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8 mars: Quand la journée des femmes était une fête des mères communiste et antiféministe

Manifestation, le 8 mars 2011, à Bilbao. REUTERS/Vincent West

Manifestation, le 8 mars 2011, à Bilbao. REUTERS/Vincent West

Et comment le mythe d'une grève fondatrice de femmes à New York en 1857 est né dans les pages de... L'Humanité.

Le 8 mars, c'est entendu, c'est la Journée des femmes. Ou la Journée internationale de la femme. Ou la journée internationale des droits des femmes. Toujours est-il qu'on s'attend à se farcir des remarques plus sexistes qu'à l'accoutumée:

«— Attend, je te tiens la porte, c'est la Journée des femmes!
— ...???!!!»

Sans oublier, des promesses gouvernementales et des cortèges aux revendications protéiformes, entrecoupés de «à quand une journée des hommes?» et «les 364 jours restants, c'est pour qui?». Mais pourquoi ce mélange douteux a-t-il lieu un 8 mars? Et pas un 22 juillet? J'épargne le mois de décembre, la dose de poncifs est largement suffisante pendant les fêtes. Françoise Picq, sociologue spécialiste de l'histoire des mouvements féministes, nous explique les origines quelque peu confuses de cette journée.

La Journée des femmes naît d'une «réunion clairement anti-féministe», insiste la chercheuse. C'est qu'en 1910, le mot féministe rime avec bourgeoise. Lorsque Clara Zetkin propose de créer une Journée internationale des femmes lors de la IIe Conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague, ses objectifs sont doubles. Il s'agit d'obtenir la prise en compte des revendications des femmes –droit de vote, égalité des salaires,...– par les dirigeants socialistes, mais aussi de contrecarrer l'influence des féministes bourgeoises sur les ouvrières. Françoise Picq explique:

«On interdit aux femmes socialistes de mener des luttes communes avec des féministes bourgeoises. La tradition de la Journée internationale des femmes était bien, au départ un choix sectaire, pour lequel féminisme et socialisme étaient exclusifs l'un de l'autre.»

Voilà qui commence bien...

Le début de la Révolution de 1917

A la suite de cette décision, des Journées des femmes sont célébrées par des organisations socialistes à différents jours de l'année, dans différents pays: des manifestations ont lieu en Allemagne, en Autriche, au Danemark le 19 mars 1911. En Russie, la journée est célébrée le 3 mars 1913, puis le 8 mars 1914. Le choix de ces dates semble arbitraire, aucun jour n'ayant été officiellement fixé.

Le 8 mars 1917, la journée est de nouveau célébrée en Russie. Des ouvrières en grève et des femmes défilent dans les rues de Pétrograd. Les cortèges grossissent, des ouvriers s'y joignent... C'est le début de la Révolution de février, qui commence ainsi un 8 mars, en raison des subtilités des calendriers grégorien et julien.

En 1921, l'Union soviétique adopte officiellement le 8 mars comme Journée des femmes, rendant ainsi hommage à cette manifestation de femmes de 1917 qui, ce n'est tout de même pas rien, avait marqué le début de la Révolution russe.

La journée est progressivement adoptée par les pays d'Europe de l'Est, la Chine, le Viet-Nâm et Cuba. Le 8 mars est alors une fête communiste.

Jusqu'à ce qu'en 1955 apparaisse dans la presse une explication du pourquoi du comment de ce jour du 8 mars. A l'origine, une grève des ouvrières du textile ayant eu lieu un 8 mars 1857 à New York. Les manifestations de femmes du début du XIXe, dont celle du 8 mars 1917, s'inscriraient dans la lignée de cette manifestation violemment réprimée.

Mais voilà, il n'existe aucune trace de ce 8 mars 1857. Qui tombait qui plus est un dimanche, plutôt moyen pour une grève...

Le mythe de New York, 1857

Alors, tentative américaine de récupération de la Journée des femmes jusqu'à là 100% communiste? Dans un contexte de guerre froide comme celui des années 1950, l'explication est séduisante. Mais le mythe des ouvrières new-yorkaises prend forme dans les pages de... L'Humanité, qui n'est pas une publication particulièrement à la solde des Américains pour ce que l'on en sache... Et sous la plume de communistes convaincues comme Yvonne Dumont, Claudine Chomat, Madeleine Colin. C'est pourtant là que commence la désoviétisation de la fête des femmes.

Pendant plus de vingt ans, le mythe des origines américaines se constitue sans que personne ne pense à en vérifier la véracité historique. La scène est belle, héroïque: des couturières américaines défilant entre les buildings new-yorkais. Scandant des slogans pour l'égalité des salaires et la diminution du temps de travail, le poing levé, les cheveux au vent. Le tout s'achevant par une violente répression policière s'abattant sur ce cortège féminin.

Françoise Picq raconte:

«On y trouvait bien quelques variantes dans le décor posé –soleil printanier ou bise d'hiver–, dans les actrices présentées –ouvrières du textile, chemisières ou couturières–; l'accent était mis ici sur la lutte et la répression, là sur le serment de se retrouver chaque année, ailleurs sur un terrible accident de travail. Mais tous étaient d'accord sur la date et sur le lieu –8 mars 1857, New York–, et sur le sens politique de l'évènement fondateur.»

Cela faisait en tout cas plus vibrer qu'une obscure réunion de l'Internationale des femmes socialistes, dans l'antichambre d'une Conférence de la Deuxième Internationale.

Lorsqu'en 1977 Françoise Picq et quatre autres chercheuses s'attèlent à éclairer les origines de la journée du 8 mars pour une nouvelle revue féministe Histoires d'Elles, le mythe new-yorkais est profondément ancré.

«Tous les journaux racontaient la même histoire, ils se copiaient les uns les autres.»

Mais surprise à faire pâlir d'envie tout historien qui se respecte:

«En remontant à la source, on découvre qu'il n'y a rien! Il y avait quelque chose qui n'allait pas du tout.»

8 mars 1857: rien à signaler dans les rues de la Grosse Pomme.

Pourquoi ce mythe propagé par L'Huma?

C'est alors que les chercheuses retrouvent la première apparition du mythe dans un texte de L'Humanité de 1955. Et se demandent «pourquoi a-t-il semblé nécessaire, en pleine Guerre froide, de donner à la célébration de la Journée des femmes une origine plus ancienne, plus spontanée que la décision de femmes de parti? Pourquoi a-t-il fallu détacher le 8 mars de son histoire soviétique?», le tout dans les pages de L'Humanité. Bonne question...

Françoise Picq conclut finalement à une tension interne au mouvement communiste, entre la CGT et l'UFF, l'Union des Femmes Françaises. Il semblerait que «Madeleine Colin voulait réancrer le 8 mars dans l'histoire des luttes ouvrières. Alors que l'UFF en avait fait une espèce de fête des mères, comme en URSS». A l'Est, la journée n'est plus vraiment ce que l'on pourrait appeler une journée de lutte. François Picq décrit:

«Autorisées à sortir deux heures plus tôt du travail, elles pouvaient se rendre chez le coiffeur.»

Il s'agissait d'«opposer une lutte de femmes travailleuses à une célébration communiste des femmes». Quitte à ancrer cette lutte ouvrière dans un contexte américain?

«Le secret n'est pas levé des évènements qui ont pu inspirer la légende, ni des contradictions dans lequelles elle a émergé, reconnaît Françoise Picq. Mais l'essentiel n'est-il pas de constater la rapidité et la force avec laquelle elle s'est diffusée, comme si elle répondait à une attente informulée.»

Alors que le mythe prend forme, la Journée des femmes s'internationalise. Des féministes américaines qui avaient eu vent des prétendues origines new-yorkaises en France importent la journée aux Etats-Unis. Les mouvements féministes des années 1970 s'approprient la Journée. 

En 1977, l'ONU encourage les pays à consacrer une journée à la célébration du droit des femmes et de la paix internationale.

En 1982, Yvette Roudy alors ministre des Droits de la femme officialise la Journée en France.

«Nous avons voulu expliquer à Yvette Roudy qu'elle mettait les pieds dans un mythe, se souvient Françoise Picq. Mais ce que l'on avait analysé du mythe convenait à Yvette Roudy: un mythe qui célébrait la lutte des femmes dans la lutte des classes.»

La légende du 8 mars 1857 a progressivement été abandonnée, avec toutefois quelques résistances du côté de L'Humanité, note la chercheuse qui continue à éplucher la presse à ce moment de l'année. «Cette date est un marronnier, mais en même temps elle permet de voir les thèmes mis en avant évoluer en fonction des moments», conlut Françoise Picq, qui insiste aussi sur l'importance d'une telle Journée pour les luttes féministes. Une règle à laquelle le cru 2014 ne devrait pas échapper. 

Hélène Ferrarini

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