Double XMonde

L'interdiction de l'IVG ne passera pas en Espagne

Laura Guien, mis à jour le 11.02.2014 à 15 h 30

Du moins telle qu'elle a été initialement présentée. Le projet Gallardón ne représente pas la volonté de la majorité des Espagnols, ni même du Partido Popular, au pouvoir.

Madrid, le 1er février 2014. Sur la pancarte, on peut lire: «avortement légal, pour ne pas mourir». REUTERS/Andrea Comas

Madrid, le 1er février 2014. Sur la pancarte, on peut lire: «avortement légal, pour ne pas mourir». REUTERS/Andrea Comas

L'avant-projet de loi espagnol révisant ultra sévèrement le droit des femmes à avorter provoque un tollé généralisé aussi bien dans les rangs de l'opposition que dans celui du Partido Popular (parti de la de la majorité, de centre droit, conservateur et libéral), dans l'opinion publique espagnole comme à l'étranger. Point d'orgue de l'expression des mécontentements: des milliers de manifestant(e)s ont défilé le 1er février dans le centre de Madrid. Initiative des féministes espagnoles, la manifestation a fait converger vers le parlement des femmes venues de toute l'Espagne via «le train de la liberté», dossard violet sur le dos et hymne pro-IVG à la bouche.

La mobilisation aura été d’autant plus massive que la «Loi organique pour la protection de la vie de l'être conçu et des droits de la femme enceinte», si elle était adoptée, serait une des plus restrictives au monde.

Le texte porté par le ministre de la Justice Alberto Ruiz-Gallardón ne prévoit plus désormais que deux conditions légales d'avortement: en cas de viol et en cas de «risque grave pour la vie ou la santé physique ou psychique de la mère». L'avant-projet de loi oblige également à faire valider ce risque par deux médecins différents. Difficile à organiser dans le délai légal d'avortement fixé à 12 semaines... Enfin, le texte supprime le droit à l'avortement en cas de malformation du fœtus, ainsi que le droit  des mineurs à avorter sans le consentement des parents et prévoit 4 ans de prison pour les médecins pratiquant des IVG ne respectant pas ces conditions légales.

Gagner l'électorat dur de la droite

Isabel Serrano, gynécologue et présidente de la plateforme Decidir Nos Hace Libres (Décider nous rend libres) résume l'esprit dans lequel a été reçu la loi en Espagne:

«C'est un texte anachronique, vieux, qui utilise des termes juridiques et sanitaires totalement hors de l'actualité, qui ne fait confiance ni aux femmes ni aux professionnels de santé, et qui laisse comprendre que les femmes ne sont ni matures ni responsables pour décider.»

Si tous n'expriment pas un point de vue aussi tranché, des récentes enquêtes montrent que jusqu'à 80% des Espagnols seraient opposés à cette révision de la loi. Pourquoi le Partido Popular (PP) a-t-il pris le risque, à mi-mandat, d'accoucher d'une réforme aussi impopulaire? Pour Isabel Serrano ainsi que pour une partie de l'opposition, le calcul du gouvernement est essentiellement électoraliste.

«Ils voulaient gagner le secteur de l'électorat conservateur que Gallardón n'a pas encore assez défendu. Le ministre était nimbé d'une aura plus progressiste au sein du Partido Popular. Il a voulu se mettre dans la poche l'électorat le plus dur au sein du parti.»

Une loi embarrassante

Si l'analyse se tient, il semblerait toutefois que le Partido Popular ait fait un bien mauvais calcul. Selon Sebastian Lavezzolo, politologue de la New York University, avec cette loi, le parti du président Rajoy se serait mis «dans un bel embarras». Dans le blog collaboratif Piedras de papel, Lavezzolo explique que l'avant-projet ne semble pas répondre à une demande claire de la société dans son ensemble, ni au sentiment général des électeurs du Parti populaire y compris dans ses franges les plus conservatrices.

En se fondant sur une enquête du Centre d'investigation sociologique (CIS) de 2011 –alors que le parti de Rajoy n'était pas encore au gouvernement mais que la fameuse loi avait déjà été approuvée par le Parlement espagnol–, Sebastian Lavezzolo tente de cerner les opinions de ces sympathisants par rapport à leur position sur l'avortement. Résultat, explique le politologue à Slate:

«A l'intérieur de l'électorat du PP, il n'y a pas de différences assez claires qui permettraient de dire que ce sont les plus radicaux qui poussent à des mentions super restrictives. Si vous regardez la composition idéologique, ce n'est pas une expression si claire de l'extrême droite.»

Cette position dure sur l'IVG aurait donc des conséquences néfastes pour le parti au pouvoir puisqu'elle désactiverait l'appui de nombreux de ses électeurs, des libéraux-centristes aux plus conservateurs. Un électorat qui pourrait voter blanc aux prochaines élections, voire ne pas voter pour le parti de la majorité. Le gouvernement hérite donc d'une loi qui, non seulement ne séduit pas au sein de son électorat, mais creuse également les dissensions au sein de sa famille politique.

Renvoyer l'ascenseur à l'Eglise

L'avant-projet de loi sur l'IVG pourrait donc coûter assez cher au parti de Mariano Rajoy. Pourtant, le ministre Gallardón a réaffirmé sa position en déclarant «qu'aucun cri, ni aucunes insultes ne le feraient reculer». En insistant de la sorte, qui le gouvernement tente-t-il de séduire?

Pour Luis Enrique Sánchez Acero, président de la Fédération de planification familiale et natale (FPFE), la réponse est claire:

«C'est une concession à la hiérarchie ecclésiastique catholique espagnole qui a un énorme pouvoir au sein du gouvernement et qui est en train de conditionner le virage d'un Etat laïque à un Etat clérical.»

Une église et des associations familiales ultra présentes en Espagne et qui ont su agiter la rue en faveur de l'opposition pendant le mandat du socialiste Zapatero. Un noyau dur largement échaudé par certaines lois adoptées sous le mandat précédent (mariage homosexuel, divorce express) et auquel il faut maintenant payer son tribut.

Pour l'historien spécialiste de l'Espagne Benoît Pellistrandi, «il fallait d'une certaine manière renvoyer l'ascenseur à l'église». Car l’Eglise espagnole ne possède pas seulement un poids politique, elle dispose également d'une visibilité importante dans la société et l'espace public.

Ainsi depuis le 1er janvier 2006, l'archevêque cardinal de Madrid, Monseigneur Rouco Varela a pris l'habitude de célébrer sur la place de Colón en plein centre de Madrid, une messe des familles. Pour Benoît Pellistrandi, on retrouve deux éléments dans la volonté de porter cette loi anti-IVG: un mouvement social porté par la hiérarchie catholique et une opportunité politique dont le PP a voulu profiter.

«Toutefois, Rajoy n'a peut-être pas bien mesuré le tempo politique. Les débats que cette loi entraîne y compris au sein du PP et la mobilisation assez forte d'une autre partie de la société civile semble montrer qu'il peut exister un risque politique.»

Rajoy et son parti se retrouvent donc bel et bien pris en étau entre une ardoise à régler à l’Eglise et la nécessité d'assurer ses arrières en période pré-électorale.

Position incohérente 

Ainsi, il est possible que malgré les gesticulations politiques du ministre de la Justice, le Partido Popular n'impose pas la loi en l'état. D'ailleurs, Mariano Rajoy, en bon chef de la majorité, a commencé à prendre des distance avec le projet en annonçant d'ores et déjà que le thème de la malformation du fœtus serait probablement retoqué. «Le projet de loi pourrait susciter moins d'opposition s'il était accompagné d'une prévention des grossesses non désirées», rappelle Benoît Pellistrandi.

Or les décisions prises par le gouvernement Rajoy en amont sur le plan des politiques de santé n'ont eu pour but que d'écorner l'ancienne loi de 2010, beaucoup plus progressiste. «La sécurité sociale a cessé de financer les contraceptifs hormonaux de dernière génération, ils n'ont pas prévu de mécanismes pour promouvoir l'accès aux services de planification familiale des communautés les plus vulnérables», explique le président de la Fédération de planification familiale et natale. Pour la gynécologue Isabel Serrano, cette position est très incongrue:

«Tout le monde sait que le seul moyen de faire réduire les taux d'avortement, ce n'est pas de l'interdire mais de donner accès à une éducation sexuelle et aux moyens contraceptifs.»

Une incohérence dans la politique qui a fini de polariser les professionnels de santé.

La fin du féminisme «minijupe»

Or c'est une mauvaise période pour affronter une contestation sociale massive. Le PP en plein «turn» (à deux ans des prochaines élections et avec deux ans de son mandat déjà derrière lui) ne souhaite probablement pas prendre de risques inconsidérés.

Mais pour les féministes espagnoles, largement mobilisées, le gouvernement a sous-estimé son erreur. «Ils ne s'attendaient absolument pas à une telle réponse sociétale. Ils ont cru quoi? Que l'on allait de nouveau lutter pour se mettre en minijupe? Ils n'ont pas compris que la subjectivité et le regard des femmes sur elles-mêmes a profondément changé y compris chez les femmes qui ont vécu soumises pendant leur jeunesse», déclare Pilar Aguilar, sociologue et féministe activement engagée dans la contestation. Cette unité entre les générations n'est pas étonnante selon elle:

«La société espagnole est sur certains points très “vierge”, cela a pour avantage qu'elle n'est pas encore complètement pétrie de préjugés.»

Même analyse chez Benoît Pellistrandi, pour qui l'Espagne reste dans son ADN fortement attachée aux idéaux progressistes.

«C'est un phénomène de rupture qui date du passage du franquisme à la démocratie. Tout ce qui était rattaché à une Espagne en noir et blanc a été rejeté. ll y a un vrai enthousiasme par rapport à une jeunesse plus libre.»

Que va faire le gouvernement?

Dans un pays attaché à la modernité, impliquant très fortement les femmes dans la société civile, et où la crise a renforcé les solidarités, de quelle marge de manœuvre bénéficie le PP avec cette loi? Les féministes et les professionnels de santé disent sentir le vent tourner. Isabel Serrano:

«Nous commençons à avoir l'espoir que, soit la loi change radicalement, soit qu'elle soit retirée.»

Autre option gouvernementale envisageable: après un résultat décevant aux élections européennes, Rajoy pourrait mettre en suspens la loi, ou «l'endormir» en repoussant le processus de vote le plus tard possible. Au risque de faire éclater de nouveau le débat aux alentours des élections présidentielles... Sebastian Lavezzolo:

«Plus les élections seront proches, et au plus le coût électoral sera élevé pour le PP. Faire dormir la loi pour la faire passer plus tard, je crois que c'est une mauvaise stratégie.»

Le politologue, plus mesuré, affirme néanmoins que rien ne bougera avant les élections européennes, prévues pour mai.

«Le gouvernement est en train de se livrer à des calculs plus rationnels. Une fois la loi présentée, il va devoir évaluer le prix d'un retrait général et le comparer avec les effets multiplicateurs du mécontentement. Pour l'instant, la position du “changement” est celle qui apparaît la plus fiable.»

L'historien Benoît Pellistrandi soutient aussi cette thèse de la modification de la loi:

«Le gouvernement va aménager un petit peu la loi, sous la pression des femmes et de son propre parti. Mais je pense qu'il ne cédera pas sur l'interdiction d'avorter pour les mineurs sans le consentement des parents.»

Cette option pourrait être la plus probable pour amoindrir le conflit social tout en payant une partie de sa dette à l’Eglise catholique. Les analystes préviennent toutefois: pour obtenir cette concession, la contestation ne devra en aucun cas faiblir, car fort de sa majorité, le gouvernement pourrait à tout moment être tenté de passer en force.

Sacrifices sociaux et piège politique

Reste que quelle que soit la forme qu'il prendra au final, et à moins d'un retrait pur et simple qui paraît peu probable, cet avant-projet de loi aura clairement entamé les acquis sociaux des Espagnoles. Mais Alberto Ruiz Gallardón devrait également souffrir d'effets collatéraux non désirés de cette affaire et affaiblir nettement son image politique.

Le ministre, brillant, aurait pu prétendre à la présidence du PP mais se serait fait piéger par son ambition. C’est l’analyse de Benoît Pellistrandi:

«Il est pris dans des jeux gouvernementaux et des jeux de partis sur la succession du président Rajoy. Il s'était probablement dit qu'en se plaçant à la Justice, qui semblait être le centre de gravité du Parti Populaire, il ramasserait la mise. A mon avis, il est tombé dans un piège politique.»

L'histoire de la loi anti-IVG est peut-être tout simplement une histoire de chute. Politique et sociale.

Laura Guien

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Journaliste
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