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Comment les nazis ont fait de «l'art dégénéré» un business juteux

Annabelle Georgen, mis à jour le 04.12.2013 à 15 h 21

Hitler et des dirigeants nazis visitent une exposition d'art dégénéré, en 1937. Via Wikimedia Commons.

Hitler et des dirigeants nazis visitent une exposition d'art dégénéré, en 1937. Via Wikimedia Commons.

Quelques semaines après l'émoi provoqué par la révélation de la découverte inopinée par la police allemande du «Trésor de Munich», une collection de 1.400 chefs d'oeuvres pillés par les nazis et cachés depuis des décennies dans l'appartement d'un octogénaire à Munich, la presse allemande enquête sur le business juteux de «l'art dégénéré».

Le quotidien berlinois Die Tageszeitung remarque ainsi que les visiteurs qui admirent les services de porcelaine et les galeries de portraits de princesses prussiennes exposés dans le château de Schönhausen, situé dans la banlieue est de Berlin, se doutent rarement que c'est là que furent entassés autrefois une grande partie des 20.000 chefs-d'oeuvre qu'Hitler avait fait retirer des musées allemands.

Pourtant, une des vitrines de l'exposition y fait référence:

«Sur une photographie, on peut voir un autoportrait de Van Gogh, la façon dont il est posé sur une corniche, d'autres tableaux sont appuyés les uns sur les autres sur le sol. Des séries de tableaux entières sont empilées jusqu'au fond de la pièce, des cartons à dessins forment des tas.»

Après la grande exposition d'«art dégénéré» organisée par les nazis à Munich en 1937, les œuvres furent transportées à Berlin l'année suivante. Les tableaux, les dessins et les sculptures des artistes les plus cotés ont été entreposés à Schönhausen, l'ancienne résidence d'été de la reine Élisabeth-Christine, dont les locaux étaient alors utilisés par l'Église protestante, tandis que celles qui étaient considérées sans valeur ont été stockées dans un dépôt de la Köpenicker Strasse, au centre de Berlin.

Entre 1938 et 1942, le château de Schönhausen fut donc transformé en plateforme de vente d'art moderne, les nazis ayant préféré faire de l'art dégénéré un business juteux pour financer la guerre plutôt que de détruire la totalité des œuvres confisquées. Des chefs d'oeuvres de Franz Marc, Christian Rohlfs, Ernst Ludwig Kirchner et Otto Dix, entre autres, ont été écoulés par dizaines.

Pour mener à bien cette mission, le ministère nazi de la Propagrande affecta quatre marchands d'art allemands à la vente, explique l'hebdomadaire Die Zeit, parmi lesquels figurait Hildebrand Gurlitt, le père de l'octogénaire allemand chez qui a été retrouvé le «Trésor de Munich».

Personne en Europe n'ignorait pourtant que cette vente d'oeuvres d'art allait servir à financer les ambitions expansionnistes d'Hitler. La célèbre vente aux enchères qui eu lieu en juin 1939 à Lucerne, en Suisse, fut par exemple en partie boycottée par les marchands et les collectionneurs d'art, rappelle Die Zeit. Mais les nazis réussirent tout de même à empocher 500.000 francs suisses ce jour-là.

Ne sachant que faire des œuvres qui n'avaient pas trouvé preneur, le directeur du service des arts visuels au ministère de la Propagande, Franz Hofmann, proposa tout de même à Goebbels «de brûler le reste sur un bûcher au cours d'un acte de propagande symbolique». On ne sait si une partie de ces œuvres a été vraiment détruite, mais plusieurs d'entre elles ont été sauvées par le musée d'art de Bâle, qui envoya peu après des émissaires à Berlin avec une enveloppe de 50.000 francs suisses.

4.800 œuvres du dépôt de la Köperniker Strasse, où étaient stockés les «rebuts», ont par contre été brûlées en mars 1939 sur ordre de Goebbels, mais sans faire l'objet d'une mise en scène rituelle. Comme le précise Die Tageszeitung, du point de vue des nazis, il s'agissait «plutôt d'une incinération d'ordures».

Annabelle Georgen
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