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Pour l'agence Associated Press, la Crimée n'est plus en Ukraine

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 20.03.2014 à 10 h 43

Capture d'écran d'une dépêche d'AP.

Capture d'écran d'une dépêche d'AP.

Les mots sont politiques, et on le vérifie une nouvelle fois depuis le référendum en Crimée qui a donné une écrasante majorité au rattachement à la Russie.

Mercredi 19 mars, l’agence de presse Associated Press a changé sa charte éditoriale et retire de ses dépêches sur la Crimée la mention de l’«Ukraine», qui n'est donc plus considérée comme l’Etat auquel est rattaché ce territoire. 

Désormais, la mention est «SEVASTOPOL, Crimea (AP)».

Tom Kent, le responsable de l’édition à AP, a écrit un article pour expliquer les raisons de ce changement de ligne éditoriale.

«On nous a demandé si, avec l’annexion russe de la Crimée, nous allions changer nos mentions de date et lieu pour les villes de Crimée.

Auparavant, nous écrivions “Sébastopol, Ukraine (AP)”. Mais l’Ukraine ne contrôle plus la Crimée, et les date et lieu d’AP doivent refléter les faits du terrain.

Pour cette raison, à partir de cette semaine, nous utilisons le nom de la ville et “Crimée”: “Sébastopol, Crimée (AP)”.»

Mais si la Russie contrôle le territoire, pourquoi ne pas aller jusqu’à titrer désormais «Sébastopol, Russie (AP)» dans les dépêches?

C’est là que tout se complique, et que le responsable d'AP doit mêler considérations politiques et géographiques pour justifier ce choix:

«La raison, c'est que la Crimée est géographiquement distincte de la Russie, elles n’ont pas de frontière terrestre. Mentionner seulement le nom de ville et “Crimée” dans les date et lieu, même dans l’éventualité d’une annexion totale, serait en accord avec la manière dont nous titrons des parties géographiquement séparées d’autres pays. Par exemple, nous écrivons simplement “Sicile” et “Sardaigne” –“Palerme, Silice (AP)”– même si elles font partie de l’Italie, et “Guadeloupe” dans les titres même si cette île fait partie de la France.»

AP semble donc avoir privilégié la recherche de la neutralité la plus absolue, considérant le territoire comme indépendant plutôt que comme annexé... Mais reconnaît donc aussi la légitimité politique du référendum ayant abouti à ce changement.

Ce choix distingue AP des autres agences de presse. Le 19 mars, Reuters et l’AFP continuaient de mentionner l’Ukraine dans leurs titres sur la Crimée. L'alternative entre la mention de l'Ukraine et celle de la Crimée est d'autant plus difficile à trancher dans le cas de Sébastopol, où se font face les armées russe et ukrainienne.

Dépêche Reuters du 19 mars 2014

Dépêche AFP du 19 mars 2014 - via Romandie

La confusion ne s'arrête pas au cas des agences de presse: la cartographie doit elle aussi trancher entre indépendance, rattachement à la Russie ou à l'Ukraine... Sur Google Map en tout cas, la Crimée est toujours ukrainienne:

Recherche Google Map pour «Crimea»

Tout comme Sébastopol:

Recherche Google Map pour «Sébastopol»

Comme le rappelle The Guardian, ces considérations linguistiques sont loin d’être anodines et ce n’est pas la première fois qu’AP se retrouve au centre d’une controverse lexicale. L’agence avait dû préciser en avril 2013 son choix de continuer à employer l’expression d’«immigré illégal» plutôt qu’«immigré sans papiers» ou «immigré non autorisé» malgré des protestations, estimant que cette formulation «était simplement une réalité juridique».

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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