Métropolisation et bidonvillisation, les deux visages de la dynamique urbaine

Driving through the Manila slum / shankar s. via Flickr CC License By

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Si une urbanisation bien gérée représente des avantages, la forte croissance de la population urbaine pauvre dans les pays en développement s'accompagne de défis majeurs pour les années à venir

La dynamique mondiale d’urbanisation, dans ses diverses composantes, accompagne des mutations et des interrogations majeures sur l’avenir du monde. Les démarches «smart» constituent une entrée pour les apprécier et les traiter.

Mais avant d’agir et trouver des solutions, il faut connaître les questions. Un portrait et quelques définitions permettent de souligner les deux principaux mouvements à l’œuvre: la métropolisation (la concentration accrue des activités, des populations et des pouvoirs), la bidonvillisation (l’augmentation préoccupante du nombre et de la proportion des urbains vivant dans des bidonvilles).

Selon les statistiques assemblées par l’ONU, la population urbaine serait, en 2008, devenue majoritaire. D’ici à 2050, elle pourrait atteindre 6,3 milliards d’individus, soit 70% des habitants de la planète. Chaque jour d’ici à 2050, la population urbaine pourrait croître, à l’échelle planétaire, d’environ 200.000 habitants. Il ne s’agit que d’une image extrapolée à partir des projections démographiques couramment admises. Elle donne néanmoins une idée saisissante des ordres de grandeur. La statistique est, en réalité, imprécise. Les définitions de ce qu’est l’urbain tout comme la qualité des études et recensements varient considérablement selon les pays. Mais les grandes masses et les ordres de grandeur sont clairs.

La dynamique planétaire d’urbanisation

Les situations régionales sont, par ailleurs, et évidemment, très différentes. L’urbanisation de nombre de pays développés a atteint des seuils très élevés, qui ne sont pas partout appelés à encore augmenter. L’urbanisation à la française, par exemple, est assez caractéristique des pays développés. Deux mouvements l’incarnent: un étalement urbain consommateur d’espace, une métropolisation qui concentre les activités et les ressources. Le sujet, pour l’avenir, n’est pas celui de nouvelles villes (comme dans les pays dits en développement) mais celui de l’adaptation d’anciennes villes. Pour rapprocher ce constat des sujets Smart, il est plus rigoureux de parler en France de Smarter Cities (des villes que l’on va améliorer) que de Smart Cities (des villes dites intelligentes que l’on va créer).

À l’inverse, l’urbanisation de nombre de pays en développement va se poursuivre. L’urbanisation rapide qui était courante au milieu du XXème siècle est en réalité révolue. Mais l’urbanisation se poursuit massivement en Afrique et en Asie, régions les plus peuplées du monde. Ce n’est plus la croissance urbaine qui est en soi remarquable, ce sont les volumes du phénomène. De 2010 à 2050, la population urbaine asiatique devrait doubler, de 1,7 à 3,4 milliards de citadins. En Afrique, la population vivant en ville triplerait, passant de 400 millions à 1,2 milliard. D’ici 2050, c’est 95% de la croissance urbaine (en termes de population) qui serait absorbée dans les villes en développement.

Une urbanisation mondiale à deux visages

Schématiquement, deux grilles de lecture insistent sur deux faces opposées de l’urbanisation.

La première souligne les avantages de la vie urbaine, de l’urbanisation et de la métropolisation. L’urbanisation est traditionnellement analysée comme conséquence de l’exode rural, résultant lui-même de l’industrialisation et de la modernisation. Augmentation des revenus et amélioration des conditions sanitaires accompagnent le mouvement.

Les facteurs qui améliorent, pour tous, la qualité de vie sont plus répandus dans les villes que dans les campagnes. Les centres urbains procurent dans l’ensemble un meilleur accès aux services de santé, aux infrastructures, à l’information. Par ailleurs, les politiques publiques s’appliquent plus aisément en milieu urbain, avec des cibles plus larges, des économies d’échelle et une efficience accrue en ce qui concerne les transports, la gestion des déchets, l’éducation.

Au total, comme disent les économistes, les externalités de la ville sont positives. Elles viennent compenser pollution, crimes, embouteillages, surpeuplement, visibilité de la misère. Certes, la vie urbaine est synonyme d’interactions difficiles, d’anonymat mâtiné d’isolement, d’exaspérations mutuelles. Certes, la ville fait parfois peur, car productrice d’inégalités et d’insécurités. Cependant, l’organisation efficiente des politiques publiques, appuyées sur les outils de type smart, peut permettre d’atteindre, en ville, un équilibre bénéficiant à diverses parties de la population sans léser qui que ce soit. Pour les optimistes, les avantages potentiels des villes excèdent largement leurs désavantages.

Et les avantages de la vie urbaine se renforcent encore à mesure de la métropolisation du monde.  Mais de quoi parle-t-on quand on parle de métropolisation? Alors que la diffusion des technologies de l’information pouvait laisser envisager un moindre intérêt conféré à la localisation, c’est l’inverse qui s’observe. Personnes et activités se concentrent toujours davantage, notamment pour ce qui concerne les fonctions tertiaires supérieures.

Il s’ensuit des demandes accrues en matière de qualité de vie pour les habitants aisés, et une compétition nourrie entre villes pour attirer l’argent et les talents. Classées selon leurs prix, leur qualité de vie, leurs infrastructures, les villes sont comparées dans le cadre de multiples classements. Le défi pour elles est tout autant celui de l’attractivité que de la cohésion sociale.

Cette métropolisation à l’œuvre donne à voir un monde hérissé de pics (démographie et richesse des villes), alors qu’il avait pu être imaginé aplati grâce aux délocalisations, au travail à distance et à la généralisation de l’urbanisation. Et cette métropolisation est généralement présentée comme heureuse, les habitants accédant aux réseaux et aménités de la vie moderne. Le Smart, concrètement incarné par le Smart Phone, en simplifie et en améliore considérablement les usages.

Un tiers des urbains habitent des bidonvilles

Une thèse inverse met en avant les périls d’une urbanisation mondiale non maîtrisée. Ce sont les pauvres, dotés eux-aussi de téléphones portables, qui alimenteront dans une très large mesure la croissance urbaine à venir. Certains voient dans cette direction une catastrophe à venir. Décrivant, non sans fondement, l’étendue des problèmes et des calamités, ils en font une description apocalyptique.

La question première est celle des bidonvilles. Les Nations Unies ont estimé et annoncé que le nombre de personnes vivant dans des bidonvilles avait dépassé un milliard en 2007 et qu’il pourrait atteindre 1,4 milliard en 2020, voire 2 milliards en 2030. Si ces statistiques prêtent, à plus forte raison encore que celles générales sur l’urbanisation, à discussion, elles indiquent qu’actuellement un tiers des urbains dans le monde habitent des bidonvilles.

Rappeler que les défis liés à la pauvreté urbaine sont gigantesques est une sorte de leitmotiv des conclusions des sommets internationaux. Sur la période qui va de 2000 à 2030, la population urbaine des pays en développement devrait doubler. Pour s’assurer que ces personnes ne se retrouvent pas dans des taudis, il faudrait chaque semaine pendant ces trente années produire ce que l’on investit pour une nouvelle ville d’un million d’habitants.

Il est incontestable que l’ampleur des problèmes urbains d’accès à l’eau, d’assainissement, d’énergie et de mobilité, est aujourd’hui inégalée. Et les difficultés pourraient s’accentuer. Les inégalités intra-urbaines deviendraient de plus en plus visibles, opposant des populations riches protégées dans des résidences fermées à des populations pauvres, plus nombreuses, concentrées dans des ghettos centraux ou dispersées dans d’immenses bidonvilles.

Les inégalités inter-urbaines, à l’échelle du monde, iraient également grandissant avec, d’une part, des populations déjà âgées et encore vieillissantes dans les villes du monde développé, et, d’autre part, des populations jeunes, très jeunes même, dans les villes en extension du monde en développement. La combinaison de la jeunesse et de la pauvreté dopant la criminalité, la concentration croissante de l’humanité dans des grandes villes pourrait déboucher sur des conflits majeurs touchant des zones urbaines et des pays entiers.

L’image opposant un monde urbain riche, vieux et relativement pacifié, avec son urbanisation derrière lui et des villes parfois muséifiées, à un monde urbain pauvre, jeune et dangereux, confronté à l’explosion urbaine, a sa part de caricature et de vérité.

Le défi commun est de réussir la transition urbaine mondiale. L’urbanisation peut se révéler bienfait ou fléau selon l’affectation du pouvoir et des ressources. Une urbanisation bien gérée améliore sensiblement la croissance et la qualité de vie, pour tous. L’inverse est vrai. Mal gérée, l’urbanisation entrave non seulement le développement, mais elle favorise aussi l’essor des taudis, de la criminalité et de la pauvreté.

Julien Damon

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