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L'histoire de «Canal noir», la radio pirate qui narguait la Stasi

Annabelle Georgen, mis à jour le 04.05.2014 à 8 h 43

Radio / Joe Haupt via FlickrCC License by

Radio / Joe Haupt via FlickrCC License by

«Qu'on se le dise! La première station indépendante de la RDA – 31.10 / 22 heures, VHF 99,2 MHz.» C'est avec ces quelques lignes glissées dans les boîtes aux lettres des quartiers de Berlin-Est qu'une poignée d'opposants au régime communiste annoncèrent la naissance de la toute première radio pirate à émettre en ex-RDA.

C'était à l'automne 1986, relate l'hebdomadaire Der Spiegel, qui est allé à la rencontre de Tina Krone et Stephan Krawczyk, deux des fondateurs de la station. Comme s'en souvient le second, leur action a donné pendant plusieurs semaines du fil à retordre à la Stasi, la politique politique de l'ex-RDA:

«Il y avait seulement cinq personnes, et personne n'en savait rien. Cela nous a permis de mener une action dont la Stasi ne savait pratiquement rien.»

La première émission, d'une durée d'une demi-heure, avait pour sujet la dangerosité du nucléaire, un thème hautement tabou en ex-RDA, où les conséquences de l'accident de la centre de Tchernobyl, survenu quelques mois plus tôt, avaient été minimisées par les autorités. Comme le dénonçaient les militants au micro:

«Jusqu'à présent, nos pouvoirs publics n'ont pas jugé nécessaire de publier les mesures des retombées radioactives, les valeurs dans le sol, l'eau et les aliments. Ils dorment dans des coffres sous clef. Les employés des instituts des sciences, qui ont eux-mêmes pris des mesures sans arrêt et ont mis en garde leurs proches de consommer des produits laitiers et d'autres aliments de ce type, ont été admonestés et menacés par la Stasi.»

Les jeunes Berlinois de l'Est à l'origine de cette radio pirate lui ont donné le nom de «Schwarzer Kanal» (canal noir), un clin d'oeil plein d'ironie à une émission de propagande du même nom qui passait depuis les années 1960 à la télévision en RDA, comme le rappelait en 2012 le site du Bayerischer Rundfunk.

C'est grâce à leurs soutiens de l'autre côté du Mur de Berlin que ces jeunes militants ont pu jouer au chat et à la souris avec la Stasi pendant de longues semaines et ne jamais se faire prendre. Car si l'émission était entièrement conçue et écrite à l'Est, elle était enregistrée et diffusée depuis l'Ouest, comme l'explique Tina Krone:

«Nous étions en contact avec quelques personnes de Berlin-Ouest, qui de leur côté en connaissaient d'autres qui connaissaient des gens qui avaient monté ce genre de stations. Nous ne les avions jamais rencontrés. Ils ne nous connaissaient pas, nous ne les connaissions pas, ils avaient seulement nos manuscrits, et ils savaient si bien se mettre à notre place qu'ils les ont transposés d'une façon géniale.»

Cette parade permettait aux fondateurs du Schwarzer Kanal, en cas d'arrestation, de ne pas être condamnés à mort, seuls l'enregistrement et la diffusion d'une émission illégale étant passible de cette peine. Les manuscrits étaient remis dans une enveloppe à un journaliste qui était correspondant en Allemagne de l'Ouest pour la RDA et n'était pas soumis aux fouilles au poste-frontière. Une fois franchi le Mur, il la postait. Le courrier arrivait dans une boîte aux lettres située dans un squat de Berlin-Ouest, où elle était récupérée ensuite par des militants proches des milieux anarchistes et autonomes ne résidant pas sur place. Après avoir été enregistrée sur cassette, l'émission était tantôt diffusée depuis le toit d'un immeuble, tantôt depuis une colline.

Si la Stasi n'a jamais réussi à localiser l'émetteur, elle a toutefois réussi à brouiller la dernière émission, diffusée le 26 décembre 1986, au bout de sept minutes.

Annabelle Georgen
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Journaliste
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