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Ne croyez pas l'histoire de la drogue krokodil qui aurait «pourri le sexe» d'une adolescente au Mexique

Grégoire Fleurot, mis à jour le 11.12.2013 à 9 h 14

Elle est peut-être vraie, mais on n'en sait rien. Comme c'est globalement le cas à chaque fois que les médias parlent de cette drogue.

Des crocodiles qui s'étaient échappés d'une ferme de crocodiles à cause d'une inondation près de Mussina en Afrique du Sud le 26 janvier 2013, REUTERS/Mike Hutchings.

Des crocodiles qui s'étaient échappés d'une ferme de crocodiles à cause d'une inondation près de Mussina en Afrique du Sud le 26 janvier 2013, REUTERS/Mike Hutchings.

Quand plusieurs sites américains reprennent la même information venant de médias mexicains en indiquant à chaque fois dans leur titre que celle-ci n'est pas totalement vérifiable ou vérifiée, il y a généralement de quoi être prudent. «Une adolescente mexicaine se serait injectée du krokodil dans les parties génitales», titrait par exemple le Huffington Post vendredi 6 décembre. «Une adolescente affirme que le Krokodil a mangé ses organes génitaux», écrivait Gawker trois jours plus tard.

Vous avez probablement déjà entendu parler de la «drogue crocodile» (krokodil en anglais), cette drogue composée de codéine, de carburant et de diluant pour peinture apparue en Russie au cours des années 2000 que nous évoquions ici-même en septembre. Ses effets dévastateurs marquent généralement les esprits: décomposition de la chair jusqu’à l’os, gangrène, amputation, défaut d’élocution, lésions cérébrales et mobilité réduite. Autre fait effrayant, selon un article du magazine américain Time de 2011: «Un consommateur régulier de krokodil meurt au bout de deux ou trois ans, et ceux qui surmontent leur addiction en ressortent souvent défigurés.»

Après avoir fait d'importants dégâts en Russie, où elle compterait entre 100.000 et 1 million d'utilisateurs, et avoir été plusieurs fois annoncée comme envahissant les Etats-Unis, voilà donc qu'elle se répandrait chez le voisin mexicain. La preuve? Cette citation de José Sotero Ruiz Hernandez, un membre de l'Institut national mexicain de la migration, rapportée par les médias locaux et traduite par le Huffington Post:

«La jeune femme qui a utilisé cette drogue avait une infection qui avait fait pourrir ses parties génitales. Ce n'était pas sexuellement transmissible. Elle a dit qu'elle consommait du krokodil depuis deux mois.»

Pour un cas bien documenté et solide, il faudra repasser. On retrouve ici une autre spécificité du krokodil: le flou médiatique et le manque d'informations fiables qui l'entoure.

Le Huffington Post lui-même souligne qu'il n'y a pas eu de cas confirmé de consommation de krokodil aux Etats-Unis depuis 2004, et écrit:

«Les sceptiques affirment que les cas où des consommateurs de drogue en intraveineuse présentaient des plaies écailleuses ou de la chair pourrie associées au krokodil pourraient être dus à des infections contractées après l'utilisation de seringues sales.»

Jeudi dernier, le magazine Time, décidément très intéressé par la drogue, publiait un reportage photo saisissant sur les dégâts du krokodil dans un repère de drogués de Yekaterinburg en Russie intitulé: «La drogue la plus mortelle du monde: à l'intérieur d'une fabrique de krokodil».

Là encore, le raisonnement du journaliste est difficile à suivre: après avoir écrit qu'il y a «désormais des histoires alarmantes selon lesquelles le monstre serait lâché aux Etats-Unis», il se reprend lui-même en concédant que «les responsables de la lutte contre les drogues estiment que les peurs d'une épidémie de krokodil imminente sont exagérées».

Interrogé récemment par le Colombus Dispatch, le docteur Henry Spiller, directeur du Centre sur le poison de l'Ohio, était lui aussi pour le moins sceptique:

«Il n'y a pas de krokodil aux Etats-Unis. Nous le cherchons depuis quelques temps. Personne n'a d'échantillon vérifié dans son laboratoire. Aucun. Zéro.»

En fait, le seul cas crédible de consommation de krokodil aux Etats-Unis a été rapporté cet automne dans un article sur le site de l'American Journal of Medecine où des docteurs affirmaient avoir traité un patient pour consommation de krokodil en 2012. Quelques semaines plus tard, l'article était retiré temporairement du site parce qu'il avait été «publié prématurément avant d'avoir été entièrement vérifié», selon une porte-parole de l'hôpital où le mystérieux patient aurait été traité. Le retrait de l'article n'a pas étonné certains blogueurs scientifiques qui avaient déjà critiqué sa faiblesse méthodologique, sa terminologie imprécise et sa «grammaire catastrophique».

Cet article est donc à oublier, ce qui nous laisse... aucun cas de consommation de krokodil vérifié aux Etats-Unis. L'article du Colombus Dispatch explique d'ailleurs pourquoi la drogue ne prendra sans doute jamais aux Etats-Unis: elle est utilisée en Russie et en Europe de l'Est parce que la vraie héroïne est rare et que les drogués préfèrent consommer un substitut d'héroïne qui leur dévore la peau plutôt que pas d'héroïne du tout. Mais aux Etats-Unis, l'héroïne est facile à trouver, et les consommateurs n'ont aucune raison d'en arriver à de tels extrêmes.

Grégoire Fleurot
Grégoire Fleurot (799 articles)
Journaliste
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