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Pourquoi les Alcooliques Anonymes sont-ils si peu nombreux en Russie?

Laurent Pointecouteau, mis à jour le 07.11.2013 à 9 h 34

Loubok russe, sorte d'image d'Epinal paukrus via Flickr CC License by

Loubok russe, sorte d'image d'Epinal paukrus via Flickr CC License by

Dans une analyse publiée le 3 novembre 2013, le Boston Globe se demande pourquoi les réunions d’Alcooliques Anonymes sont toujours aussi rares en Russie, un pays qui, pourtant, semblerait en avoir bien besoin.

On sait déjà que les Russes boivent pas mal. Certes, ils boivent moins qu’il y a vingt ans, comme l’a rappelé Forbes en octobre dernier, et même à peine plus que les Français selon un rapport de l’OMS daté de 2011 –mais tout de même bien plus que les Américains, qui ont pour eux l’avantage d’avoir initié le mouvement des Alcooliques Anonymes, et son fameux programme en 12 étapes, peu après le fiasco de la Prohibition. Les Russes boivent tout de même assez pour en mourir: dans un article de 2009 paru dans The Lancet et cité par le Boston Globe, on estime que «plus de la moitié des décès survenus chez les Russes âgés de 15 ans à 54 ans sont causés par une consommation excessive».

Malgré cela, et en dépit du fait que l’alcoolisme ait été qualifié en 2009 de «désastre national» par le Président de l’époque Dmitri Medvedev, les traitements inspirés des AA peinent à convaincre en Russie. Le Boston Globe en liste les multiples raisons: passivité des pouvoirs publics, méfiance nationaliste vis-à-vis de tout ce qui émane de l’Occident, mais aussi une certaine complaisance vis-à-vis de l’alcoolisme:

«La conception russe de l’“alcoolisme” est très différente de celle des Américains: selon l’anthropologue de la santé Eugene Raikhel, la définition populaire d’un “problème avec l’alcool” en Russie correspond plus à “la conséquence finale d’une consommation chronique” et non la consommation en elle-même, laquelle est considérée comme parfaitement normale. “Ils pensent qu’on est alcoolique quand on finit sans-abri, dans le caniveau”, déclare [la directrice d'un centre de désintoxication à côté de Saint Pétersbourg].»

Ajoutez à cela le malaise qu’une génération de Russes, ayant appris à tenir leur langue sous la chape de plomb soviétique, peut ressentir à l’idée de se confier à des inconnus, et on comprend mieux pourquoi l’échec relatif des AA en Russie a fait l’objet, en 2011, d’une audience publique animée par la Commission Helsinki, une agence d’Etat américaine établie après la Seconde Guerre mondiale pour enquêter sur les violations des droits de l'homme en ex-URSS. Plus récemment, l’AFP établissait le même constat dans une dépêche de janvier 2013.

Les acteurs russes de la lutte contre l’alcoolisme, bien qu’affichant leur optimisme, ont encore fort à faire pour adapter les traitements occidentaux aux mentalités russes. Ils auront à se poser en alternative d’une pratique autrement plus brutale, qu’évoque brièvement le Boston Globe: le «coding», méthode de manipulation mentale toute droite issue de l’URSS. Il ne s’agit pas, hélas, du seul exemple de traitement anti-addictions musclé en Russie: le New York Times faisait état, en septembre 2011, de séquestrations de toxicomanes, un sevrage forcé à la limite de la torture, qui connaît cependant un essor inquiétant au détriment des efforts de prévention.

Laurent Pointecouteau
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