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Le début du jour d'après: l'effondrement des glaciers est sans doute irréversible

Phil Plait, mis à jour le 13.05.2014 à 9 h 52

Le réchauffement des eaux de l'océan, qui réussissent d'autant mieux à faire fondre la glace, est une cause majeure du phénomène.

Le glacier Thwaites / Nasa

Le glacier Thwaites / Nasa

Selon des scientifiques spécialistes de gigantesques glaciers de l'Antarctique, ces derniers se trouvent d'ores et déjà dans un état de déclin avancé, une fonte sans doute irréversible –même si tout le processus pourrait prendre plus de 200 ans. D'ici là, le phénomène pourrait causer une élévation du niveau de la mer supérieure à un mètre, ce qui n'augure vraiment rien qui vaille. Le coupable? Le réchauffement des eaux de l'océan austral, lui-même dû au réchauffement climatique anthropique. 

N.B.: Un mot qualifiant ce phénomène est celui d'«effondrement», qui fait penser à quelque chose de brusque et de catastrophique. Néanmoins, dans son sens scientifique, il désigne l'ultime stade de la fonte rapide d'un glacier. A l'échelle géologique, la rapidité est certaine, mais il est ici question de plusieurs siècles. J'aimerais vraiment insister là-dessus, vu que le mot sera sans doute utilisé à tort et à travers dans les médias.

Les glaciers sont situés à l'ouest de l'Antarctique, dans la baie de Pine Island, qui donne sur la mer d'Amundsen. Ces glaciers se jettent dans la baie, ce qui crée de grandes langues de glace flottant sur l'eau. L'endroit où la glace se sépare de la terre et se met à flotter s'appelle la ligne d'ancrage.

En passant sous la banquise, des eaux plus chaudes font fondre le glacier, ce qui fait reculer la ligne d'ancrage. Voici une courte vidéo explicative conçue par les scientifiques.  

Jusqu'à peu, on comprenait difficilement ce qui se passait sous le glacier, y compris concernant la position exacte de la ligne d'ancrage. Mais grâce à des données radar, les scientifiques ont pu mesurer les mouvements de la glace et y voir plus clair.

Quand la glace se détache du socle rocheux pour rejoindre la mer, elle flotte sur l'eau. Avec le mouvement des vagues, la banquise monte et descend, ce qui permet de déterminer à partir d'où la glace arrive dans l'eau –la ligne d'ancrage. Avec le temps, cette ligne d'ancrage recule de plus en plus, ce qui accroît d'autant la capacité qu'a l'eau de faire fondre la glace. 

Nous savons depuis déjà un certain temps que ces glaciers sont en train de fondre. La nouvelle étude compile quarante ans d'observations, isole les débits actuels et leur rapidité, et prédit aussi la fonte future.

Localisation des glaciers, dans l'Antarctique occidental / Nasa

Le vrai problème, c'est que nous avons sans doute déjà dépassé le point de non retour. L'effondrement pourrait être inévitable, irréversible.

Un des facteurs essentiels relève du terrain sous-jacent aux glaciers. La glace de l'Antarctique repose sur un solide socle rocheux, qui a ses vallées et ses sommets. Les éperons rocheux aident à soutenir la glace et évitent, par exemple, qu'elle ne fonde plus vite. Ils peuvent aussi bloquer le débit du glacier, comme le ferait un barrage. Cependant, la cartographie du socle rocheux sous-jacent aux glaciers concernés montre que de telles formations sont inexistantes.

En d'autres termes, rien n'empêche la glace de s'écouler dans la mer. 

Je ferai aussi remarquer qu'une seconde équipe de scientifiques, étudiant la même région, a trouvé des résultats très similaires en modélisant informatiquement la fonte des glaciers. Selon ces résultats, les glaciers sont déjà à un stade d'effondrement, la fonte s'accélérera avec le temps et la dernière étape surviendra d'ici 200 à 900 ans... l'échelle basse étant l'hypothèse la plus probable. 

Des simulations intégrant les données collectées montrent que la fonte du glacier contribuera annuellement à moins d'un millimètre de hausse du niveau des mers, et ce au cours du prochain siècle ou du suivant. Ensuite, l'effondrement s’accélérera et que tout ce processus pourrait se terminer en quelques décennies supplémentaires.

Débits des glaciers; en rouge, les zones où le débit a augmenté au cours de ces quarante dernières années –plus la couleur est foncée, plus l'augmentation est conséquente. Notez aussi l'échelle: le phénomène concerne de très grandes superficies / Nasa

Leurs données montrent clairement que le réchauffement des eaux de l'océan, qui réussissent d'autant mieux à faire fondre la glace, est une cause majeure du phénomène. Nous savons depuis un certain temps que les températures des océans augmentent à cause du réchauffement climatique, et nous en voyons ici une des conséquences. D'autres facteurs plus complexes entrent aussi en ligne de compte, comme le comportement des vents, mais l'effet général pointe vers une seule et unique direction: l'inévitable effondrement d'énormes stocks de glace.

Malgré tous ces faits, je suis certain qu'il y en aura encore pour nous dire que la glace de l'Antarctique augmente, pas qu'elle diminue. Au mieux, l'argument est fallacieux (et je suis bien charitable).

Pourquoi? Parce qu'il y a deux types de glace en Antarctique. La première, c'est la glace marine (la banquise), et la seconde la glace terrestre (l'inlandsis). La banquise, c'est simplement ce qui gèle en hiver et fond en été; ses variations sont saisonnières et sa quantité fluctue aussi d'année en année, mais dans le temps, le résultat est relativement constant. Ce qui n'affecte pas l'inlandsis.

La fonte de l'inlandsis antarctique est extraordinaire, elle se chiffre à 100 milliards de tonnes en moins par an. Voilà de quoi il est question ici. Sur le long terme, pour ce qui relève du changement climatique, la banquise de l'Antarctique n'est pas très pertinente; l'inlandsis, si. Et l'inlandsis diminue à un rythme effréné.

L'élévation du niveau des mers a des effets considérables. Pas besoin d'attendre des décennies, ni même des siècles, pour voir la physionomie de nos rivages changer; certains de ces effets se font sentir aujourd'hui, et ils sont d'ores et déjà conséquents. Par exemple, une élévation du niveau de la mer signifie davantage d'inondations, notamment pendant les tempêtes. Les gros systèmes à basse pression (les ouragans, ou les «super-tempêtes», comme Sandy en 2012), ramènent sur terre d'énormes vagues venues de l'océan, des mouvements d'eau d'autant plus dévastateurs avec l'élévation du niveau des mers; avec Sandy, tout le bas Manhattan avait été inondé

L'un dans l'autre, encore un énième élément d'une très longue succession de preuves. Une interminable série attestant du réchauffement de la planète et de ses effets, aussi considérables en nombre qu'en ampleur.

Dans ce cas précis, la fonte des glaciers de l'Antarctique ne nous affectera sans doute pas avant des décennies, voire des siècles. Mais ne soyez pas dupes. D'autres effets se manifestent tout de suite maintenant, et nous devons plus que jamais les prendre au sérieux.  

Phil Plait

Traduit par Peggy Sastre

Phil Plait
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