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Les drones, racontés par ceux qui vivent dans leur ombre

Anaïs Bordages, mis à jour le 28.10.2013 à 12 h 11

Un drone Draganflyer X6. REUTERS/Chris Francescani

Un drone Draganflyer X6. REUTERS/Chris Francescani

«L’histoire ne concerne pas vraiment ceux qui sont morts, mais plutôt la façon dont ils hantent les vivants.» C’est ainsi que commence le documentaire de la journaliste pakistano-américaine Madiha Tahir, publié le 26 octobre sur Motherboard. Elle y aborde les conséquences à la fois matérielles et psychologiques subies par ceux qui vivent dans le sillage des attaques de drones américains.

Les drones, ces avions sans pilote silencieux et invisibles qui surplombent les zones tribales pakistanaises, la Somalie et le Yémen, sont censés toucher leurs cibles avec une précision chirurgicale. Ils auraient causé la mort de plus de 2.300 talibans depuis 2001. Mais on sait désormais qu’ils font aussi de nombreuses victimes civiles.

Madiha Tahir s’est rendue au Waziristân, une zone tribale pakistanaise où la plupart des frappes ont lieu. Elle a choisi de se focaliser sur ceux qui ont perdu leurs fils, leurs frères ou leurs nièces, et qui sont «hantés» par ces attaques. Elle explique le traumatisme psychologique vécu par les habitants:

«Comme les drones sont en retrait, il y a un sentiment d’incertitude, une impression de ne rien pouvoir contrôler. Que ce soit vrai ou pas, les gens ont le sentiment qu’avec les miliciens, au moins, il y a un certain degré de contrôle. Vous pouvez négocier. Il y a une cause et un effet. Mais il n’y a pas de causes et d’effets avec les drones. C’est un traumatisme vif qui ne se limite pas uniquement à l’attaque.»

Saddam, un adolescent qui a perdu sa belle-sœur et sa nièce dans une attaque en 2010, raconte quant à lui l’angoisse provoquée par le bourdonnement incessant des drones:

«Ils volent au-dessus de nos têtes, il y en a entre sept et huit [...] par jour. Ils volent très bas la nuit, c’est très stressant. Beaucoup de gens perdent la tête, ils vont à Peshawar pour se faire soigner.»

Dans un article publié en février dernier, le journaliste William Saletan, reprenant une célèbre phrase de Churchill, affirmait pourtant que les drones sont la pire des armes, à l’exception de toutes les autres:

«Les drones tuent des civils, c’est vrai, mais ils en tuent moins en pourcentage des pertes infligées que toutes les autres armes de guerre confondues. Ils sont donc la pire arme de guerre de tous les temps –à l’exception de toutes les autres. [...]

Avion à réaction. Mitrailleuse. Bombardement. Les drones ne sont pas en cause. Ce sont les bombes qui posent problème.»

Dans un rapport d'Amnesty International publié fin octobre, Nabeela, une petite Pakistanaise de 8 ans qui a perdu sa grand-mère en 2012 lors d'une attaque dans le Nord-Waziristân, offrait elle aussi un témoignage déchirant:

«Avant je n'avais pas peur des drones, mais maintenant quand ils volent au-dessus de ma tête, je me demande si ce sera bientôt mon tour.»

Le 29 octobre, Nabeela et sa famille feront le voyage jusqu’à Washington pour être entendus par le Congrès. Ce sera la première fois que des députés américains entendent le témoignage direct de victimes civiles d’une attaque de drone.

Anaïs Bordages
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