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Ukraine: Poutine a-t-il commis une des erreurs les plus fréquentes de l'histoire?

Foreign Policy, mis à jour le 21.04.2014 à 12 h 53

De Napoléon à Hitler, les précédents ne manquent pas: envahir l'est de l'Ukraine est une mauvaise idée.

«La retraite de Moscou» par Adolph Northen XIXe siècle via Wikimedia Commons

«La retraite de Moscou» par Adolph Northen XIXe siècle via Wikimedia Commons

Alors que l'est de l'Ukraine semble sombrer dans le chaos et l'anarchie, le spectre d'une invasion par la Russie se fait de plus en plus menaçant. Le Président Vladimir Poutine vient d'en appeler à une Ukraine neutre et fédérée, soit une Ukraine vulnérable à la coercition du Kremlin et susceptible d'y être un jour rattachée.

Et avec l'occupation, à Donetsk, Louhansk et Kharkiv, de bâtiments gouvernementaux par des émeutiers cagoulés, armés et pro-russes –et des dizaines de milliers de soldats russes amassés à la frontière– les enjeux n'ont jamais été aussi considérables.

Mais face à toutes les angoisses légitimes que peut susciter Poutine et son éventuelle idée d'envoyer les chars russes envahir Ukraine, la concrétisation d'un tel projet relèverait d'une erreur monumentale. Pour la Russie, les coûts de l'annexion de la Crimée sont d'ores et déjà énormes.

A lui tout seul, Poutine a réussi à mettre en péril la fragile économie russe; à s'attirer mépris, soupçons et humiliations de la part de la communauté internationale; à faire sortir l'Europe de son coma stratégique; à faire revivre son heure de gloire à l'Otan et à stimuler la concurrence étrangère sur l'une des rares marchandises que la Russie sait produire et vendre: le gaz naturel.

Si Poutine pensait qu'en s'emparant de la Crimée, il allait tenir le reste de l'Europe de l'Est en respect, il récolte l'exact inverse: loin de se prosterner devant Moscou, toute la région ne cesse d'exacerber des sentiments anti-russes et pro-Otan.

Dans les pas des mauvais stratèges

Pour autant, Poutine n'a visiblement pas assimilé la leçon. Ou peut-être pense-t-il avoir déjà fait et subi le plus dur, et qu'obtenir maintenant l'est de l'Ukraine mérite son petit supplément d'opprobre.

Mais ce serait un énorme faux-pas stratégique –dans ce cas, des calamités d'une ampleur encore inégalée s’abattront sur le peuple russe. Le problème, c'est que tous les signes pointent dans une même direction: Poutine semble s'apprêter à marcher dans les pas des plus mauvais stratèges de l'histoire et ses prises de décision se fondent, manifestement, sur des traits de caractère aussi familiers que funestes.

Les responsables d'énormes erreurs stratégiques sont souvent affligés d'un orgueil démesuré. Qu'on pense à Napoléon en 1812 ou à Hitler en 1941, les deux dirigeants se trouvaient aux lendemains d'une série de victoires militaires décisives qui les avait dotés d'un sentiment d'invincibilité, si ce n'est d'avoir le destin entre leurs mains.

Tous deux, bien sûr, décidèrent d'envahir la Russie, un choix qui se solda par la perte d'armées colossales.

L'arrogance de Poutine ne se fonde pas sur des victoires militaires, mais sur la conviction qu'il sait comment s'y prendre pour intimider les voisins de la Russie. Il a occupé deux provinces en Géorgie, diligenté une cyberguerre contre l'Estonie, menacé la Pologne avec des ogives nucléaires, joué sur la dépendance des pays clients du gaz russe, et cherché à enflammer les minorités russophones ici ou là.

Manifestement, pour lui, l'annexion de la Crimée est un sacré triomphe –aveugle qu'il est à tous les problèmes qu'il se sera auto-infligé avec une telle manœuvre–, une victoire qui renforce sa certitude de tirer l'intégralité des ficelles, sa conviction d'être l'auteur d'un scénario dans lequel le monde entier jouera docilement les rôles qu'il lui aura assignés. Ce genre de confiance absurde est une faille cognitive classique, fortement corrélée avec un potentiel à commettre de bonnes grosses maladresses.

Par ailleurs, les responsables d'énormes erreurs stratégiques sont souvent motivés par de la rancune, le sentiment d'avoir des factures à faire payer, voire des visions messianiques prophétisant des gains futurs, remportés grâce à leur toute-puissance militaire.

Pour Hitler, les vastes étendues d'Europe de l'Est étaient l'espace vital et agricole des Allemands, d'où l'invasion, en toute logique, de l'Union soviétique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, quand le Japon décide de prendre part aux hostilités, son Premier ministre, Hideki Tōjō, est persuadé d'être titulaire d'un droit divin lui commandant de soumettre la majorité de l'Asie sous son joug.

Des échecs, et la disparition des responsables

Idem pour les Généraux argentins qui, en 1982, s'estiment en droit d'attaquer la Grande-Bretagne pour récupérer les îles des Malouines, territoire à leurs yeux sacré. Sans oublier l'Union soviétique qui, en 1979, a la folie des grandeurs et se sent obligée de protéger militairement l'embryon de communisme qui semble alors naître en Afghanistan.

Autant d'erreurs de jugement qui se solderont non seulement par la défaite, mais par la disparition pure et simple de leurs instigateurs.

Du côté de Poutine, le cahier de doléances est lui aussi chargé: l'élargissement de l'Otan; les interventions occidentales au Kosovo, en Irak et en Libye; l'abrogation américaine du traité ABM; et ce qu'il estime être des ingérences dans la politique intérieure de la Russie. Sa vision consiste à ressusciter un maximum de l'ancienne Union soviétique –à l'exception de la guerre contre l'Otan. Un mélange d'orgueil et de rancune qui pourrait le pousser à jouer encore davantage avec l'avenir de la Russie. 

Les mauvais stratèges ont aussi pour habitude de sous-estimer la volonté, les capacités et les options de leurs adversaires, tout comme les difficultés opérationnelles auxquelles leurs propres troupes seront confrontées. Ils ont toujours en tête l'idée une victoire rapide.

La liste d'exemples s'étend quasiment à perte de vue. En 1812, Napoléon se trompe sur la tactique des Russes: il s'attend à gagner facilement une bataille héroïque près de la frontière, pas d'être traîné dans le bourbier des steppes russes et de subir une défaite totale.

En 1917, les généraux allemands sous-estiment complètement la volonté et la capacité des Américains à prendre part aux hostilités et sont persuadés que leurs U-boots auront le temps d'affamer la Grande-Bretagne et de forcer son obédience, grâce à des torpillages de cargos civils.

Selon Hitler, l’Etat soviétique décrépi allait s'effondrer du moment où il se déciderait à en «pousser la porte».

En 1979, la Chine envahit le Vietnam et s'attend à un succès rapide, oubliant le fait que les Vietnamiens sont déjà venus à bout de la France et des Etats-Unis au cours des décennies précédentes.

En 1982, la junte argentine ignore l'éventualité que Margaret Thatcher, Première ministre britannique, puisse choisir d'envoyer des troupes pour récupérer les Malouines.

Sans oublier, bien sûr, 2003 et les Etats-Unis qui mésestiment le coût et la durée d'une occupation de l'Irak.

De même, Poutine est capable de sous-estimer la réaction de l'Occident (et de ses partisans, à l'intérieur de la Russie) à une invasion de l'Ukraine.

Des vues à court terme

Les erreurs surviennent aussi quand leurs auteurs se focalisent sur des gains à court terme, sans les confronter à leurs possibles conséquences à long terme. Les dirigeants japonais pensaient pouvoir asseoir leur hégémonie sur l'Asie de l'Est avant que les Etats-Unis réussissent à se relever de Pearl Harbor et de la destruction de leur flotte.

Le Politburo soviétique était persuadé de pouvoir stabiliser l'Afghanistan, sans imaginer une seconde que leur intervention militaire puisse avoir l'effet inverse. Et, en envahissant l'Irak, les Etats-Unis pensaient à une victoire rapide, sourds qu'ils étaient aux mises en garde envisageant l'apparition d'une insurrection longue, sanglante et coûteuse.

Aujourd'hui, Poutine croit sans doute avoir une fenêtre de tir en Ukraine, mais saisit-il les dommages tenaces que subira la Russie si jamais les sanctions occidentales venaient à se durcir?

Des risques stratégiques sont parfois pris pour solidifier une autorité personnelle et intérieure. Pour la junte argentine, le débarquement des Malouines allait les transformer en héros et assurer leur longévité; en réalité, la manœuvre accéléra leur disgrâce.

La popularité de Poutine –malgré les jeux de Sotchi– était très basse avant l'annexion de la Crimée; depuis, elle a considérablement remonté. N'importe quel politique devrait savoir que de telles tendances ne sont pas faites pour durer: Poutine choisira-t-il le coup d'éclat, histoire de surfer sur la vague du nationalisme russe? Choisira-t-il le coup de fouet donné à sa prospérité politique immédiate, aux dépens du mal que cela pourra faire à son pays?

Des invasions de la Russie décidées par Napoléon et Hitler, à l'invasion soviétique en Afghanistan, de l'attaque chinoise contre le Vietnam, en passant par la mésaventure des Etats-Unis en Irak, l'histoire nous enseigne une leçon –pas une simple leçon de tactique ou de stratégie, mais une leçon de prévoyance: la nécessité d'envisager tout ce qui est susceptible de mal se passer. De la même manière, Poutine calculera peut-être que l'Occident aura peur de s'impliquer ou que l'armée russe ne fera qu'une bouchée de l'ukrainienne, mais l'histoire ne s'arrête pas là.

Les Ukrainiens pourraient très bien se lancer dans une guerre non-conventionnelle, comparable à celle que les Afghans livrèrent aux occupants soviétiques. L'Otan pourrait ne pas envoyer de troupes pour défendre l'Ukraine, comme il n'a pas voulu en envoyer en Hongrie, en Tchécoslovaquie ou en Pologne pendant la Guerre froide. Mais une invasion russe de l'Ukraine stimulera les budgets militaires de l'Occident, des dépenses que la Russie, avec son économie bien plus fragile, ne pourra pas égaler, même pas en rêve.

Reste une dernière et dangereuse analogie.

Dans presque tous les faux-pas que nous avons étudiés, les institutions, conseillers ou commandants encadrant les preneurs de décision n'ont pas voulu ou n'ont pas pu dire la vérité au pouvoir –que ce soit par idolâtrie (Napoléon), peur (Hitler), intimidation (des généraux japonais), pensée unique (les soviétiques) ou loyauté (Bush). Réduire les oppositions au silence, décourager les débats, mépriser les doutes, montrer qui est le chef et manifester ostensiblement sa détermination sont d'autres ingrédients, courants, d'erreurs stratégiques. Avec son entourage réduit et soumis, Poutine suit, là encore, la recette à  la lettre.

Cette recette est sur la table et tout le monde peut l'observer. Les parallèles entre les plus grandes maladresses historiques et les intentions actuelles de Poutine sont suffisamment nombreux pour susciter l'angoisse.

On peut néanmoins espérer que Poutine, et ceux qui l'entourent, apprendront des erreurs de leurs prédécesseurs et résisteront à l'envie d'envahir l'Ukraine. Une telle manœuvre ne fera qu'isoler la Russie et paupériser les Russes. Si Poutine se pense capable de changer le cours de l'histoire, reste que le passé trouve toujours de drôles de moyens pour façonner l'avenir.

David C. Gompert (Rand Corporation) et Hans Binnendijk (Center of Transaltlantic Relations)

Traduit par Peggy Sastre

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