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Mode et harcèlement: pourquoi c'est toujours Terry Richardson qui gagne

Jessica Stam et le photographe Terry Richardson en 2011. REUTERS/Tobias Schwarz

Jessica Stam et le photographe Terry Richardson en 2011. REUTERS/Tobias Schwarz

Encore une fois, un mannequin accuse le célèbre photographe de lui avoir fait des avances contre un shooting dans Vogue.

Dimanche soir, la mannequin britannique Emma Appleton postait sur son compte Twitter une copie d'écran de son iPhone affichant un message Facebook –envoyé a priori par Terry Richardson, le photographe de mode tristement célèbre– qui venait à peine de lui arriver.

On pouvait y lire «Si je peux te baiser, je te mets dans mon shooting du Vogue à New York». En quelques heures, des porte-parole de Richardson traitaient Appleton de menteuse et la mannequin fermait son compte Twitter afin d'endiguer le déluge de curiosité publique qui commençait à déferler vers elle.

Pour le photographe le plus malsain du monde de la mode, le cycle est connu. Des mannequins l'accusent publiquement de harcèlement. Richardson accuse les mannequins d'être des menteuses, fait passer ses provocations pour de l'art et s'en prend à la presse qui ferait tout un foin de faux scandales. Ensuite, Richardson recommence à travailler avec des sommités – Lady Gaga, Miley Cyrus ou encore Beyoncé – tandis que les mannequins de moindre envergure l'ayant dénoncé sont obligées de porter, seules, le fardeau du harcèlement sexuel dans la mode.

«Je ne pensais pas que ça allait prendre une telle ampleur», m'a dit Appleton dimanche soir dans un mail, peu après avoir posté son message. Elle m'a alors expliqué avoir tweeté «parce que c'est complètement déplacé et que les gens pensent quand même que c'est acceptable», et d'avoir rapidement retiré son tweet à cause d'«insultes». Il y a, par exemple, le créateur Carlton Yaito qui lui a dit (dans un tweet là aussi supprimé depuis): «Tu es dans ce métier et ce message te surprend? Tu t'es trompée de métier ma pauvre chérie».

Une porte-parole de Richardson a préféré prendre la tangente, en déclarant à BuzzFeed: «Il s'agit à l'évidence d'un faux. Terry n'a jamais envoyé ce SMS». Dans le camp Richardson, on affirme aussi qu'Appleton a posté un faux message. (Richardson n'a néanmoins pas répondu à mon mail lui demandant son commentaire). Appleton a enfin posté une clarification sur son compte Instagram, expliquant qu'elle ne cherche pas à attirer l'attention avec cette histoire. «Je veux juste que ça disparaisse, m'a-t-elle dit plus tôt dans la soirée. Espérons quand même qu'il s'arrête».

Comme je l'ai dit, il ne s'agit pas de la première accusation contre Richardson. Il y a au moins une autre mannequin qui a témoigné avoir été forcée de quitter un shooting du photographe parce qu'elle ne voulait pas faire de fellation devant son appareil, un geste faisant soi-disant partie de sa mise en scène. Et il faut aussi remarquer que, sur de telles tactiques, Richardson n'a pas toujours joué la carte du déni: en 2007, il déclarait ainsi en interview «L'important, ce n'est pas qui tu connais, mais qui tu suces. Ce n'est pas pour rien que j'ai un trou dans mon jean».

L'article VII du Civil Rights Act de 1964 proscrit le harcèlement sexuel sur le lieu de travail quand «l'acceptation ou le refus d'un comportement [sexuel importun] par un individu sert de fondement à des décisions d'emploi concernant ce même individu» ou quand ce comportement sexuel importun «interfère de façon déraisonnable avec les performances professionnelles d'un individu» ou crée «un environnement de travail intimidant, hostile ou insultant» pour d'autres.

Fondamentalement, les lois contre le harcèlement sexuel ont été faites pour contrer les abus de pouvoir de gens comme Terry Richardson. Mais ces lois ne s'appliquent pas aux indépendants, comme les mannequins ou les photographes qui travaillent sur un shooting pour Vogue, car, contrairement aux employés salariés, les indépendants sont libres d'aller voir ailleurs, là où le sexe ne fait pas partie de la description de poste. Reste alors aux publications, journalistes, avocats et mannequins de se dépatouiller avec le problème.

Le Vogue américain a déclaré à BuzzFeed n'avoir «aucun projet» futur avec Richardson, et précise qu'il n'a pas travaillé avec lui depuis 2010 (même si des éditions internationales du magazine l'ont embauché pas plus tard que cette année, et qu'il se fait régulièrement payer par GQ, Interview, Harper’s Bazaar, ou encore le Wall Street Journal). L'association Model Alliance offre une assistance gratuite aux mannequins harcelés dans leur métier et souhaitant porter plainte.

Mais comme me l'a expliqué Alan S. Gould, un avocat qui travaille avec cette association, à part porter plainte pour agressions sexuelles et dénoncer publiquement leurs harceleurs, les mannequins n'ont pas vraiment d'autres alternatives. «Si suffisamment de gens osent parler, je suppose que les publications concernées commenceront à poser quelques questions», dit-il. Mais, encore une fois, si «ce sont des magazines qui travaillent régulièrement avec le photographe, c'est qu'ils estiment qu'il le mérite».

Ce qui fait que, tant que les institutions du divertissement les plus puissantes n'auront pas décidé que travailler avec des harceleurs ne se fait tout simplement pas (ou que c'est de la mauvaise pub pour leurs marques), le cycle Terry Richardson continuera à se répéter. Pour reprendre les mots d'Appleton «Il y a trop de filles jeunes et vulnérables qui peuvent se faire exploiter par ce métier».

Amanda Hess

Traduit par Peggy Sastre

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