Parents & enfantsMonde

Je n’arrive pas à parler de sexe avec ma fille

Hanna Rosin, mis à jour le 11.03.2014 à 15 h 19

J'essaie depuis septembre, pourtant...

Sex in Progress / Jean Koulev via FlickrCC License by

Sex in Progress / Jean Koulev via FlickrCC License by

Quand j’étais petite, je pensais que les règles, c’était tous les jours, que les rapports sexuels avaient toujours lieu debout et que les préservatifs étaient aussi épais que du cuir de chaussure.

Je ne sais pas d’où me venaient ces idées idiotes, mais ce que je sais, c’est qu’aucune personne de confiance ne m’a jamais détrompée. Et ma mère encore moins que les autres, ce que je ne lui ai jamais pardonné. La seule personne à avoir essayé est madame Whittaker, ma prof d’éducation sexuelle de 5e, mais le seul souvenir qu'il m’en reste, c’est qu’il ne faut pas boire avant de coucher avec un garçon, sinon on s’endort. Mes connaissances me venaient principalement d’un exemplaire du livre Les joies du sexe que j’avais trouvé dans le tiroir de la table de nuit de la mère d’une copine. Mais c’était le début des années 1980, à l’époque où les gens qui y étaient représentés étaient encore très poilus et par conséquent vaguement répugnants pour des yeux de pré-ado. Je me suis jurée que lorsque j’aurais des enfants, je ferais mieux que ça.

Et au début, j’ai tenu parole.

Sur les conseils de ma belle-sœur, j’ai commencé à parler de sexe à mes enfants très tôt et sans mettre de gants. Un jour, enceinte de mon troisième, j’étais dans la piscine avec un groupe d’enfants lorsque le fils d’une de mes amies m’a demandé comment le bébé était arrivé là-dedans. «C’est ma chance», me suis-je dit, et je me suis lancée. Il n’a pas été question de «papa a planté la petite graine».

J'étais fière de moi

J’ai expliqué avec force détails anatomiques comment le bébé était arrivé là, et j’ai laissé les questions affluer:

«Est-ce qu’on doit être amoureux?»

«Mais le pénis est tout mou, comment reste-t-il à l’intérieur?»

J’ai répondu à chacune d’entre elles avec une honnêteté sans fard. J’ai pris exemple sur les bénévoles du Zoo national qui expliquent depuis plus de dix ans à des légions d’écoliers les différentes manières dont Ling-Ling et Hsing-Hsing essayent de s’accoupler. Les enfants se sont d’abord montrés captivés, puis satisfaits de mes réponses. J’étais fière de moi. Et puis ils ont grandi.

Aujourd’hui ma fille va entrer au lycée, et le moment de la Grande Discussion est revenu. C’est ce que je me répète depuis septembre. Au début, je me suis dit qu’on ferait ça vers sa bat-mitzvah, puisqu’elle devenait une femme... Mais la bat-mitzvah est venue, elle est repartie, et je ne lui ai toujours pas parlé.

Parfois je me dis que c’est parce que je dois me perfectionner, qu’il faut que je lise plus de livres de conseils sur le sujet, que je teste différentes versions sur mes amies. Mais ce n’est pas toute la vérité. Je ne cesse de repousser la chose exactement comme quelqu’un qui n’aurait pas couru depuis dix ans remettrait sans arrêt au lendemain son inscription à un marathon: je suis à peu près 100% sûre que ça va mal se passer.

Jusqu’à présent, mes tentatives avortées n’ont pas été très prometteuses.

J’ai relu il n’y a pas longtemps la critique de la nouvelle génération de livres sur l'éducation sexuelle destinés aux filles, écrite en 2010 par Jill Lepore. Si celle-ci ne précise pas que leur lecture induit forcément de grandes conversations à cœur ouvert, son ton général m’a néanmoins donné un peu d’espoir.

Tout le monde n'a pas la chance d'avoir une ado qui regarde Buffy

A en croire son article, la version moderne des manuels d’éducation sexuelle à l’usage des jeunes est franche, approfondie et ouverte sur tous les sujets possibles. Ces livres sont des produits non pas des sympathiques années 1970 mais des pragmatiques années 2000. J’ai jeté mon dévolu sur The Care and Keeping of You que j’ai un jour posé sur le lit de ma fille, avant de regarder en douce dans sa chambre, espérant entrapercevoir son éveil à l’intimité. Elle l’avait déjà balancé sous le lit et lisait Divergente.

J’ai demandé comment elles faisaient à mes deux meilleures amies, dont les filles ont grandi avec la mienne. Une d’entre elles m’a raconté que dans sa maison pleine de filles, le sujet était abordé spontanément. Un jour par exemple, elle a discuté avec sa fille du vocabulaire des collégiennes et elles en sont venues à se poser la question: celles-ci savent-elles vraiment de quoi elles parlent ou ne font-elles qu’imiter les adultes? De fil en aiguille, sa fille lui a demandé à quel âge elle avait eu son premier rapport sexuel, et combien de partenaires elle avait eus. Certes, beaucoup de parents détesteraient sûrement qu’on leur pose cette question, mais moi j’étais jalouse de cette ouverture tant espérée dont mon amie avait bénéficié. Il y a autant de probabilités que ma fille me pose ce genre de questions qu’elle aille au collège déguisée en lapin.

Une autre de mes amies regarde régulièrement Buffy contre les vampires avec sa fille, une série où il est souvent question d’histoires sexuelles transcendantales. Dans un épisode bien connu, Angel fait l'amour avec Buffy, il perd son âme et de joyeux massacres s’ensuivent.

«Voilà ce qui arrive Maman, quand on fait de mauvais choix», se moqua sa fille. C’était de l’ironie naturellement –les «mauvais choix» étant l’euphémisme de prédilection des programmes moralisateurs télévisuels de fin d’après-midi. En réalité, elle a probablement dit ça pour éviter un laïus maternel sur le sujet. Mais quoi qu’il en soit, il y avait une ouverture, la connexion était là et leur langue commune s’était un peu étoffée, m’expliqua mon amie. J’ai demandé si nous pouvions venir regarder Buffy avec elles. Elle m’a répondu que ça casserait l’ambiance.

«Hey, et si on regardait Buffy contre les vampires toutes les deux un de ces soirs?» ai-je demandé à ma fille.

«Non merci. Ça a l’air totalement débile», a-t-elle répondu, avant de remettre ses écouteurs pour continuer à regarder Parks and Rec.

Tami Taylor, mon héroïne

Désespérée, j’ai décidé de regarder la scène de Friday Night Lights où Tami Taylor partage avec Julie ce qui est considéré comme la meilleure conversation mère-fille sur le sexe de tous les temps. Le père de Julie vient juste de la surprendre au lit avec son petit ami de longue date, Matt. On s’attend à ce que Julie se prenne un savon, mais à la place, Tami décide de prendre les choses avec dignité. Elle incarne un parfait mélange de vulnérabilité et d’autorité totale.

Tami: Tu sais, ce n’est pas parce que tu as des rapports sexuels cette fois qu’il faut en avoir à chaque fois, et tu sais, si jamais tu as l’impression qu’il ne fait plus assez d’efforts, ou si tu n’y prends pas plaisir, tu as le droit d’arrêter quand tu veux... et si un jour tu casses avec Matt, tu n’es pas obligé d’avoir des rapports sexuels avec le petit ami qui suivra.

Là elle fond en larmes, et en général moi aussi.

Julie: Pourquoi tu pleures?

Tami: Parce que je voulais que tu attendes … mais c’est seulement parce que je veux te protéger, parce que je t’aime, et que je veux être sûre qu’il ne t’arrivera jamais rien de mal. Et je veux que tu sois toujours capable de me parler, même sur un sujet difficile comme celui-là.

C’est peut-être ça le problème. Etre toujours capable de me parler. Est-ce que c’est la norme à laquelle il faut aspirer aujourd’hui?

Une amie m’a récemment confié dans une soirée que ça ne la dérangeait pas que sa fille ait des rapports sexuels, du moment qu’elle le lui disait. Cette affectation de proximité bavarde est à l’opposé de l’approche de ma mère, mais elle m’a tout de même semblé totalement erronée.

Pourquoi transmettre à nos enfants qu’il serait mal de garder un moment d’intimité pour eux? Et d’ailleurs, le fait que cela se produise quand vos parents ont le dos tourné ne participe-t-il justement pas du plaisir du sexe adolescent? Je suis toujours épatée de constater que les parents ont totalement oublié ce que ça fait d’avoir 16 ans et d’être amoureux. Je n’en reviens pas que nous puissions croire que ce qui nous rendait si heureux à cet âge va dévaster nos enfants. Et que nous soyons incapables d’imaginer ce que nous aurions ressenti si notre mère nous avait ordonné: Dis-moi tout!

Ce que je lui dirais si j'y arrivais

Je ne veux pas que ma fille croie qu’elle est obligée de me parler à chaque fois, mais il y a certaines choses que je tiens à transmettre. Je suis assez sûre que ma version de la Grande Discussion n’a rien à voir avec celle que ma mère aurait eue, puisque dans son monde à elle, personne ne couchait avant le mariage, ou en tout cas personne ne l’admettait.

Ma conversation tournerait autour du fait que les rapports sexuels servent à se faire plaisir (mon mari ne serait sûrement pas d’accord sur ce point. Les pères ont tendance à se transformer en Tony Soprano quand il s’agit de leurs filles. Mais je le laisserai s’occuper des garçons –certaines traditions autour des discussions sexuelles valent la peine d’être perpétuées). Je voudrais lui dire que quand on est amoureux, il y davantage de chances que ce plaisir survienne, mais que ce n’est pas le seul moyen. Que c’est un peu différent pour les garçons et les filles, en tout cas la première fois. Qu’elle a des moyens de se protéger, et que si elle ne le fait pas, justement, le plaisir va vite disparaître. Qu’aujourd’hui on peut voir du porno partout, que ça lui apprendra peut-être un ou deux trucs, mais que le plus probable est que ce ne sera pas les bonnes choses à savoir. C’est juste que quand je dis ces mots-là à haute voix, on dirait des oiseaux qui se sont échappés de ma bouche et qui volent comme des fous partout dans la pièce.

Il n’y a pas très longtemps j’ai trouvé le courage de faire le premier pas. Ma fille était assise par terre, elle regardait BuzzFeed sur son ordinateur portable, et je lui ai annoncé que j’allais lui parler de sexe.

«Je crois pas», a-t-elle rétorqué. Et elle est sortie de la pièce.

Pour ce que j’en sais, ma fille maîtrise un tas de détails anatomiques. Apparemment, c’est comme ça aujourd’hui. Les jeunes apprennent ce que sont le smegma et l’épididyme avant de savoir ce qu’est l’amour. Peut-être que dès qu’ils veulent savoir quelque chose, elle et ses amis le cherchent sur le Net. Et ils savent tout de l’existence de la pornographie sur Internet, quand ils n’en ont pas déjà regardé. Et si c’est ça, il vaut peut-être mieux que je me taise, parce que préserver un petit peu de mystère n’est pas une mauvaise chose.

En tout cas, mon échec à avoir la meilleure conversation mère-fille sur le sexe de tous les temps, à avoir la moindre conversation sur le sexe d’ailleurs, m’a rendue plus indulgente envers ma propre mère. Parce que je parie qu’à chaque fois qu’elle a essayé, je suis sortie de la pièce.

Hanna Rosin

Traduit par Bérengère Viennot

Hanna Rosin
Hanna Rosin (16 articles)
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