Notre Mai-68 numérique est devenu un grille-pain fasciste

Plan fixe d'un célèbre économiseur d'écran.

Plan fixe d'un célèbre économiseur d'écran.

Nous avons tué notre Internet. L’heure de la défiance a-t-elle sonné?

Avant, les choses étaient simples. Il y avait d’un côté les amoureux d’Internet qui refusaient qu’on touche à cet espace de liberté et de l’autre ceux qui considéraient que c’était la pire invention de l’histoire de l’humanité. Mais désormais, ceux-là même qui défendaient le Net emploient des mots comme «danger» ou «dérive».

Ainsi de Lawrence Lessig, co-fondateur de Creative Commons, qui a déclaré le week-end dernier: «Je suis pas sûr qu’Internet soit bon à moyen terme». Ces anciens partisans seraient-ils devenus de gros méchants réactionnaires qui veulent brûler ce qu’ils avaient adoré?

En réalité, ce ne sont pas les défenseurs du Net qui ont changé de camp, mais Internet lui-même. En quelques années, il a connu une métamorphose qui, à titre personnel, me laisse encore ébahie. Internet est devenu exactement l’inverse de ce qu’il était. D’un réseau ouvert, il est devenu un réseau fermé. D’un espace de liberté, il est devenu un espace de surveillance.

Le plus fascinant dans cette transformation, c’est que, contrairement à certaines prédictions, elle n’a pas été le fait des politiques. Pendant des années, on s’est mobilisé dès qu’un secrétaire d’Etat proposait de légiférer (contre l’usage des pseudos par exemple), on criait très fort, on s’énervait, on agitait les bras pour remuer du vent.

Mais ce ne sont pas les politiques qui ont les premiers perverti les usages du Net. C’est nous. Les internautes. En acceptant des modifications du système qui en changeaient la lettre et l’esprit. En mettant certaines entreprises privées dans des positions de monopole proche d’un système monarchique. Et une fois ce système de concentration de nos données mis en place, les organes de surveillance des Etats sont venus se servir.

Mais plutôt que de rester sur des abstractions, étudions les étapes du crime de lèse-Internet. Ce récapitulatif est forcément personnel et mon analyse partielle, je suis convaincue que des commentateurs auront nombre de précisions à apporter et c’est tant mieux.

Prenons les choses au commencement.

A l’origine, quelle est la différence fondamentale entre un grille-pain et Internet? Le grille-pain fait dorer vos tartines dans un petit circuit fermé. Internet est un système ouvert et décentralisé. Retenez bien ces deux qualificatifs –nous allons voir comment l’utilisation marchande du Net tend à le transformer en grille-pain.

1. Les liens et notre navigation

Ted Nelson est l’un des pionniers des technologies de l’information. Pour dire à quel point il était visionnaire: il a inventé le terme d’hypertexte dès 1965. En 1984, il rencontre Kevin Kelley, un des fondateurs de la revue Wired, et lui explique qu’il est certain que chaque document dans le monde pourrait être la note de bas de page d’un autre document et que les ordinateurs pourraient rendre ces liens entre eux visibles et permanents.

C’est à la fois le principe fondateur du web et son architecture. L’idée était que la navigation se faisait de page en page et qu’on pouvait ainsi parcourir tout le savoir du monde. Le web n’avait donc pas de centre. Concrètement pour les internautes, ça signifiait que quand on cherchait «Robespierre» sur Wikipédia, on finissait une heure plus tard sur la page d’un blogueur qui avait décidé de manger un pot de Nutella par jour pendant un an.

Ça a donné lieu aux théories de la sérendipité (= découvrir quelque chose par hasard) et de la «cyberflânerie». La figure mythique du flâneur du XIXe siècle qui avait été mise en péril par le nettoyage systématique de Paris était réactivée grâce au web.

Mais cette navigation flâneuse s’est transformée. Petit à petit, elle se centralise. Comme l’a écrit Evgeny Mozorov dans le New York Times: «Si l’Internet a un baron Haussmann, c’est Facebook». On ne s’éloigne plus de quelques grosses plateformes/artères. On clique sur un lien depuis Facebook, Twitter ou Google, on lit (ou pas) ce lien, et on revient au réseau social (ou au moteur de recherches) à partir duquel on recliquera sur un autre lien.

Du coup, il y a de moins en moins de liens entre les pages elles-mêmes. Plus besoin. Chaque page reliée à un réseau social mais non reliée entre elles.

2.Le peer-2-peer

La centralisation ne s’arrête pas là. C’était aussi la logique profonde de l’Hadopi. Le peer-2-peer est un système d’égal à égal (chaque ordinateur sert à la fois de serveur et de client). En gros:

Ordinateur -> ordinateur -> etc. A la différence d'un système «centralisé» et propriétaire à la  iTunes et Google Play:

Techniquement, Internet permet de copier à l’infini un contenu. Machine démoniaque de l’enfer! Il a donc fallu trouver des moyens tout aussi machiavéliques de verrouiller cette possibilité. Autrement dit, les entreprises (et certains Etats dont le nôtre) ont dépensé beaucoup d’argent pour limiter les capacités techniques d’internet au lieu de les exploiter.

Avec Hadopi, il s’agissait de tuer le peer-2-peer pour centraliser les copies accessibles sur quelques énormes plateformes légales dont l’accès payant était contrôlé. D’un point de vue purement technique, cette centralisation des copies était une régression et a accentué le risque d’engorgement du réseau.

Pour schématiser, disons que plutôt que de créer plein de petites routes (comme sur le dessin du peer-2-peer), on a choisi de faire passer tout le trafic via quelques grosses autoroutes avec le risque de provoquer des bouchons. (C’est très moche ce genre de métaphores, mais ça a le mérite de rendre les choses plus claires pour les néophytes.) 

Du côté de l’édition numérique, ce n’est pas mieux. Quand on achète un e-book, on ne peut pas le prêter à un ami et on ne peut évidemment pas le revendre. (Bah oui, quitte à bloquer les possibilités techniques d’Internet autant carrément régresser par rapport à ce que permet un livre papier.)

Contrairement à ce qu’on vous dit donc, vous n’achetez pas une version dématérialisée d’un ouvrage, vous louez un accès à une copie de cet ouvrage. (Lire l’excellente analyse d’Olivier Ertzscheid, génial maître de conférence en sciences de l’information.)

Bilan n°1: La centralisation du trafic est économiquement plus efficace pour les grosses entreprises puisqu’elle permet de contrôler un marché. Internet comme réseau ouvert et décentralisé était, dans sa définition même, antagoniste avec les modèles marchands habituels. Il ne restait que deux possibilités: chercher d’autres modèles économiques ou verrouiller le système pour le transformer en grille-pain.

Cette centralisation de la technique et des usages s’est couplée avec un deuxième mécanisme: la personnalisation.

3.La personnalisation

A l’origine de la personnalisation était le web 2.0 qui permettait aux internautes de modifier des pages web. Sauf que pour modifier, il fallait d’abord s’inscrire. Cette nouvelle capacité technique qui affranchissait ceux qui ne savaient pas programmer a été le deuxième grand moment des utopies.

Mais en réalité, inscription => je te refile toutes mes données persos (un point sur lequel je ne vais pas m’appesantir parce que beaucoup d’autres articles en ont déjà parlé) => puisque j’ai toutes tes données, je vais les utiliser pour personnaliser ton accès au Net.

Au début, la personnalisation s’appliquait aux pubs. Et c’était plutôt rigolo, parce que ça ne marchait pas. Par exemple, quand vous étiez sur Gmail et que vous écriviez à un ami «ce film était lourd et le scénario aussi insipide que de la pisse de zébu » le lendemain, en ouvrant votre compte Gmail vous aviez un encart de pub: «Découvrez comment elle a perdu 25 kilos grâce à son urine!!» Cette relecture ratée de nos discussions frisait l’acte poétique.

Désormais, c’est tout notre accès à Internet qui est personnalisé grâce à la collecte de nos données.

On sait que Facebook choisit quelles actualités on va voir apparaître dans notre fil. Facebook détermine le contenu qui sera le plus pertinent pour nous. Comme l’a dit Mark Zuckerberg dans une formule qui a le mérite de la clarté:

«Un écureuil en train de mourir devant votre maison peut être plus intéressant à un moment donné que des gens qui meurent en Afrique» (cité in The Facebook Effect de David KirkPatrick)

Vous aimez cette pub? Y en a d'autres là

Evidemment, derrière leurs écrans, j’en entends certains répondre: «Mais c’est bien pour ça que je ne suis pas sur Facebook, si vous trouvez ça pas bien, vous avez qu’à ne pas y aller, personne ne vous y oblige.» Gnagnagnagna. 

Le vrai problème, c’est que ce fonctionnement n’est pas propre à Facebook, il s’est répandu comme la petite vérole sur le bas-clergé du Net. Les esprits chafouins qui se targuent de ne pas être prisonniers de Facebook utilisent peut-être un moteur de recherche nommé Google.

Et bien sachez que Google vous fournit également des résultats personnalisés. Avant, Google s’appuyait sur son fameux algorithme à base de pageranking (une page vers laquelle beaucoup de sites avaient fait un lien était valorisée). Nous avions tous les mêmes résultats, dans le même ordre en fonction d’une pertinence universelle. Et puis, Google s’est dit que deux personnes qui tapaient la même recherche n’attendaient peut-être pas les mêmes résultats.

Du coup, Google nous offre des résultats personnalisés. Pour cela, si vous êtes connectés sur un compte Google (ex: Gmail), il s’appuie sur l’historique web de votre compte. (Et bientôt, il vous fournira dans Google, des résultats venant de vos mails ou documents) Si vous n’êtes pas connecté, il se sert également de l’historique de vos recherches précédentes grâce à un cookie placé dans votre navigateur (historique qui remonte jusqu’à 180 jours et qui comprend à la fois ce que vous avez cherché et sur quels résultats vous avez cliqué).

Il y a au total 57 facteurs que Google exploite pour personnaliser vos résultats de recherche (comme le type d’ordinateur que vous utilisez, le navigateur, etc). 

On se retrouve pris dans ce qu’Eli Pariser nomme la Bulle de filtres («the bubble filter» ça sonne vachement mieux en anglais).

Personnaliser l’accès à des informations est une forme de tri qui peut être très utile si elle est voulue. Pas si elle est imposée. Pas si des entreprises privées, ou des gouvernements, décident à notre place de ce qui nous intéresse. Ça, c’était le fonctionnement de la télé. Mais la télé avait un avantage fondamental là-dessus: elle affichait clairement la couleur alors qu’Internet est paré des oripeaux de la liberté. Chercher une info sur Google pour la plupart des gens, c’est chercher sur un réseau objectif.

Heureusement, cette fonction est désactivable.

Malheureusement, personne ne la désactive, puisque quasi personne ne sait qu’elle a été mise en place.

Ce qui est dérangeant, c’est qu’on ne nous fournisse pas à tous les mêmes informations. Si vous êtes plutôt de gauche vous n’aurez pas les mêmes infos que si vous êtes de droite. Ce qui est déjà un peu le cas avec la presse me direz-vous, entre le Figaro et Libé. Sauf que vous le savez en achetant les journaux, c’est un choix. Dans le cas de Google, vous ne le savez pas, pire vous croyez avoir affaire à un moteur de recherches objectif, universel.

En vous donnant ce qu’il pense que vous attendez, Google ne vous fournit que le point de vue qui est déjà le vôtre. Il élimine d’entrée de jeu le point de vue divergent et renforce ainsi les opinions pré-établies, la vision du monde de chacun. C’est l’une des conséquences de la collecte des informations personnelles.

Quand on nous bassinait avec ça, on ne nous prévenait pas de ce danger-là. On ne nous disait pas que le vrai danger que ces entreprises sachent tout de nous (une tendance que l’Internet des objets va sans doute amplifier) était qu’elles nous enferment avec nous-mêmes et nos convictions –et donc nos préjugés. Il se met alors en place une forme de propagande, d’endoctrinement mais qui est la nôtre. Notre auto-endoctrinement.

Bilan n°2: L’utopie du web, c’était un réseau ouvert, où les informations étaient accessibles à tous sans discrimination. La personnalisation est une forme de discrimination. Mais à la limite, si ça n’était que ça... La personnalisation peut avoir des applications concrètes inattendues.

4.Le danger anti-démocratique: le Président dentifrice

Le processus de personnalisation du web a pris une ampleur effrayante lors de la dernière campagne présidentielle américaine. Ainsi, le site de musique en ligne Pandora proposait aux deux partis de cibler ses auditeurs à la fois en fonction de leur géolocalisation (parfait pour les Etats en balance) et de leurs goûts musicaux. Si vous aviez l’habitude d’écouter de la country sur Pandora, Pandora en déduisait que vous seriez plus sensible aux propos de Mitt Romney et pendant les coupures pubs vous matraquait donc le message politique des Républicains.

A l’inverse, si vous écoutiez plutôt Jay-Z vous aviez le message d’Obama. Facebook faisait à peu près la même chose.

Qu’on vous propose une pub pour un dentifrice blanchissant parce que vous avez parlé de votre dentiste sur Gtalk, c’est une chose. Mais là, on vous propose un Président soi-disant sur mesure. La personnalisation a atteint un point anti-démocratique dans la mesure où vos pratiques en ligne permettent à d’autres de choisir à quel message politique on va vous exposer le plus.

On n’est plus dans une logique de choix raisonné.

Tim Berners-Lee, l’inventeur du Word Wide Web, disait déjà en 2011:

«Le web tel que nous le connaissons est menacé... Parmi ses habitants qui connaissent le plus grand succès, certains ont commencé à pervertir ses principes... Des Etats –totalitaires tout autant que démocratiques– contrôlent les comportements en ligne, mettant en danger les droits de l’homme.»

En France, on nourrit une fascination fascinante pour l’efficacité de la campagne d’Obama en ligne. «Wahou... ils sont trop forts, on vit vraiment au Moyen-Age nous.» Le jour où l’équipe d’Obama est venue présenter sa méthode à une conférence, la moitié des gens que je suis sur Twitter étaient au bord de l’orgasme. Le plus étonnant, c’est que cette fascination semble complètement effacer la désapprobation morale qu’on pourrait attendre.

Par contre, aux Etats-Unis, il y a eu une polémique sur le sujet. C’est pour cela qu’Ethan Roeder, le chef de la data (= les données sur les électeurs) d’Obama avait dû rassurer: «Je ne suis pas Big Brother»:

«Il y a deux catégories de données en ligne: les informations que les utilisateurs fournissent explicitement, et les trucs qu'ils communiquent implicitement, par leur comportement. Parmi les données explicites, on trouve les emails et les commentaires que les utilisateurs partagent directement. Les données implicites viennent du “click tracking”, qui dit à la campagne quels boutons sont pressés et combien de fois. (...) Ce qui est vraiment nouveau en politique aujourd'hui, ce ne sont pas les données elles-même mais comment les équipes de campagne leur donnent du sens.»

Sauf qu’on ne voit pas en quoi cette explication devrait rassurer les électeurs. Elle ne fait qu’expliciter le principe du ciblage publicitaire politique. En juillet 2012, en plein pendant la campagne, un sondage est paru qui disait que 86% des Américains étaient contre ce ciblage et 64% se méfiaient des politiques qui achetaient des informations sur eux pour leur délivrer un message politique différent de celui de leur voisin. C’est pourtant exactement ce qu’a fait Obama et, évidemment, ça a marché. 

Internet a donc été transformé en l’inverse de ce qu’il était. Notre Mai-68  numérique est devenu un grille-pain fasciste. C’est le glas de la récréation.

Internet représente une opportunité inouïe pour la liberté et l’égalité, mais il n’est qu’un outil. Il peut être aussi efficace pour libérer que pour asservir. Il n’est ni blanc, ni noir. Ni gris. Il est exactement ce que l’on décide d’en faire.

Mais pour l’instant, nous n’avons pas décidé grand-chose. Nous nous sommes contentés d’approuver des évolutions en nous servant de services qui nous facilitaient la vie quotidienne. Il va peut-être falloir commencer à nous poser des questions sur cet objet, sur ce que l’on veut en faire. Sinon, d’autres en décideront à notre place, dans leur intérêt. Vint Cerf, l’un des pères fondateurs d’Internet qui travaille désormais pour Google, a récemment explicité la pensée de son entreprise:

«La vie privée peut effectivement devenir une anomalie (…) ce sera de plus en plus difficile pour nous (Google) de garantir la possibilité d’une vie privée.»

Il est possible que ceux qui ont défendu avec le plus de ferveur le réseau soient également les premiers à le quitter. Cette évolution serait assez logique. Mais il y a aussi une résistance qui s’organise de plus en plus, même si elle a encore beaucoup de difficultés à se faire entendre du grand public.

Pourtant les problématiques liées au Net concernent tout le monde –mais elles restent cantonnées à des discussions entre spécialistes. C’est assez désespérant, mais il faut voir les choses en face: pour le moment, on ne parvient pas à élargir le débat à l’ensemble de la société. Peut-être parce qu’il est trop technique et que les journalistes spécialisés ne sont pas assez pédagogues (ou qu'ils font des papiers trop longs comme celui-là). 

Peut-être aussi que les internautes n’ont pas envie d’en entendre parler parce que cela remet en cause le confort que nous procurent Google, Amazon, Apple, Facebook et que les solutions alternatives sont pour le moment trop compliquées d’utilisation. Quoi qu'il en soit, nous avons échoué pour le moment à faire de concepts comme la neutralité du Net des revendications sociétales fortes, au même titre que les autres acquis sociaux. 

Heureusement, les hackers ont enfin compris qu’ils devaient parler aux internautes lambdas et essayer de créer des solutions techniques utilisables par le plus grand nombre parce qu'on ne peut pas attendre de gens dont ce n'est pas le boulot qu'ils se mettent d'eux-mêmes au cryptage. Quand on rentre chez soi après une journée de travail, on n'a pas tous le courage d'aller chercher sur des forums des explications techniques. Hubert Guillaud a tracé dans cet article fondamental (et très clair même pour les néophytes) les issues de secours. Comme quoi, il est peut-être encore temps de ranimer le cadavre de notre Internet. 

Titiou Lecoq