Pourquoi un tel taux de suicide chez les trans américains?

Une concurrente de Miss Trans Nuevo Leon à Monterrey, au Mexique, en juillet 2013. REUTERS/Daniel Becerril

Une concurrente de Miss Trans Nuevo Leon à Monterrey, au Mexique, en juillet 2013. REUTERS/Daniel Becerril

Le constat vaut aussi pour la France: la défense des droits des homosexuels et la défense des droits des trans sont deux combats fondamentalement différents. Et alors que les gays ont réussi à se faire accepter, des horreurs continuent à être dites sur les trans.

Durant le mois de janvier, une controverse a éclaté au sein de la communauté LGBT après que Caleb Hannan, un des auteurs du populaire blog américain Grantland, a «outé» un artiste trans, qui s’est par la suite donné la mort. Outre le fait qu’elle nous a permis de constater à quel point Hannan et l’équipe de Grantland font vraiment peu de cas des difficultés auxquelles sont confrontés les trans, cette histoire a aussi jeté un coup de projecteur sur un sujet beaucoup plus vaste: le taux de suicide chez les trans atteint des sommets effrayants aux Etats-Unis et presque rien n’est fait pour empêcher cela.

Si les tentatives de suicide étaient aussi nombreuses chez une autre population, le gouvernement déclarerait qu’il s’agit d’un cas de santé publique. A en croire une étude récente de l’Institut Williams et de la fondation américaine pour la prévention des suicides, 46% des trans hommes et 42% des trans femmes aux Etats-Unis ont déjà fait une tentative de suicide. C’est un chiffre extrêmement plus élevé que la moyenne nationale (4,6%) et c’est plus de deux fois la moyenne des gays et lesbiennes (10-20%). Et le constat ne s’arrête pas là, puisque les chiffres montrent que les trans sont aussi victimes de pauvreté extrême, de violences domestiques, de maladies mentales, de violences sexuelles et de discriminations à l’embauche dans des proportions bien plus élevées que la population générale.

Comment cela est-il possible dans un pays majoritairement en faveur de l’égalité devant le mariage?

On serait tenté d’affirmer que les groupes de défense des homosexuels ont peut-être un peu oublié le «T» qui se trouve à la fin de LGBT, et il est vrai que certaines organisations, comme la HRC, préfèrent parler des droits des homosexuels plutôt que du cas des trans. Toutefois, le problème est bien plus profond.

En vérité, la défense des droits des homosexuels et la défense des droits des trans sont deux combats fondamentalement différents. Le mouvement de défense des droits des homosexuels peut facilement minimiser les composantes physiques de l’homosexualité pour mettre en avant des valeurs chastes comme l’amour et le mariage. La plupart des Américains (quoique pas toutes les cours suprêmes) ont laissé de côté leurs fixations outrées sur la sexualité homosexuelle, comprenant à quel point il apparaît bizarre et intrusif d’être obsédé à ce point par ce qui se passe dans le lit des autres.

Toutefois, les Américains semblent avoir plus de mal à abandonner leurs préoccupations, voire leur dégoût à peine voilé, envers les composantes physiques de la vie trans.

Pour beaucoup trop d’hétérosexuels, l’identité trans se définit forcément par des organes génitaux étranges ou par des opérations chirurgicales inquiétantes. Les trans n’ont pas encore obtenu l’égalité des droits aux Etats-Unis parce qu’ils n’ont pas encore de vraie «personnalité». Alors que les homos ont mené une importante campagne de communication à travers tout le pays pour être considérés comme des gens normaux, les trans ont encore du mal à faire comprendre à certains de leurs compatriotes qu’ils sont tout simplement humains. 

Tant que cela perdurera, le taux de suicide chez les trans ne fera que croître et la discrimination dont ils souffrent sera monnaie courante.

Les vieux arguments ont toujours cours

Pour saisir à quel point le mouvement trans s’est laissé distancer par le mouvement de défense des droits des homosexuels, il suffit de jeter un œil aux réponses des conservateurs à l’ENDA (Employment non-discrimination Act, loi protégeant les homosexuels contre la discrimination à l’embauche).

Même les pires extrémistes ont abandonné leurs arguments homophobes les plus stupides (pédophilie, perversion, etc.) si bien que les activistes anti-ENDA, tout comme les opposants au mariage gay, doivent désormais s’appuyer sur une rhétorique pleine d’euphémismes, parlant par exemple de défense des «valeurs traditionnelles». Or, dès lors qu’il s’agit des trans, toutes ces précautions pudibondes laissent place à de violentes diatribes contre les aspects les plus grotesques de la transidentité telle qu’elle est perçue.

D’un seul coup, nous sommes de retour aux vieux jours de la diabolisation de la communauté LGBT: les conservateurs considèrent les trans comme de véritables dégénérés, qui déambulent dans les mauvaises toilettes pour exposer leur «machin non opéré» aux petites filles. Invoquant la bonne vieille «protection des enfants», ils dépeignent sans honte les trans comme des agresseurs et des exhibitionnistes. Et si rien d’autre ne marche, ils évoquent la vieille question du choix des toilettes, jouant sur les peurs (et les fascinations) les plus sordides qu’ont les Américains à propos de la transidentité.

Pourquoi les plus horribles calomnies sur les trans peuvent passer sans problème sur de grands médias à l’heure où les charges similaires contre les homosexuels restent reléguées aux coins les plus sombres d’Internet? Parce qu’à l’inverse du gay-bashing, le trans-bashing reste efficace lorsqu’on le sert à une population qui ne comprend toujours pas la transidentité.

Les rédacteurs de Grantland sont loin d’être les seuls à tout ignorer des trans; le reste du pays n’est pas mieux informé sur les tentatives de suicide, la discrimination, les crimes de haine. Et tant que les Américains ne comprendront rien aux problèmes qui touchent les trans –tant qu’ils les considèreront comme les porteurs d’organes génitaux mystérieux plutôt que comme des êtres humains– ces derniers resteront victimes de ce type d’opprobre infâme.

Les trans ne se suicident pas parce qu’ils sont trans; ils se suicident parce que les autres ne les traitent pas comme des personnes à part entière. Changer cela ne résoudra pas tout le problème, mais ce serait déjà un excellent point de départ.

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