée: 1h50 | sortie: non précisée

Le véritable premier jour du Festival est d’emblée marqué par deux films chocs, deux films d’une très grande force, tous deux directement inspirés par l’actualité la plus brûlante.

Elle chante encore, la femme fouettée par les fanatiques, son chant est d’une beauté qui transperce. Huit ans après Bamako, Abderrahmane Sissako retourne dans ce Mali où il a grandi, dans le Nord du pays au moment où celui-ci est soumis au joug islamiste.

Retrouvant la splendeur visuelle de ses premiers films, La Vie sur terre et Heremakono, le cinéaste invente une composition très originale, qui fait alterner un récit linéaire et une série de tableaux qui inscrivent cette histoire dans un contexte plus vaste.

Le récit concerne la famille d’un éleveur touareg vivant dans le désert, à l’écart de la ville mais à proximité du lac où sont tendus les filets d’un pêcheur noir. A Tombouctou, les djihadistes font régner la terreur, interdisent la musique et le foot, terrorisent les femmes, intimident les hommes, énoncent et exécutent des jugements cruels et absurdes. La plupart ne parlent ni tamacheq ni bambara mais un arabe que certains maîtrisent très mal, jeunes paumés déguisés en guerriers du désert qui soudain se prennent le bec en français pour débattre des mérites respectifs de Zidane et de Messi.

Il y a une atroce dimension burlesque dans ce royaume d’Ubu coranique que le film décrit en tableaux toujours d’une impressionnante puissance visuelle.

Entre fable et chronique, Sissako invente des moments d’onirisme cruel, tel ce match sans ballon joué par des adolescents, ou cette figure énigmatique de motard en boubou vert qui traverse et retraverse la ville, messager d’on ne sait quelle nouvelle, colporteur d’eau et ange d’une résistance invisible.

Aux confins du désert et d’une oasis qui semble du fond des âges, la ronde des pick-up chargés de pantins hérissés de kalachnikovs est traversée par un affrontement d’un autre temps, d’un autre ordre. Dans un enchaînement fatal, il viendra frapper ceux qui croyaient pouvoir rester à l’écart.

Dans ce monde de dénuement que les téléphones portables et les paraboles n’ont pas fait changer de siècle, monde où s’est abattu ce que le film montre comme un chaos absurde, venu de l’extérieur, le malheur d’antan s’envenime du malheur d’à présent. La petite fille du désert, elle n’aura plus qu’à courir, loin et longtemps, aussi vite aussi loin et aussi longtemps qu’elle pourra.

Avec inventivité et un sens évident de la mise en scène, Aberrahmane Sissako mobilise les ressources du langage cinématographique pour rendre sensible la singularité de la violence qui s’exerce là: son inscription dans des paysages, une culture, des modes de vie, sa brutalité particulière, son caractère composite, le mirage du Djihad réunissant des activistes de multiples origines, jeunes et moins jeunes, lettrés ou analphabètes.

Nul n’irait douter de la place de ce film, comme œuvre de cinéma, au Festival de Cannes –et le film a d’ailleurs reçu un accueil enthousiaste. Il n’est pas certain que cette légitimité soit reconnue de la même manière à Eau argentée du réalisateur syrien Ossama Mohammad.

Le risque existe que son urgence désespérée, son inscription foudroyante dans un autre «cours des choses» que celui du Festival de Cannes, la guerre en Syrie, sa présence dans une section secondaire de la sélection officielle apparaisse comme un geste de bonne conscience. Ce serait une grave erreur.   

En mai 2011, alors que les affrontements embrasaient tout le pays, Ossama Mohammaed quittait Damas. Il venait à Cannes, présenter un court métrage, L’Adolescent et la botte et témoigner de la terreur exercée par la soldatesque de Bachar el-Assad contre son peuple alors désarmé, et qui réclamait un terme à des décennies d’oppression totale.

Ossama Mohammad n’est jamais retourné en Syrie. Depuis Paris, il a entrepris un travail de cinéaste, à partir d’éléments qu’il avait apportés avec lui, d’enregistrements postés sur YouTube, puis d’une correspondance –textes et vidéos– avec une jeune réalisatrice de Homs assiégée. Elle se prénomme Simav, ce qui en kurde signifie «eau argentée». La deuxième partie du film est surtout composée de plans tournés par Simav, et des échanges par chat entre Ossama et elle.

Eau argentée jaillit des images le plus souvent tournées à la DV ou avec un téléphone portable, des mots des habitants de Derra et de Homs, de ceux de conversations du réalisateur avec des personnes rencontrées sur place, et aussi de sa voix off depuis Paris où il distille également, caméra en main, un léger contre-point à la déferlante venue de là-bas. Déferlante de terreur, de sang et de douleur. Déferlante inédite, quand bien même on a vu beaucoup de ces images, ou d’autres hélas comparables. Ce n’est pas tant l’effet d’accumulation au lieu du fractionnement des posts YouTube ou des «sujets» télé qui fait la différence, c’est la construction d’une écoute, d’une attention, d’une intelligence qui sans cesse déploie le sens de ce qui est ici montré.

Eau argentée

Puisqu’au milieu de tout cela, il y a, au-delà de l’empathie poignante, «du» sens. Certainement pas «un» sens, mais des stratégies, des manifestations de choix, de la part de toutes les personnes impliquées. Parmi ces personnes aussi celles qui sont dans le camp du pouvoir, et d’abord le choix stratégique des dirigeants de faire filmer au téléphone portable (comme ceux d’en face) les séances de torture dans les commissariats et de les mettre en ligne.

D’utiliser les réseaux sociaux aussi pour répandre la terreur, y compris en rendant perceptible la jouissance du flic de base d’enregistrer les coups et les humiliations qu’infligent ses collègues, jusqu’à cette séquence où le troufion met en scène son officier: «Allez-y lieutenant, cognez-le sur la tête, avec le pied c’est mieux, l’autre à côté aussi», dit la voix off qui tient l’iPhone tandis qu’on voit la rangers qui shoote dans un visage, ajoutant sur le mur blanc un longue trace de sang supplémentaire.

Eau argentée est peut-être le premier film qui prenne au sérieux les possibilités du cinéma avec les images de YouTube –après De Palma dans Redacted, mais De Palma fabriquait de «fausses» images de Youtube, tandis que Mohammad utilise celles qui sont vraiment en ligne, pour faire travailler ensemble la guerre qui a lieu sur le terrain et la guerre qui a lieu avec les représentations.

Attentif à ce que veulent ceux qui ont fait et diffusé ces images mais aussi aux effets incontrôlés de celles-ci, interrogeant les possibilités de manipulation, de voyeurisme, d’usure par la répétition ou la surenchère, Ossama Mohammad explore les impasses auxquelles mène aussi cette survisibilité en même temps qu’il donne à parcourir les ruelles des villes martyrs. Son geste invente une poétique de la terreur visible à laquelle on chercherait en vain des équivalents.

Il y a les foules de citoyens désarmés face aux tanks, il y a les rangs serrés des militaires du régime, il y a aussi les milices islamistes qui insultent, maltraitent, arrêtent les femmes, les résistants laïcs.

Et puis il y a des individus, parfois brièvement: on n’oubliera pas ce jeune homme qui voulait créer un cinéclub dans son quartier, rencontré par le réalisateur à une projection d’Hiroshima mon amour, retrouvé le lendemain dans la rue la tête explosée, et pas non plus ce soldat de Bachar qui chante gaiement en partant tuer.

Et au moins une relation individuelle qui s’installe et construit la deuxième moitié du film, au cours de cet échange atrocement inégal avec celle qui se prénomme Eau argentée, ou avec ce petit garçon de 5 ou 6 ans, orphelin qui aime les fleurs et sait là où il faut courir pour éviter les snipers.

Alors, oui, il est juste que Eau argentée, Syrie autoportrait soit présenté au Festival de Cannes. Pas tant parce que c’est à certains égards ici que, comme film, il a pris son essor il y a trois ans –3 ans! 3 ans de fleuves de sang, 3 ans de corps empilés, martyrisés, humiliés, 3 ans d’acharnement à croire en la liberté possible, 3 ans de courage et de détresse au-delà de toute mesure. Mais parce que, par la recherche éperdue des ressources de l’image, du son et du montage, ce qu’a fait Ossama Mohammad témoigne de ce que le cinéma peut accomplir de plus important, et qui le définit.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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