Le monde de demain sera-t-il gouverné par les métropoles?

San Antonio HDR Aerial View New Year's Day / Katie Haugland via Flickr CC License By

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Deux livres récents publiés aux Etats-Unis célèbrent l’importance grandissante des métropoles, assez grandes pour les grands problèmes et assez petites pour les petits, et dont les maires sont jugés plus pragmatiques que les gouvernants des Etats.

Alors que le terme métropole désignait il y a peu encore essentiellement la France métropolitaine (à distinguer des colonies et de l’Outre-Mer), ce sont maintenant une France et un monde faits de métropoles (c’est-à-dire de grandes villes) dont on parle.

Se dessine même, selon deux ouvrages américains, une révolution métropolitaine. En un mot: un crépuscule des nations et des États, un nouvel essor des régions et des métropoles.

La révolution métropolitaine américaine

Avec The Metropolitan Revolution [La révolution métropolitaine], Bruce Katz et Jennifer Bradley de la Brookings Institution publient un livre important (avec un excellent site pour en accompagner la promotion). Ils rappellent que les 100 principales métropoles américaines ne représentent que 12% du territoire, mais rassemblent 66% de la population (dont 90% des travailleurs qualifiés) et génèrent 75% du PIB.

Aux Etats-Unis, les métropoles sont un concentré des dynamiques démographiques: augmentation, vieillissement et diversification des populations. La révolution métropolitaine (une tradition américaine, dans la mesure où la Révolution y fut urbaine) est, surtout, un grand renversement. Ce n’est plus l’Etat qui donne le la. Ce sont les métropoles qui composent leur mélodie.

L’Etat, désarçonné par la crise, n’est plus un parent devant des enfants. Les métropoles sont devenues adultes, plus indépendantes et plus efficientes, prenant leur destin en main. Dans l’après-crise, des écosystèmes locaux, des «districts d’innovation», se sont affirmés, grâce aux coopérations entre élus, entreprises, universités, organisations civiques.

En matière d’innovation, d’attractivité, de transport, d’intégration ou d’environnement c’est à cette échelle que se joue la performance. Mais la faillite récente de Detroit, rétorquera-t-on. Pour les auteurs il ne s’agirait que d’un cas isolé (ce qui est très discuté). Et ce désastre sert de point de référence pour expérimenter ce qui peut être fait afin de renaître. Pour Katz et Bradley la plus grande faillite est celle de Washington (de l’Etat).

Selon nos auteurs les métropoles sont devenues des agglomérations assez grandes pour les grands problèmes (démographie et économie) et assez petites pour les petits (la vie des gens). Ils célèbrent les maires entrepreneurs, dans une vision peut-être idyllique de la ville comme solution à un monde désormais plus en réseau qu’en hiérarchie, plus en entreprenariat qu’en bureaucratie. Ils convainquent en édifiant la métropole en moteur de la croissance et en échelle pragmatique, opposée à un Etat paralysé par la polarisation partisane et par la perspective d’une faillite généralisée liée aux coûts de la santé et des retraites.

Après la parution de leur ouvrage, interrogés sur la crise de l’État fédéral, Katz et Bradley ont martelé que le «shutdown» (la fermeture des services publics fédéraux) est bien le signe de la faillite de l’État tandis que les métropoles continuent à fonctionner et à investir.

Transposée au cas français, leur analyse pourrait être rédigée de la sorte: les grandes métropoles régionales sont plus efficaces que l’État jacobin parisien. Reste que la France se distingue puissamment des Etats-Unis par la macrocéphalie (politique et économique) de la région capitale. Ceci dit, le propos de Katz et Bradley ne porte pas sur la circulation nationale des transferts socio-fiscaux, mais sur la place, la légitimité et l’efficacité du pouvoir. Et leur texte, lu à Washington ou New York, Paris ou Lyon, ouvre, dans des nations qui sont dites plus «métropolitaines», sur bien des questions d’avenir pour l’organisation des territoires et la souveraineté.

La révolution métropolitaine mondiale

Confrontés aux défis les plus périlleux et parmi les plus globaux –changement climatique, terrorisme, pauvreté, trafics de drogue– les nations semblent paralysées. Sont-elles dépassées et obsolètes? Pour Benjamin Barber, qui publie If Mayors Ruled the World. Dysfunctional Nations, Rising Cities [Si les maires gouvernaient le monde. Nations dysfonctionnelles et villes émergentes], qui se fait cette fois-ci le champion des maires des métropoles, la réponse est oui. Pour Barber, qui lui aussi se penche sur les métropoles, les villes, et les maires qui les dirigent, sont les institutions et les lieux de la gouvernance moderne.

Les villes –même si la statistique ne saurait être parfaite– rassemblent plus de la moitié de la population mondiale. Elles concentrent les innovations. Surtout, elles ne s’embarrassent pas véritablement de frontières souveraines, ce type de limites empêchant les nations de coopérer.

Barber observe que les maires, quelles que soient la taille des villes et les affiliations politiques, adoptent des positions et prennent des décisions qui sont bien plus pragmatiques et bien moins partisanes que les gouvernements nationaux. Il aime citer les termes immortels de l’ancien maire de New York Fiorello la Guardia:

«Il n’y a pas une voie démocrate et une voie républicaine pour réparer un égout».

Les élus locaux ont su conserver, pour la plupart, la confiance de leurs électeurs. Et ils savent s’investir dans des modalités de coopération entre villes, afin d’échanger et d’avancer en commun sur des problèmes partagés. En compétition en termes d’attractivité et de compétitivité, les métropoles sont engagées dans ce que la littérature française spécialisée désigne comme de la «coopétition» (néologisme issu de la fusion entre compétition et coopération). Barber étudie cette coopétition des métropoles, qui passe par des partenariats volontaires, allant de simples échanges informels de bonnes pratiques, à des réseaux constitués à travers les continents.

C’est dans les métropoles, et par l’interaction des métropoles que s’inventent les solutions de demain aux problèmes contemporains. Le C2C (pour Consumer To Consumer) devient City to City, ou métropole à métropole (MAM). Cette démarche MAM est envisagée par Barber comme un puissant moyen d’atténuer voire de résoudre les problèmes du monde. Qu’il s’agisse d’inégalités ou d’épidémie.

Selon notre auteur ces capacités métropolitaines sont tout de même aujourd’hui limitées par le caractère disparate des réseaux de coopération. Aussi, afin d’avancer, il propose la constitution d’un «Parlement mondial des maires». Établi sur une base purement volontaire –ce qui peut prêter à bien des discussions– ce «Parlement» devrait permettre de mieux entendre la voix des villes en leur offrant une plateforme d’échanges. En un mot, Barber envisage une planète qui serait gérée voire dirigée par les villes. Mêlant le local et le global sous un terme, il y aurait là un «glocalisme» démocratique.

Si Barber se défend de prophétie et d’utopie, il ne dit pas comment de telles institutions pourraient véritablement voir le jour. Mais ce n’est pas son objectif principal. Il affirme juste que, de plus en plus, ce sont les maires des métropoles qui auront la main.

Julien Damon

Bruce Katz, Jennifer Bradley, The Metropolitan Revolution. How Cities and Metros are Fixing Our Broken Politics and Fragile Economy, Brookings Institution Press, 2013, 258 pages.

Benjamin Barber, If Mayors Ruled the World. Dysfunctional Nations, Rising Cities, Yale University Press, 2013, 256 pages.

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