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Si vous ne vous intéressez pas à la géo-ingénierie, c'est la géo-ingénierie qui s'intéressera à vous

Sydney, en mai 2014. REUTERS/Jason Reed

Sydney, en mai 2014. REUTERS/Jason Reed

Les nombreuses incertitudes attachées à ces techniques de lutte contre le changement climatique ne suffiront pas à entraver son déploiement.

Pour contrer le réchauffement climatique, pourquoi ne pas modifier le climat? C’est le pari, risqué, de la géo-ingénierie. Cette science, qui propose un éventail de solutions controversées, gagne peu à peu en visibilité sur la scène internationale. En France, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a d’ailleurs lancé en 2012 un atelier d’experts (ARP Réagir) sur le sujet, dont le rapport vient de sortir. Voici, en 5 points, les raisons pour lesquelles vous devriez vous y intéresser:

1. Parce que cette science n’est pas nouvelle et gagne progressivement en légitimité

Du bâton de pluie aux canons anti-grêle utilisés par les viticulteurs dès 1896, l’homme a toujours cherché à modifier le temps. Avant de vouloir contrôler le climat, à l’aube du XXe siècle, les scientifiques s’intéressent déjà au réchauffement anthropique et étudient les effets des émissions de carbone dans l’atmosphère. Parmi eux, le physicien italien Cesare Marchetti use pour la première fois du terme «Géo-ingénierie» pour désigner un éventail de techniques visant à les corriger.

Un temps reléguée, cette science refait aujourd’hui surface dans le cadre du débat sur le réchauffement climatique. Avec un objectif : stopper l’emballement des températures soit en retirant du carbone de l’atmosphère (capture du carbone), soit en réduisant l’apport d’énergie solaire à la surface de la Terre (gestion du rayonnement solaire).

Pour y parvenir, les projets –plus ou moins réalistes– ne manquent pas: injecter des tonnes de soufre ou de sulfate d’hydrogène afin de refroidir l’atmosphère, ensemencer les océans avec des sulfates de fer pour accroître leurs capacités à absorber le carbone, ou sequestrer celui-ci sous terre…

Certaines techniques ont d’ailleurs attiré l’attention du Giec qui cite, pour la première fois, la géo-ingénierie comme «ultime recours» contre le réchauffement dans son rapport de 2007. Et lui consacre un compte-rendu spécialisé en 2011. Alors que l’objectif de limiter à 2°C l’augmentation de la température terrestre apparaît de plus en plus irréaliste, l’urgence incite les experts à considérer des solutions alternatives à celles d’atténuation et d’adaptation entreprises, jugées lentes et coûteuses. «Aujourd’hui nous sommes à dix minutes des douze coups de minuit, déclarait l’Indien Rajendra Pachauri, président du Giec, au Parisien Magazine en novembre 2013. Nous n’avons plus de temps à perdre».

2. Parce que cette science, encore peu connue, recèle des enjeux politiques forts

En France, une partie des chercheurs demeure sceptique et la considère encore «comme de la science-fiction», témoigne Olivier Boucher, directeur de recherche au CNRS et rapporteur de l’atelier. Même si certains laboratoires français participaient à des projets internationaux avant cette date, «le débat ne s’est ouvert que récemment dans l’Hexagone, avec le lancement de l’ARP en 2012». Et le sujet demeure sensible. Lors d’un colloque organisé par l’Académie des Sciences l’an passé, l’institution, qui recommandait l’«extrême prudence» face à ces techniques, n’a pas jugé opportun de publier de rapport.

Des résistances que ne semblent pas éprouver certains de nos voisins. Aux Etats-Unis, le Département américain de l’Énergie élaborait dès 2001 un plan de recherche en géo-ingénierie de 64 millions de dollars. Quant à la Royal Society britannique, elle publiait un rapport très remarqué en 2009. Plus proche de nous, le laboratoire universitaire allemand de Potsdam se montre aujourd’hui en pointe sur les questions relatives à la fertilisation des océans.

Largement dominé par les Etats-unis, le débat gagne progressivement les autres continents. Et pour cause: c’est là que se dessine, en creux, la future gouvernance mondiale du climat. Qui décidera du climat idéal? Qui choisira de déployer ces techniques? Qui les financera? Les citoyens seront-ils consultés comme le recommandaient les principes d’Oxford, «code de conduite» élaboré par un groupe d’universitaires anglais en 2009?

En France, «Il y a une demande d’expertise de la part des politiques, assure Olivier Boucher. Le sujet pourrait être débattu lors de la prochaine conférence-climat 2015, à Paris». Ainsi, le programme de l’ANR ne se contente pas de dresser un «état de l’art» en géo-ingénierie, il pourrait donner des pistes de réflexion au gouvernement. Le rapport final, dont la sortie est prévue pour les jours à venir, doit d’ailleurs analyser l’opportunité d’une branche R&D. Car un tel affichage pourrait menacer la future loi de transition écologique.

Les experts, qui n’envisagent le recours à la géo-ingénierie qu’en complément des techniques d’atténuation et d’adaptation, mettent en garde contre le risque d’aléa moral. «La notion même de géo-ingénierie implique l’espoir de pouvoir contrer les effets du changement climatique sans avoir à s’engager dans des efforts potentiellement coûteux de réduction des émissions», analyse le rapport. Un plan B attrayant pour les politiques qui redoutent le poids de lourdes décisions socioéconomiques sur les élections. Ou les industriels, qui rechignent à transformer leur économie polluante, alerte ETC group, principale organisation d’opposants.

A l’inverse, «une jachère programmatique pourrait laisser libre cours à des tentatives d’interventions sporadiques mal contrôlées. Nous devons naviguer entre deux écueils. Mais se taire sachant que des groupes de pression et des industriels s’activent sur le sujet, ce n’est pas une solution, tranche l’académicien des Sciences Jean-Claude André. Rien ne sert de se bander les yeux.»

3. Parce qu’elle a une portée globale et inter-générationnelle

Bien qu’elles ne soient encore qu’expérimentales, les techniques de géo-ingénierie induisent des risques importants et engagent plusieurs ressources communes. Le danger est d’autant plus grand que les conséquences n’ont pas de frontières. Une expérience locale pourrait ainsi avoir un impact dans d’autres régions du monde, sinon sur l’ensemble du climat.

Une simulation, réalisée par les chercheurs anglais du Met Office Hadley Centre en 2013, a établi qu’une injection artificielle d’aérosols dans l’hémisphère nord durant 50 ans diminuerait la température de la Terre d’un degré à cette période... mais déclencherait des sécheresses au Sahel. Un dommage considérable, surtout que le principe de réversibilité de telles techniques reste incertain. 

Lancé en 2009, le programme européen Implicc, chargé de simuler les effets relatifs aux techniques de gestion du rayonnement solaire, a conclu qu’il pouvait s’écouler plusieurs décennies avant que les effets de l’injection de soufre dans l’atmosphère ou la fertilisation des océans ne prennent fin.

La rupture soudaine de tels processus n’est pas non plus souhaitable. Les scientifiques relèvent ainsi un possible effet rebond concernant la gestion du rayonnement solaire. «Les particules que l’on injecte dans l’atmosphère ne restent qu’une semaine au-dessus des océans, un an dans la stratosphère, puis retombent, explique Olivier Boucher. Il faudrait en injecter en permanence. Si on arrêtait, tout le réchauffement évité en 50 ans se réaliserait en 10 avec des impacts climatiques bien plus importants». Ce qui laisserait peu de temps à l’homme et la nature pour s’adapter.

Pour éviter de tels écueils, les experts de l’ARP estiment qu’un «volet ‘risque’ devrait être développé dans la conception de tout projet». Ils privilégient également le principe de précaution, qui «vise les dangers potentiels dont ni la sévérité, ni la probabilité d'occurrence ne peuvent être calculées avec certitude». D’ordinaire, c’est le principe de prudence, qui quantifie les risques, que l’on applique aux expérimentations scientifiques.

4. Parce que, malgré les risques, elle est encore très peu encadrée

A ce jour, la géo-ingénierie reste très peu encadrée. Seuls quelques textes internationaux y font référence. Cette technique relève à la fois du droit de l’espace, de la mer, mais aussi de la convention sur la modification de l’environnement de 1978, qui bannit toute application militaire. La convention sur la diversité biologique (CDB), adoptée en 1993, en interdit quant à elle le déploiement hors des «recherches scientifiques à petit échelle (...) dans un environnement contrôlé». Une exception qui prête à controverse selon les experts, qui pointent la difficulté à définir un tel seuil.

Sujets à interprétation, ces textes n’ont qu’une portée relative tant qu’ils ne sont pas transposés dans la législation nationale. Ainsi, le moratoire sur la fertilisation des océans, venu compléter la convention sur la diversité biologique en 2008, n’a pas empêché l’Allemagne de déclarer cette résolution «non contraignante» lorsque son ministère de la Recherche a approuvé l’expérience Lohafex d’ensemencement en fer près des côtes argentines. Le ministère de l’Environnement s’y était pourtant lui aussi opposé.

Du côté français, «aucun texte précis» pouvant se rapporter à cette convention n’est inclus dans le Code de l’environnement, assure l’avocat spécialisé Jérôme Bouquet-Elkaim. «Seule une pollution ou un risque de santé publique pourrait déclencher, a posteriori, une action au pénal. Mais cela implique avant tout d’identifier les dégâts causés, ainsi que les responsables de l’expérience».

Face à de telles lacunes, les experts de l’ANR semblent résignés. Leur rapport juge «très improbable qu’un cadre juridique et politique commun (...) aux différents stades du processus puisse être défini» un jour. La réglementation continue donc de se construire au gré des initiatives. Le moratoire sur la fertilisation des océans a ainsi été adopté un an après que la firme ‘Planktos Inc.’ de l’entrepreneur californien Russ George a annoncé, en 2007, vouloir déverser du fer au large des îles Galápagos. Il avait convaincu la population que cette opération renflouerait les stocks de saumon de la région.

«On n’est jamais à l’abri d’une initiative unilatérale, concède Olivier Boucher. Mais les scientifiques sont tout de même responsables». En France, où existe le principe de liberté scientifique, les comités d’éthique donnent les grandes orientations et «les recherches financées sur fonds publics doivent comporter un volet éthique», rappelle le scientifique.

Des codes de bonne conduite, basés sur le volontariat, ont également été développés au sein des laboratoires de différents pays. Ils pourraient cependant devenir insuffisants à mesure que la recherche avancera. Pour y suppléer, l’essayiste Clive Hamilton émet l’idée d’un accord international instituant «l’ouverture d’un registre des activités de recherches» et «l’envoi de rapports annuels à une agence de l’ONU». Mais aussi «l’inspection des installations de recherche et d’expérimentation» (in Les Apprentis sorciers du climat, p. 208).

5. Parce que, malgré ces arguments, vous pourriez tout de même l’accepter

Les nombreuses incertitudes attachées à la géo-ingénierie pourraient néanmoins ne pas suffire à entraver son déploiement. Principal danger: la difficulté à identifier un domaine très hétérogène. Outre le Giec, chaque Etat établit sa propre définition, politique, de cette science. Et si la communauté scientifique s’accorde sur certains critères (visée corrective, effets globaux…), les frontières restent malléables. 

En France, les experts de l’ANR conviennent que les limites entre géo-ingénierie et techniques d’atténuation et d’adaptation «ne sont pas toujours très claires». Eux-mêmes élargissent le domaine à «la géo-ingénierie en seconde intention». Une expression nouvelle qui recouvre toutes les «activités dont l’objectif principal n’est pas climatique», mais auxquelles se greffe une action de géo-ingénierie. Parmi celles-ci: la production d’énergies renouvelables ou l’agriculture qui, déployées à suffisamment grande échelle, peuvent avoir un impact sur le climat ou les cycles biogéochimiques.

Des «techniques douces» bien éloignées des projets promothéens tant décriés, mais qui pourraient laisser la porte ouverte à des méthodes plus controversées. «Le risque d’acculturation est bien réel», reconnaît un scientifique. Et les opérations de greenwashing ont déjà commencé. Les termes «ingénierie climatique» ou «écologique» remplacent ainsi favorablement celui connoté de «géo-ingénierie», utilisé par les opposants. Ferions-nous de la géo-ingénierie sans le savoir?

«En France, on en reste surtout à la recherche fondamentale et à la simulation numérique, rassure Olivier Boucher. Mais pour certaines techniques de capture du CO2, les expérimentations à petite échelle ont plus de sens». Déjà, entreprises et laboratoires publics français, souvent sur le mode du partenariat public-privé, testent un certain nombre de méthodes «grises». Jusqu’à des stades parfois très avancés.

«La crise freine les investissements, mais la France possède déjà le savoir-faire en matière de stockage géologique», affirme ainsi Olivier Vincké, ingénieur de recherche à l’Institut français du pétrole. Depuis 2010, le carbone qui s’échappe des cheminées de l’usine Total de Lacq, dans le sud-ouest, est capté à la source afin d’être injecté, à 4.500 mètres de profondeur, dans un gisement de gaz épuisé du site-pilote de Rousse, 27 km plus loin. 

L’expérience, un temps perturbée par les protestations des riverains qui redoutaient des fuites, se poursuit. A ce jour, plus de 51.000 tonnes de CO2 sont désormais séquestrées dans le réservoir, surveillé jusqu’en 2016 pour s’assurer de son étanchéité. «Il reste à communiquer davantage, afin que cette technique soit mieux acceptée, explique l’ingénieur. Du carbone, on en injecte dans le sous-sol depuis des années, notamment pour extraire le pétrole. Quant au stockage, il existe des réservoirs naturels partout dans le monde, certains âgés de plusieurs millions d’années»

En août 1989 au Cameroun, le dégazage naturel du lac Nyos, au fond duquel de grandes quantités de CO2 s’étaient accumulées, tuait 1.700 personnes sur un rayon de 25 km, rappelle Greenpeace.

Christophe Greuet et Floriane Leclerc 

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