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«Tourisme de catastrophe» au congrès du Chaos Computer Club, sur fond d'affaire Snowden

REUTERS/Tobias Schwarz.

REUTERS/Tobias Schwarz.

Hanté par le scandale de la NSA, qui a provoqué une fréquentation record, le 30ème congrès de l'organisation de hackers allemande a été l'occasion, durant quatre jours, de disséquer et discuter les méthodes utilisées par les services secrets américains.

Il est partout. Placardé sur les murs, collé sur le dos des ordinateurs portables, accroché à toutes les lèvres. Bien qu'il se trouve à des milliers de kilomètres de Hambourg, où a lieu désormais chaque année la grand-messe du Chaos Computer Club, Edward Snowden était le héros fantomatique du 30ème congrès du célèbre réseau de hackers allemand, le plus grand d'Europe.

Parmi les 170 conférences qui se sont succédées jour et nuit du 27 au 30 décembre dans les allées et les salles de conférences de l'immense palais des congrès de Hambourg, on comptait de nombreuses plongées en apnée –notamment en compagnie de l'activiste Jacob Appelbaum– dans le système de cybersurveillance tentaculaire sur lequel les documents communiqués aux médias par l'ancien consultant de la NSA ont permis de faire la lumière. C'est d'ailleurs le journaliste militant Glenn Greenwald, qui a révélé le système des écoutes américaines, qui était l'invité –via Skype– du Keynote cette année, un des rendez-vous-phares du congrès.

«Tourisme de catastrophe»

C'est de toute évidence à cause du scandale déclenché par les révélations de Snowden que ce 30ème congrès a battu un record de fréquentation: plus de 9.000 visiteurs contre 6.600 l'année précédente. «Qui parmi vous est uniquement là à cause de Snowden? [...] Qui parmi vous fait du tourisme de catastrophe?», lançait Ron, un des porte-paroles du CCC, à la salle amusée le dernier soir du congrès. «D'un côté, c'est bien de ne plus être perçu comme un paranoïaque, comme le cinglé qui raconte des choses insensées, mais de l'autre, c'est effrayant de voir que l'ampleur de la surveillance dépasse ce que nous en disions depuis des années», glisse en coulisses Falk Garbsch, porte-parole de la section de Hanovre du CCC.

Dans le petit salon de thé bohème installé au dernier étage du bâtiment, Jérémie Zimmermann, le cofondateur de l'organisation de défense des droits et libertés des citoyens La Quadrature du Net, s'assure auprès de ses voisins de table basse que la présence d'un appareil qui enregistre potentiellement leurs conversations ne les importune pas, avant de prophétiser que ce congrès restera dans les mémoires:

«La question que tout le monde se pose ici, à laquelle tout le monde est venu non seulement chercher des réponses mais surtout participer à établir ces réponses, c'est: "Qu'est-ce qu'on fait?" Je pense que c'est un événement d'importance cruciale, dont on parlera dans les années à venir, qui est vraiment un point de convergence de toutes les énergies susceptibles d'agir pour reconstruire le monde, l'Internet, pour transformer nos sociétés en sociétés dans lesquelles la technologie soit au service des individus et de leur liberté plutôt qu'au service du contrôle et de quelques intérêts monopolistiques ou politiques.»

Grandes conférences et démonstrations techniques

Fondé par une bande de mordus d'informatique, visionnaires à l'heure où internet ressemblait à un grand terrain vague, le Chaos Computer Club invitait, dans l'émouvant compte-rendu dactylographié de sa première réunion, à se poser la question suivante: «À qui cela profite le plus: à ceux qui diffusent des informations ou à ceux qui surveillent les informations?» Cela se passait le 12 septembre 1981.

Comme le fait remarquer le sociologue berlinois Stephan Humer, spécialiste d'internet et professeur à l'Universität der Künste, la petite organisation artisanale est depuis devenue «un groupe d'intérêts qui, exactement comme les autres groupes d'intérêts, mène le travail qu'on attend d'un lobby». L'an dernier, Frank Rieger, un des porte-paroles du CCC, nous expliquait d'ailleurs que celui-ci n'était pas «qu'une organisation de hackers qui pour but de représenter les intérêts des hackers» mais a «des buts politiques», notamment celui de se battre «activement» contre le contrôle centralisé d'Internet par les gouvernements et les grandes entreprises.

Un objectif qui passe à la fois par des grandes conférences politiques (cette année, on a pu écouter le discours militant d'un Julian Assange joint par Skype et dont la communication a bizarrement été interrompue à plusieurs reprises) mais aussi par des enseignements techniques, même si la portée de ceux-ci est nécessairement plus limitée.

Au premier étage, le stand d'information des cryptoparties, ces soirées lors desquelles on peut apprendre à crypter ses mails et son disque dur et à naviguer anonymement sur internet, ne désemplissait ainsi pas cette année –là encore, un effet Snowden: «L'intérêt est très grand comparé à l'an dernier. Cela ne m'étonne pas car avec l'affaire de la NSA, beaucoup de gens ont réalisé que la cryptographie est très importante pour protéger sa vie privée. Mais les cryptoparties ne sont pas une alternative. Nous avons absolument besoin d'une solution politique», explique Jens Stomber, délégué fédéral du Parti pirate sur le scandale de la NSA et lui-même organisateur de cryptoparties.

«La NSA vient faire un tour ici»

Et si l'ombre de la NSA flottait sur le congrès, c'est aussi parce que celle des services secrets ou de renseignement a toujours plané sur les activités du CCC. En trente ans de faits d'arme, du hack du Btx, le Minitel allemand, à ceux des ordinateurs de la Nasa ou du KGB, les compétences des têtes brûlées de l'organisation ont fini par attirer les convoitises des services secrets de plusieurs États et certains membres ont cédé à la tentation de l'argent facile. Pour faire le ménage dans ses rangs et tracer une ligne de séparation nette entre les «bons» et les «mauvais» hackers, le club a donc ajouté une nouvelle règle à son code d'honneur: «Ne fouille pas dans les données des autres».

Ce qui n'empêche évidemment pas la NSA de toujours fréquenter les lieux, même si évidemment personne au CCC n'était en mesure de dire combien d'agents étaient présents à Hambourg. «Ils viennent faire un tour ici, éventuellement pour se perfectionner dans un domaine ou pour recruter de nouveaux employés ou aussi pour nouer des contacts», explique Falk Garbsch. «La NSA est très probablement là, mais il n'y a certainement pas qu'elle. On nous a toujours dit que d'autres institutions comme le Service fédéral de renseignement –les services secrets allemands– envoient des gens ici.»

Pour mettre à l'épreuve la droiture des hackers présents au congrès, le CCC se serait d'ailleurs amusé à piéger certains visiteurs, rapporte Heise, un site d'infos spécialisé dans les nouvelles technologies, en embauchant des acteurs se faisant passer pour des recruteurs de sociétés de sécurité informatique ayant recours à des techniques de surveillance. Bonne nouvelle: sur les 150 personnes approchées, seules deux d'entre elles auraient accepté de passer un entretien d'embauche...

Annabelle Georgen

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