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Dans le monde arabe, les femmes sont le sexe fort des universités

L'université Mansoura, à 210 km au nord du Caire, en 2008. REUTERS/Nasser Nuri.

L'université Mansoura, à 210 km au nord du Caire, en 2008. REUTERS/Nasser Nuri.

Les récents rapports sur la situation des femmes y sont alarmants, à juste titre. On en oublierait presque qu’elles représentent, dans cette même région, la majorité des étudiantes dans les universités.

Il suffit d’arpenter les couloirs des universités du Caire, de Beyrouth ou de Bir Zeit pour se rendre compte d’une évidence: elles se féminisent. Le phénomène s’observe depuis les années 2000 dans tout le monde arabe, si l'on excepte quelques pays comme le Yémen ou l’Irak.

«De nombreux Etats de la région ont développé des programmes favorisant la scolarisation des filles, précise Dima Dabbous, directrice, à l'université américaine de Beyrouth, de l'Institut d'études des femmes dans le monde arabe. Des pays conservateurs comme le Koweït ou le Qatar ont été à la pointe de ces politiques. Mais leur volonté n’était pas forcément de voir les jeunes filles investir le marché du travail ou accéder à des postes de responsabilité. Mais plutôt d’avoir des mères et des femmes avec des têtes bien faites.»

Au-delà des raisons qui ont poussé les gouvernements à investir dans la scolarisation des filles, l’université est aujourd’hui associée à un espace de liberté. Les rapports hommes-femmes y sont souvent plus décomplexés. Ainsi, à l’université du Caire, une poignée d’étudiants fête l’anniversaire d’une camarade sous un chapiteau en bois, d’autres préfèrent flâner dans les allées d’un stand de vêtements et bijoux ou encore improviser un déjeuner sur l’herbe. Plus la société est conservatrice, plus le pouvoir subversif de l’université grandit.

Différence ville-campagne

L’entrée massive des femmes à l’université s’inscrit dans la continuité de campagnes de scolarisation menées ces dernières décennies. En 2007/2008, 743.688 filles étaient inscrites au premier cycle de l'université, soit 53% des étudiants. La même année, 127.179 étaient diplômées du premier cycle, soit 53% également.

A la fin des années 1980, pourtant, encore la moitié des Égyptiennes âgées de 15 ans à 34 ans ne savait ni lire, ni écrire. Une proportion nettement supérieure aux hommes, dont le nombre d’illettrés plafonnait à 27%. Comme l’explique l’économiste Mona Amer, «les femmes sont celles qui ont le plus profité des avancées éducatives, ce qui a de facto réduit les écarts de scolarité entre les sexes. En ville, le niveau d'éducation des deux sexes est resté très proche. A la campagne, au contraire, les inégalités persistent».

Mais ce qui vaut pour l’Egypte ne vaut pas forcément pour un autre pays de la région. Le royaume de Jordanie, aidé par une croissance démographique moins forte, a engrangé plus de succès dans les zones rurales: parmi les 18-22 ans, 44% des femmes y étudient contre 38% d’hommes. Les étudiantes ont le droit de s’inscrire en faculté de droit, d’ingénierie ou de médecine. Mais dans les faits, elles sont nombreuses à être orientées vers des filières considérées comme women-friendly: la littérature, les langues vivantes, la pédagogie.

En Algérie, les amphithéâtres comptent environ 60% d’inscrites dans toutes les disciplines, y compris les sciences dures. Les Algériennes partaient pourtant de très loin, avec un taux d’analphabétisme d’environ 90% au lendemain de l’indépendance en 1962. Cette année-là, le pays comptait 2.300 étudiants. Ils sont plus d’un million aujourd’hui.

«Les femmes se sont emparées de cette ouverture avec une grande pugnacité, observe Fatma Oussedik, sociologue à l’université d’Alger. Elles constituent à présent plus de deux-tiers des bacheliers. Et nous représentons la majorité du corps enseignant.»

Les postes à responsabilités, eux, demeurent réservés aux hommes.

Plus de chances d'être au chômage

Si les femmes gagnent des places sur les bancs des universités, elles en perdent paradoxalement sur le marché du travail. En Egypte, l’activité féminine ne cesse de reculer depuis les années 1990.

Les raisons sont multiples. L’Etat, connu pour être le premier employeur des femmes, réduit de façon drastique ses dépenses publiques. Soumis aux politiques d’ajustement structurel du Fonds monétaire international, il n’a donc plus les moyens d’embaucher autant d’Egyptiennes que par le passé.

«Le secteur privé n’a pas réussi à prendre la relève en termes de droit du travail et de sécurité de l’emploi, note Mona Amer. Malgré la récente modification de la loi du travail en 2003, le secteur privé demeure un monde d’hommes. Les emplois n’y sont pas toujours assortis d’un contrat, les horaires sont très flexibles, et les discriminations plus fortes.»

Répartition par sexe à l'université

Source: The Global Gender Gap Report 2013

Autre explication du recul du nombre de femmes sur le marché de l’emploi: la crise économique. Dans un pays où les jeunes représentent 70% des chômeurs, le travail revient en priorité aux hommes. Un choix qui vient conforter une idée largement répandue: la place des femmes est à la maison. Dans la réalité, on est donc loin de l’article 11 de la Constitution égyptienne, selon lequel l’Etat s’engage «à lui permettre de concilier les tâches familiales et les exigences du travail».

Vide législatif

Si la promotion du travail des femmes est inscrite dans de nombreux textes constitutionnels, les lois restent encore souvent à la traîne. Au terme de plusieurs années de lutte, les Libanaises ont arraché, début avril, le droit à 70 jours de congé maternité, au lieu de 49 par le passé (en France, il est au minimum de 16 semaines, soit 112 jours).

Mais selon Dima Dabbous, de l’université américaine de Beyrouth, la bataille est loin d’être terminée:

«Les discriminations dont les femmes sont victimes sur le marché du travail ne se réduisent pas au congé maternité. Lorsque nous passons un entretien, l’employeur demande si nous sommes mariées ou si nous prévoyons de faire des enfants dans les mois à venir.»

En dépit de la lenteur des changements, des femmes continuent de se battre. Elles se disent que le législateur ne pourra pas ignorer indéfiniment leurs appels; et qu’elles demeurent une force de contestation qui ne se satisfait pas des avancées de façade.

En 2011, la sociologue algérienne Fatma Oussedik s’est opposée à l’instauration d’un quota de 33% de femmes au Parlement algérien. Finalement adopté, celui-ci a conduit à l’élection de 145 députés femmes un an plus tard, soit un bond de 115 sièges par rapport à l'Assemblée précédente.

«La politique des quotas n’est pas celle de l’égalité, tranche Fatma Oussedik. Il est plus facile de faire élire des femmes dociles aux instructions que d’abolir un Code de la famille conservateur.»

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