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La victoire du pragmatisme sur le dogmatisme: la social-démocratie à l'allemande bouge encore

Daniel Vernet, mis à jour le 17.12.2013 à 10 h 16

L'accord de coalition entre le SPD et la CDU d'Angela Merkel est une victoire pour le parti de centre gauche. Petite, mais une victoire quand même.

Sigmar Gabriel, le président du SPD, , le 15 décembre à Berlin. REUTERS/Fabrizio Bensch

Sigmar Gabriel, le président du SPD, , le 15 décembre à Berlin. REUTERS/Fabrizio Bensch

Un nouveau terme vient de faire son apparition en allemand: «GroKo», pour Grosse Koalition. Pour la troisième fois, la République fédérale d’Allemagne devrait être dirigée pendant quatre ans par une grande coalition composée par les chrétiens démocrates et les sociaux-démocrates. Et pour Angela Merkel, ce sera la deuxième fois qu’elle est à la tête d’une grande coalition.

La gestation a été longue. Il s’est écoulé près de trois mois entre les élections du 22 septembre et la prestation de serment de la chancelière et des ministres. Trois mois de négociations pour aboutir à un accord de coalition de 195 pages qui passe en revue tous les domaines de la politique intérieure et extérieure sur lesquels les deux grandes formations ont dû faire des compromis.

Angela Merkel était sortie victorieuse du scrutin législatif mais avec 41,5% des voix, son parti n’avait pas la majorité absolue au Bundestag. Elle devait trouver des alliés, soit chez les écologistes, soit avec le Parti social-démocrate (SPD).

Mauvais souvenirs

La grande coalition n’allait pas de soi. La dernière expérience d’une coopération avec Angela Merkel (2005-2009) n’avait pas laissé un bon souvenir chez les militants sociaux-démocrates. Aux élections suivantes, le SPD avait obtenu le plus mauvais résultat depuis la création de la RFA en 1949. Avec 25,7%, il n’était guère en meilleure position cette année. Mais la direction du parti a adroitement négocié avec Angela Merkel.

Cette direction a joué à quitte ou double en soumettant, pour la première fois dans l’histoire politique allemande, le projet d’accord de gouvernement à un vote des adhérents. La démarche était risquée. Mais le pari a été payant. La participation a atteint près de 78% parmi les 475.000 membres du SPD. Et le «oui» l’a emporté à 75,96%.

Pendant deux semaines, le président du parti, Sigmar Gabriel, qui sera vice-chancelier dans le nouveau gouvernement, a parcouru les sections régionales pour plaider en faveur de l’accord avec la CDU/CSU. Il devait convaincre une base réticente. Une partie était tentée par quatre nouvelles années d’opposition qui aurait permis à la social-démocratie de retrouver une pureté idéologique. Une autre, largement minoritaire, considérait qu’il fallait tenter la formation d’un gouvernement avec les Verts et la gauche radicale Die Linke, contrairement aux engagements pris pendant la campagne électorale.

La tradition réformiste de la social-démocratie allemande l’a  finalement emporté. L’argumentation de Sigmar Gabriel en faveur de la grande coalition était simple: dans la négociation, le SPD n’a pas obtenu tout ce qu’il réclamait mais nous ne devons pas oublier que nous n’avons pas gagné les élections. En revanche, il a pu imposer quelques-unes de ses principales revendications: un salaire minimum légal à 8,50 euros de l’heure, le retour à la retraite à 63 ans pour les salariés ayant cotisé quarante-cinq ans, la possibilité d’avoir une double nationalité pour les enfants d’immigrés nés en Allemagne.

Le SPD, a dit Sigmar Gabriel, a toujours été le parti des «petites gens qui font des efforts». Peut-on, par dogmatisme, priver «la fleuriste de l’est de l’Allemagne de voir son salaire horaire passer de 4 à 8,50 euros?»

Le réformisme est une vieille caractéristique du Parti social-démocrate allemand, antérieure à la Première Guerre mondiale. Des joutes épiques ont alors opposé entre eux les penseurs du parti. L’un des plus célèbres était Eduard Bernstein (1850-1932) qui affirmait: «Le but n’est rien, le mouvement est tout.» Il a d’abord perdu la bataille politique, mais il a fini par gagner la bataille idéologique même s’il a fallu attendre 1959 et le célèbre congrès de Bad Godesberg pour que le SPD rompe officiellement avec le marxisme et adhère à l’économie de marché et à la construction européenne.

Un demi-siècle plus tard, les sociaux-démocrates allemands ne promettent pas des lendemains qui chantent. Ils ne se donnent pas pour but de changer la vie de leurs concitoyens. Ils veulent simplement l’améliorer. Quitte, faute de mieux, à s’allier avec le centre droit.

Daniel Vernet

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Journaliste
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