Parents & enfantsMonde

«Breaking Bad» au CP, une grande peur américaine

Nadia Daam, mis à jour le 02.02.2014 à 14 h 27

Alors qu’on la croyait enterrée, la mode qui consiste à sniffer de la poudre de bonbons fait un retour fracassant. Reste à savoir s’il s’agit d’un vrai phénomène.

Dans une école du New Jersey, en janvier  2014. REUTERS/Mark Makela

Dans une école du New Jersey, en janvier 2014. REUTERS/Mark Makela

En novembre dernier, Demitri Santiago, 9 ans, est exclu deux jours de son école située dans l’Etat de Georgie, aux Etats-Unis. Sur le document remis à ses parents pour justifier la decision du chef d’établissement, on pouvait lire que Demitri avait été «surpris par son professeur en train d’inhaler une substance poudreuse».

Substance poudreuse composée de dextrose, d’acide citrique, d’arôme artificiels, de colorants, et de stéarate de calcium. Ce que Demitri a inhalé n’est ni de la cocaine, ni de l’héroine, ni du MDMA, mais des bonbons. Des Smarties (rien à voir avec nos pastilles au chocolat fabriquées par Nestlé: les bonbons américains Smarties sont plutôt l’équivalent de nos Pez.)

Ce fait divers a immédiatement provoqué les commentaires affolés de la television locale, mais il a surtout ressuscité ce qu’on croyait enfoui dans les limbes de YouTube.

C’est en 2007 que l’on a découvert les premières vidéos dans lequelles des enfants, ou des adolescents hilares réduisent des Smarties en poudre avant de les sniffer à l’aide d’une paille, parfois sous le regard goguenard d’un adulte. Souvent dans une salle de classe ou à la cantine.

Un peu plus tard, des tutos «comment fumer des smarties» sont eux aussi apparus sur la plateforme de vidéos. Il ne s’agissait pas de fumer littéralement les bonbons comme on peut fumer un joint ou une cigarette mais de les réduire en poudre et de les aspirer directement dans leur conditionnement d’origine.

 

Sans trop savoir s’il s’agissait réellement d’un phénomène  de grande ampleur et combien d’adolescents s’adonnaient à cette pratique, le Wall Street Journal avait tout de même jugé bon, en 2009, d’alerter les parents. Le WSJ y décrivait le fait de fumer des Smarties comme un «une façon évidente de mimer un vice mortel des adultes». Et pour l’auteur de l’article, cela ne faisait aucun doute: ces ados fumeurs de Smarties fumeront forcément du tabac plus tard car ils auront développé une accoutumance au geste.  

Puis le «phénomène» avait plus ou moins disparu, éclipsé par d’autres tendances parfois avérées, parfois, non. Les rainbows parties ou les sels de bains, par exemple.

Mais l’«affaire» Demitri Santiago vient de remettre les Smarties en tête du top 3 des angoisses de parents, ou au moins, en tête des sites d’infos, et des chaines de télévisions.  Et c’est un simple mail qui a accéléré ce retour en force du «smarties gate». Le 16 janvier, une école de Posthmouth dans l’Etat de Rhode Island adresse un mail a tous les parents d’élèves:

«Nous avons récemment pris connaissance d’une nouvelle tendance chez certains de nos collégiens —fumer ou sniffer des bonbons Smarties. Notre enquête nous a permis de constater qu’il s’agit d’un phénomène répandu et qu’il fait l’objet de nombreuses vidéo YouTube».

S’en suit une liste très alarmante des effets secondaires d’une telle pratique.

«- COUPURES: Si les Smarties n'ont pas été finement broyées, des morceaux peuvent agir comme des lames de rasoir et endommager les tissus avec lesquels ils entrent en contact

-  INFECTION: Des résidus de sucre peuvent rester dans la cavité nasale, les sinus et / ou les poumons. Ces résidus peuvent causer des infections, de la toux, de la toux, et même des arrêts respiratoires.

- ALLERGIES : si l’enfant est allergique au sucre, fumer ou sniffer des Smarties peuvent provoquer des réactions allergiques immédiates.

- ASTICOTS – Le  Dr. Oren Friedman, spécialiste ORL à la clinique Mayo, a établi le fait que, parfois, des asticots peuvent se développer dans les cloisons nasales car ils se nourrissent des résidus de sucre.  

DES ASTICOTS DANS LES NARINES DE NOS ENFANTS!

Drogue, effets secondaires dégueulasses, et symptôme évidents d’une jeunesse dégénérée, l’occasion était  trop belle pour que des dizaines de chaines de télé et de sites d’infos (Le LA Times ou Le Daily Mail) ne relaient le mail et surtout les quelques lignes sur les asticots.

Dans le même temps, le DailyBeast ou Buzzfeed parlent «d’un vieux fake qui fait flipper les parents». Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnes soulèvent le fait que les auteurs du mail ne sont pas médecins et qu’aucun examen clinique n’a été réalisé sur un enfant sniffeur de Smarties. D’ailleurs, l’histoire des asticots qui se développeraient dans le nez n’a rien de neuf. Elle avait déjà été évoquée dans l’article du WSJ sans que cela n’émeuve grand monde, à l’époque.

Les adolescents sniffent-ils vraiment des Smarties?

Oui. Les vidéos YouTube et l’affaire Demitri en sont la preuve: DES adolescents américains ont effectivement tenté l’expérience. Cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agit d’une pratique très courante dans toutes les écoles et tous les collèges américains. Il n’existe aucune donnée chiffrée ni aucun sondage qui permettrait d’évaluer le nombre d’enfants qui s’adonneraient à cette pratique.

Précisons également que même si des sites écrivent que les enfants sniffent des Smarties pour «se défoncer», ces bonbons ne contenant aucun produit psychoactif, ils ne produisent absolument aucun effet physique ou mental. D’ailleurs, aucun enfant n’a été hospitalisé après avoir fumé ou sniffé des Smarties.

Il faut également rappeler qu’à l’origine, les premiers à avoir sniffer des Smarties l’ont fait pour condamner l’usage de drogue. En 2007, deux lycéens, Zach Schloemer et John di Buono doivent réaliser un clip de sensibilisation aux dangers de la drogue, dans le cadre d’un atelier télé de leur lycée de Waynesburg, en Pennsylvannie.

Ils décident de réaliser une vidéo choc en sniffant ce qui ressemblerait à de la cocaïne et choisissent de moudre des Smarties pour faire illusion.

Ils ont été suspendus dix jours.

Des asticots peuvent-ils pousser dans les narines?

Oui, une simple recherche sur Google permet de constater qu’en effet, des personnes ont déjà découvert des asticots dans leurs cloisons nasales.

Mais aucun cas n’a jamais été recensé auprès d’enfants qui auraient sniffé des Smarties. Par ailleurs, Laura Orvidas, une pédiatre spécialisée ORL (qui exerce dans le même hôpital que celui qui est a l’origine de la rumeur des asticots), a expliqué à USA Today que des asticots qui pousseraient dans le nez après un sniff de Smarties «est un scénario peu probable (…). Il faudrait d’abord qu’il y ait des tissus morts dans les cloisons nasales pour que les asticots puissent se nourrir. Et seul un improbable effet papillon permettrait à des œufs d’asticot d’y éclore.»

Les sniffeurs de smarties sont-ils de futurs cocaïnomanes ?

Et les fumeurs de Smarties sont-ils condamnés à fumer du tabac un jour? C’est peut-être ce qu’il y a de plus compliqué à vérifier. La problématique est assez proche de celle qui avait entouré le débat autour des cigarettes en chocolat. En 2000, une étude du British Medical Journal avait affirmé que les cigarettes en chocolat inciteraient les enfants à devenir fumeurs.

C’est la ressemblance faux et vrais paquets/logos qui avaient été dénoncée par les chercheurs. Et c’est en partie de ce rapport qu’avait découlé l’interdiction de mise en vente de ce type de produits dans de nombreux pays.

Il n’existe bien entendu aucune étude du même type qui établirait une corrélation entre le fait de priser des Smarties et de devenir cocaïnomane, ou le fait du fumer les bonbons et le tabagisme. Mais on peut effet penser que les enfants qui s’amusent à sniffer de la fausse cocaïne ont une forme d’intérêt pour le produit.

On peut aussi penser qu’il s’agit là d’une blague potache destinée à faire rire les copains et les internautes.

Ce que l’on peut surtout craindre, c’est un formidable effet Streisand. Les enfants qui n’avaient jusque là pas cédé à la tentation ou qui n’en avaient pas entendu parler peuvent potentiellement être curieux de savoir ce que ça fait. Reste à savoir si le spectre des asticots qui fourmillent dans le nez suffira à les dissuader.

Nadia Daam

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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