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Comment savoir si les chats sont plus intelligents que les chiens?

David Grimm, mis à jour le 29.04.2014 à 10 h 28

Pénétrons dans l’esprit du moins coopératif de tous les sujets d’étude.

REUTERS/Darren Staples

REUTERS/Darren Staples

«On a mené une seule étude sur les chats... et ça nous a suffi!» Ces mots ont réussi à mettre fin à mon envie de comprendre l’esprit des chats. Cela faisait quelques mois que j’écrivais Citizen Canine : Our evolving Relationship with cats and dogs (littéralement, Citizen Canine: évolution de nos relations avec les chiens et les chats), qui explore la frontière de plus en plus floue qui sépare l’animal de la personne.

Je m’apprêtais à commencer mon chapitre sur l’intelligence des animaux de compagnie. Je savais qu’on avait déjà beaucoup écrit sur les chiens, et je me suis dit qu’il devait au moins y avoir quelques études réalisées sur les chats. Mais après des semaines de recherches pour trouver quelqu’un (ne serait-ce qu’une seule personne) qui aurait étudié la pensée des chats, je me suis retrouvé nez à nez avec cette phrase, avant d’éclater de rire alors que j’étais au téléphone avec un des plus grands experts mondiaux en la matière, un scientifique hongrois du nom d’Ádám Miklósi.

Nous vivons un âge d’or de la connaissance canine. Une dizaine de laboratoires dans le monde étudient l’esprit des chiens. Dans les dix dernières années, des centaines d’articles scientifiques ont été publiés sur le sujet. Les chercheurs ont montré que Médor peut apprendre des centaines de mots, est capable de pensée abstraite et possède une intuition rudimentaire pour deviner ce que les autres pensent, une soi-disant théorie de l’esprit qu’on croyait réservée aux humains. Miklósi lui-même a écrit un cahier tout entier à propos de l’esprit canin (alors qu’en plus, il préfère les chats).

Je savais que ce serait compliqué avant même de téléphoner à Miklósi. 

Pas question de faire ça au labo

Après avoir contacté tous les experts en connaissance animale que je pouvais trouver (des gens qui avaient étudié les esprits de chiens, d’éléphants, de chimpanzés et d’autres créatures), on m’a finalement donné le nom d’un homme qui avait peut-être une chance d’avoir mené une étude sur les chats.

Il s’appelait Christian Agrillo et était professeur de psychologie comparée à l’université de Padoue en Italie. Quand j’ai visité son site Internet, j’ai cru que je me trompais de personne. La plupart de ses travaux concernaient les poissons. Mais quand je lui ai finalement parlé, il a confirmé qu’il avait bel et bien réalisé une étude sur les félins. Et puis il s’est mis à rire:

«Je peux vous assurer que c’est plus facile de travailler avec des poissons qu’avec des chats, c’est incroyable.»

Agrillo étudie la compétence numérique. En gros, c’est la capacité à faire la différence entre une petite et une grande quantité. Le test utilisé dans son laboratoire est assez simple: les chercheurs inscrivent trois points noirs sur un objet désirable (comme une assiette de nourriture, ou une porte qui mène à des camarades de jeux) et deux sur un objet non désirable (comme une assiette vide, ou une porte qui ne mène à rien d’intéressant). Agrillo et ses collègues observent ensuite l’animal pour voir s’il est capable, après de nombreux essais, de faire la différence entre ces deux quantités. En plus des poissons, son équipe a travaillé avec des singes et des oiseaux (qui se sont tous montrés relativement coopératifs). Mais quand il a tenté l’expérience avec des chats, il a failli baisser les bras.

Pour réduire le nombre de variables, l’équipe d’Agrillo conduit toujours les études dans son laboratoire.

Mais quand les propriétaires lui ont amené leur chat, la plupart des félins ont paniqué. Même les plus dociles n’ont montré que peu d’intérêt pour le test. Finalement, Agrillo s’est retrouvé avec seulement quatre chats, et même ceux-là étaient des sujets assez difficiles.

«Très souvent, ils ne participaient pas à l’expérience ou ils allaient dans la mauvaise direction, m’a-t-il raconté. C’était vraiment difficile d’avoir un essai réussi tous les jours.»

Pourtant, il a obtenu des résultats. Contrairement aux poissons, qui peuvent faire la différence entre trois et deux points, les chats font plus attention à la taille des points qu’à leur nombre. C’est logique quand on sait qu’à l’état sauvage, les chats (contrairement aux poissons) sont des solitaires qui s’intéressent plus à la taille qu’à la quantité quand ils chassent une proie. Savoir compter leur importe peu.

Les travaux d‘Agrillo n’ont pas résolu le mystère de l’esprit félin, mais c’était déjà ça. 

Le mystère du puzzle

J’espérais qu’Ádám Miklósi pourrait me donner un peu plus d’information. C’est à moitié grâce à lui qu’il y a eu autant d’études sur l’esprit canin. En 1998, lui et Brian Hare, un anthropologue biologique de l’université de Duke, ont mené une étude indépendante qui a montré que les chiens pouvaient comprendre le geste de montrer du doigt. Les deux laboratoires ont mené des expériences qui démontraient que lorsqu’un volontaire montrait du doigt une coupelle avec une friandise placée à côté d’une coupelle vide, les chiens se dirigeaient presque toujours vers la bonne coupelle.

Même si ce test paraît simple, nos cousins les plus proches, les chimpanzés, ont échoué lamentablement: ils ont ignoré le volontaire, pris une coupelle au hasard et ont obtenu des résultats aléatoires. La capacité à suivre un doigt pointé vers quelque chose n’est pas un tour qu’on peut enseigner. Il montre que les chiens pourraient avoir une «théorie de l’esprit» rudimentaire, c’est-à-dire la capacité à comprendre ce qu’un autre animal est en train de penser: dans ce cas, que le volontaire humain essaie de lui montrer quelque chose.

C’est un talent tellement important pour notre espèce que sans lui, nous aurions du mal à apprendre et à interagir avec le monde qui nous entoure. C’est pour ça que de nombreux laboratoires ont commencé à étudier l’esprit canin: les chiens pourraient bien nous donner des indices sur l’évolution de l’esprit humain.

Mais, et les chats, dans tout ça? J’ai appris avec surprise que Miklósi avait aussi mené son test de pointage de doigt avec des félins. Tout comme Agrillo, il a eu beaucoup de mal à obtenir la coopération des chats dans son laboratoire. Il a donc mené son expérience chez eux. Mais même dans ces conditions, la plupart des animaux n’avaient pas très envie de faire progresser la science.

Selon l’article de recherche de Miklósi, sept des vingt-six sujets initiaux ont «laissé tomber» l’expérience. Mais ceux qui ont bien voulu participer s’en sont presque aussi bien sortis que les chiens. Il semblerait que les chats aussi possèdent une forme rudimentaire de la théorie de l’esprit.

Mais quand Miklósi a poussé l’expérience un peu plus loin, il a remarqué une différence intrigante entre les chiens et les chats.

Cette fois-ci, lui et ses collègues ont créé deux puzzles: un qui pourrait être résolu et un impossible. Pour le premier, les chercheurs ont mis de la nourriture dans un bol qu’ils ont placé sous un tabouret. Les chiens et les chats devaient trouver le bol et le tirer pour manger. Ils ont tous réussi le test avec brio.

Et puis les scientifiques ont corsé l’examen. Ils ont placé le bol sous un tabouret, mais cette fois ils l’ont fixé aux pieds du tabouret pour qu’on ne puisse pas le tirer. Les chiens ont essayé d’attraper le bol pendant quelques secondes avec leurs pattes avant d’abandonner et de regarder leur propriétaire comme pour leur demander de l’aide. De leur côté, les chats n’ont que rarement regardé leur propriétaire. Ils se sont contentés de continuer à essayer d’attraper la nourriture.

Un peu d'optimisme

Alors avant que vous ne vous disiez que les chats sont plus idiots que les chiens parce qu’ils ne se sont pas rendus compte que la tâche était impossible, prenez ça en compte: les chiens partagent nos vies depuis 30.000 ans, c’est-à-dire 20.000 ans de plus que les chats. Ils sont beaucoup plus branchés sur «la fréquence radio des humains», c’est-à-dire nos émotions et nos désirs, que n’importe quel autre animal de la planète. En fait, il est très possible que notre radio soit la seule que les chiens écoutent.

De leur côté, les chats peuvent nous écouter s’ils le souhaitent (comme l’a montré le succès dans le test du doigt pointé), mais ils ne sont pas aussi pendus à nos lèvres que les chiens. Ils écoutent d’autres stations. Et c’est sûrement ce qui les rend si difficiles à étudier. Les chats, comme le savent bien tous les propriétaires, sont des êtres très intelligents. Mais pour la science, leur esprit demeure une boîte noire complètement insondable.

Pourtant, il y a encore de l’espoir. Les scientifiques commencent à expérimenter de nouvelles manières d’étudier l’intelligence animale (de l’oculométrie à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle), et ils pourront bien finir par avoir un aperçu de l’esprit félin.

Brian Hare, par exemple, est optimiste. Même si c’est un des plus grands experts en connaissance canine, il a dit qu’il ne serait pas surpris de voir les chercheurs s’intéresser aux chats.

«Avant 1998, personne ne trouvait les chiens intéressants, et regardez aujourd’hui tout ce qu’ils nous ont appris, m’a-t-il expliqué. Je crois que les chats représentent la prochaine frontière.»

Même si l’esprit félin est une boîte noire, c’est une boîte qui vaut le coup d’être explorée.

David Grimm

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

David Grimm
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