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La chute de Newsweek: ce magazine n'est pas celui que vous avez connu

Raphaël Czarny, mis à jour le 07.01.2014 à 16 h 18

La Une du premier numéro de Newsweek. El Cromaticom via Flickr CC Licence By

La Une du premier numéro de Newsweek. El Cromaticom via Flickr CC Licence By

On aura beaucoup parlé de l’article de Newsweek, «La chute de la France», paru vendredi 3 janvier sur le site du magazine. D’autant que la publication en a rajouté une couche par «un article qui tient plus du trolling magistral que du journalisme», comme l’explique Cécile Dehesdin sur Slate.fr. Comment un magazine, autrefois n°2 des ventes des hebdomadaires aux Etats-Unis, derrière le Time Magazine, a-t-il pu laisser passer un récit comme celui de Janine di Giovanni, bourré d’erreurs factuelles –parmi lesquelles le demi-litre de lait à 4$ passé à la postérité?

Peut-être faut-il d’abord s’intéresser à la personnalité du nouveau patron de Newsweek: le Français Etienne Uzac,  3e patron du magazine depuis 2010. Cette année-là, le groupe Washington Post vend le titre pour 1 dollar symbolique à Sidney Harman. Celui-ci doit assumer 47 millions de dollars de dettes. En novembre, Newsweek fusionne avec le Daily Beast, qui appartient au groupe IAC de Barry Diller. Sidney Harman meurt le 12 avril 2011.

A l’été 2012, la famille Harman vend ses parts. Barry Diller devient l’unique propriétaire de Newsweek. Un propriétaire qui reconnaîtra, le 29 avril 2013, sur la chaîne Bloomberg, qu’il «n’aurait pas dû acheter Newsweek».  Le 1er octobre 2013, le titre échoue entre les mains d’Etienne Uzac et de son groupe IBT media, pour une somme non dévoilée –mais probablement proche du dollar symbolique. Au moment de l’annonce, le 3 août, Uzac se déclarait «ravi d’accueillir Newsweek au sein de son portefeuille. Nous croyons dans la marque».

Un magazine pour l'élite

La mutation du magazine commence en 2009. Après une année 2008 marquée par une chute de 11,7% de l’espace publicitaire, Newsweek entame une mutation dans son format, d’un magazine d’information à un magazine d’opinion et de commentaires. La stratégie, telle que décrite par Richard Perez-Pena dans un article du New York Times du 16 janvier 2009, est simple: devenir un leader d’opinion, «davantage en compétition avec The Economist qu’avec le Time […]. La stratégie inclut une grosse réduction des tirages et des coûts, et une concentration sur un lectorat d’élite pour attirer des investisseurs».

Newsweek parie alors sur des «noms» connus, comme ceux de Fareed Zakaria, journaliste indien, spécialisé en relations internationales –qui rejoint le Time en août 2010– ou Christopher Hitchens (que les lecteurs de Slate connaissaient bien).

De 3,1 millions, le tirage baisse à 2,6 millions d’exemplaires. Au premier trimestre 2009, Newsweek affiche des pertes de 20 millions de dollars. Le magazine a abandonné la guerre froide qui l’opposait à Time, laissant à ce dernier le monopole de l’audience de masse –avec un tirage de 3,25 millions d’exemplaires. L’analyste du Washington Post Howard Kurtz, dans un article du 18 mai 2009, annonce déjà le possible échec de cette stratégie:

«Newsweek n’a pas de plan B. Si cette tentative échoue, la question de son avenir comme magazine imprimé pourrait se poser.»

Le 18 octobre 2012, Tina Brown, rédactrice-en-chef et directrice du Newsweek-Daily Beast Company justifie le passage au tout-numérique, en s’appuyant sur la montée en puissance des tablettes et du journalisme en ligne:

«Nous sommes à un moment où l’on peut toucher le plus efficacement […] nos lecteurs dans un format uniquement numérique. Ce n’était pas le cas il y a deux ans. Cela sera de plus en plus le cas dans les années à venir.»

Elle se félicite de la montée en puissance du Daily Beast (+70% sur l’année 2011) et reconnaît la part de Newsweek dans l’augmentation du trafic. Mais lorsqu’Etienne Uzac rachète la marque, il ne prend que le magazine, et le Daily Beast, un site profitable, reste entre les mains de Barry Diller.

Un patron mystérieux

Uzac a fondé le groupe IBT Media en 2006. Il revendique plus de 30 millions de visiteurs uniques par mois sur ses différents sites de médias en ligne –finance, automobile, médecine… En 2013, Newsweek est très différent du magazine qu’il était en 2010, comme l’explique Daniel Gross du Daily Beast: le staff est plus réduit, la présence sur les réseaux sociaux, plus important.

«Une publication très différente – et une entreprise très différente.»

Uzac, jusqu’alors méconnu, devient un sujet d’enquête. Buzzfeed rappelle les liens entre le Français et David Jang, un prédicateur controversé qui encourage ses fidèles à croire qu’il est la seconde incarnation de Jésus. Johnathan Davis, cofondateur d’IBT avec Uzac, reconnaît au site américain des relations de travail avec l’université Olivet, fondée par Jang. Mais nie toute relation financière. L’enquête de Stéphane Lauer, du Monde, sur Etienne Uzac révèle que ces relations sont toutefois prononcées: Uzac siège au conseil d’administration d’Olivet, et la femme de Johnathan Davis a dirigé le département de journalisme de l’université. Face à ces soupçons, le patron d’IBT préfère faire montre de son ambition, en annonçant un retour en kiosque de Newsweek en 2014. Mais quel Newsweek?

R.C.

Raphaël Czarny
Raphaël Czarny (49 articles)
Journaliste
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