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Une arme de la Première Guerre mondiale réapparaît en Syrie: le gaz chloré

Joshua Keating, mis à jour le 24.04.2014 à 12 h 11

Quels sont les effets de cette arme chimique?

La 47e division d'infanterie britannique lors de la bataille de Loos en 1915. / Wikimedia Commons

La 47e division d'infanterie britannique lors de la bataille de Loos en 1915. / Wikimedia Commons

Officiellement, 90% des armes chimiques syriennes ont quitté le pays. Mais ces derniers jours, des rapports perturbants font état d’au moins neuf attaques à base de gaz chloré.

Les forces rebelles et le gouvernement s’accusent mutuellement de ces attaques, dont la pire a tué deux personnes et rendu malade une centaine d’autres le 11 avril, à Kafr-Zita, un village tenu par les rebelles. Les méthodes de dispersion –par des tonneaux lancés depuis des hélicoptères– se rapprochent cependant de celles utilisées par les forces de Bachar el-Assad.

Le chlore est un produit chimique que l’on peut se procurer facilement. Il est très utilisé industriellement –notamment pour purifier l’eau– et ne fait pas partie officiellement de l’arsenal chimique syrien. Il n’est quasiment jamais utilisé comme arme de nos jours et son retour en Syrie nous ramène aux premiers jours des combats chimiques.

Bien que ces produits chimiques (gaz lacrymogènes et irritants) étaient utilisés au début de la Première Guerre mondiale, les premières attaques de gaz de combat de masse ont été conduites par les forces allemandes lors de la bataille d’Ypres, dans l’ouest de la Belgique, le 22 avril 1915 –et c’est le chlore qui avait été choisi.

Etrangement, on se rappelle de Fritz Haber, le chimiste allemand qui avait aidé à développer des fertilisants qui ont probablement sauvé des millions de vies au cours du XXe siècle, comme l’homme qui a développé cette arme mortelle et terrifiante.

Lorsqu’on l’inhale, le chlore brûle les tissus des poumons, laissant les fluides pénétrer dans les poumons via le système sanguin. Dans les pires cas, les victimes se noient, parce que les fluides s’accumulent dans leurs poumons, bien que des doses très importantes de chlore soient nécessaires pour tuer. En comparaison, le chlore est 3.000 fois moins toxique que la gaz sarin qui avait tué des milliers de personnes lors d’une attaque chimique en Syrie, en août.

Ne pas courir

A Ypres, les Allemands avaient lancé une attaque massive et concentrée sur un lieu précis, en relâchant manuellement des centaines de bonbonnes de gaz et en s’appuyant sur des vents favorables pour créer un nuage de gaz qui passe au-dessus des lignes françaises. Edward Spiers, un professeur d’études stratégiques à l’université de Leeds et auteur de A History of Chemical and Biological Weapons (Une Histoire des armes chimiques et biologiques) nous en a décrit l’effet.

«Parce que pour la première fois, il y a eu une choc terrible et les forces françaises n’y étaient pas préparées du tout et se sont mises à courir. La pire chose à faire lorsque l’on est pris dans un nuage chimique est de courir parce qu’on respire plus fort. Ils inhalaient de plus en plus de chlore et le nombre de victimes était important, ce qui a permis aux Allemands de gagner beaucoup de terrain.»

Le nombre de soldats français tués dans cette attaque pourrait atteindre 6.000. Les Allemands ont utilisé le chlore plusieurs fois ensuite. Les Britanniques en ont fait de même lors de la Bataille de Loos, mais ce n’a pas été aussi efficace puisque les soldats étaient préparés à ce genre d’attaque.

Des solutions aussi simples que respirer à travers un mouchoir trempé d’urine ont été trouvées, mais très vite, les masques à gaz ont leur apparition. Dans l’escalade à la course aux armes chimiques, le chlore a vite été remplacé par des gaz plus mortels comme le phosgène ou le gaz moutarde.

On n’avait plus entendu parler de gaz chloré depuis la Grande Guerre. Dans la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, signé en 1990, son utilisation en tant qu’arme est interdite, mais son utilisation chimique est autorisée. «Ces agents suffocants, comme le phosgène ou le chlore ont été relégué au second plan parce personne ne pensait qu’on les réutiliserait», explique Edward Spiers.

Au moins une autre utilisation en 2007

Ils sont revenus sur le devant de la scène en tant qu’arme chimique au moins une fois depuis la Première Guerre mondiale, en Irak, en 2007. Des insurgés ont tenté à plusieurs reprises des attentats suicide au camion de chlore, ce qui n’était pas vraiment une brillante idée.

Les explosifs rendent le chlore moins efficace –ils brûlent le gaz– et le nombre de victimes n’était pas plus grand qu’avec des camions classiques. Le fait que du gaz toxique a été utilisé a cependant certainement troublé la population.

Mis à part le fait qu’on puisse y avoir accès facilement, Spiers pense que le chlore a un avantage majeur: contrairement à  des agents qui attaquent le système nerveux comme le sarin, on peut instantanément voir et sentir le nuage de gaz chloré.

«Utiliser des gaz lors d’une guerre est autant une arme psychologique qu’une arme mortelle. Voir venir le gaz vers soi peut causer plus de panique que de savoir qu’il est déjà là. Parce qu’elles ont une capacité à terroriser, certaines de ces armes primitives utilisées contre des communautés civiles non-protégées peuvent être extrêmement efficaces.»

Le régime syrien a souvent préféré des armes qui semblent tactiquement plus grossières mais qui sont terriblement efficaces pour terroriser les civils et forcer un grand nombre de gens à quitter une certaine zone. S’il s’avère que le régime syrien est effectivement derrière ces attaques, cela ressemblerait effectivement à un modèle type.

Joshua Keating

Traduit par G.B.

Joshua Keating
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Journaliste
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