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La social-démocratie allemande entre l'enclume et le marteau

Daniel Vernet, mis à jour le 02.10.2013 à 6 h 05

La gauche est majoritaire dans le pays mais le poids de l'histoire et les divergences politiques empêchent pour l'instant l'alliance entre radicaux et sociaux-démocrates, condamnant ces derniers à être les partenaires minoritaires de la démocratie-chrétienne. Pour longtemps?

Bonbons fabriqués en Allemagne, lot de 2013. REUTERS/Ina Fassbender

Bonbons fabriqués en Allemagne, lot de 2013. REUTERS/Ina Fassbender

Derrière l’indiscutable victoire d’Angela Merkel se cache une autre réalité politique: la gauche est sortie majoritaire des élections législatives du 22 septembre en Allemagne. Le Parti social-démocrate (SPD), les Verts et la gauche radicale Die Linke ont ensemble 5 sièges de plus que la majorité absolue au Bundestag. Mais c’est une majorité virtuelle car ni le SPD ni les écologistes ne sont prêts à gouverner avec Die Linke, ni même à voter des textes sur le principe desquels ils pourraient être pourtant d’accord.

Cette marginalisation de la gauche radicale tient à plusieurs raisons. Il y a d’abord les rancœurs personnelles entre les dirigeants du SPD et Oskar Lafontaine, ancien président du Parti social-démocrate, qui a claqué la porte du parti en 1999.

Depuis, Lafontaine, dit «le Napoléon de la Sarre», n’a eu de cesse de dénoncer la politique du SPD et notamment celle de Gerhard Schröder, avec lequel il avait fait cause commune pour gagner les élections de 1998. Cet obstacle à une entente SPD-Die Linke est en train de disparaitre. Oskar Lafontaine a quitté la présidence de Die Linke pour se retirer sur ses terres sarroises.

Une raison historique plus profonde remonte à la division de l’Allemagne. Une partie des militants de Die Linke vient des nouveaux Länder issus de la République démocratique allemande sur lesquels plane encore l’ombre du Parti communiste. Or dans la zone d’occupation soviétique, le SPD avait été obligé en 1946 de s’intégrer dans le Parti socialiste unifié (SED) noyauté par les communistes. Les plaies ne sont pas vraiment cicatrisées.

Le marteau et l'enclume

Une autre raison est politique. Die Linke avance des revendications économiques et sociales qui paraissent irréalistes à ses partenaires potentiels. Mais surtout la gauche radicale défend en politique étrangère et européenne des positions rompant radicalement avec la ligne traditionnelle de l’Allemagne, intégration dans l’Alliance atlantique et construction européenne.

Jusqu’à maintenant, le SPD s’est donc refusé à envisager une alliance avec Die Linke. Cette position de principe place cependant les sociaux-démocrates dans une impasse stratégique. S’ils ne font pas affaire avec la gauche radicale, ils semblent condamnés à être les partenaires minoritaires de la démocratie-chrétienne.

S’ils s’allient avec elle, ils risquent de voir s’effriter encore leur électorat centriste. Le SPD se trouve un peu dans la situation de la gauche modérée française avant l’Union de la gauche dans les années 1970. Sans les communistes, elle ne pouvait pas gagner; avec eux, elle perdait. Ce cercle vicieux a été brisé par François Mitterrand.

Le paysage politique allemand n’est pas totalement comparable à la France d’alors. Mais le SPD est placé devant un dilemme analogue. Beaucoup d’observateurs pensent que les retrouvailles SPD-Die Linke ne sont qu’une question de temps. Les sociaux-démocrates vont vraisemblablement cette fois encore, se laisser tenter par une grande coalition avec la CDU-CSU d’Angela Merkel. Surtout si la chancelière, comme ses proches le laissent entendre, se rallie à quelques points essentiels du programme économique et social du SPD.

Quelle union de la gauche?

Il n’est toutefois pas exclu que les sociaux-démocrates trouvent une occasion pour un renversement d’alliance au milieu de la législature. Dans des contextes différents, ces changements de coalition au milieu du gué ont eu lieu deux fois dans l’histoire de la République fédérale. En 1966, la CDU-CSU a troqué ses alliés libéraux contre les sociaux-démocrates. En 1982, les libéraux ont abandonné le chancelier social-démocrate Helmut Schmidt pour porter Helmut Kohl au pouvoir.

Deux questions se posent. D’une part, l’anticommunisme est-il encore suffisamment ancré en Allemagne pour faire échouer une forme d’union de la gauche? En 1994, la démocratie-chrétienne avait placé sa campagne électorale sous le signe des «rote Socken» (chaussettes rouges) pour dénoncer, déjà, une éventuelle coopération entre la SPD et les anciens communistes d’Allemagne de l’Est. Cette année, elle a essayé de ranimer ce sentiment de rejet en mettant en garde contre une coalition dite rouge-rouge-verte (SPD, Die Linke, écologistes).

D’autre part, la gauche radicale peut-elle se débarrasser de ses revendications les plus extrêmes pour devenir un interlocuteur «responsable»? Le parti est très divisé, à la fois par des rivalités personnelles et par des divergences politiques. Il peut paraitre paradoxal que les anciens communistes venus d’Allemagne de l’Est soient plus réalistes que leurs camarades de l’Ouest.

D’ailleurs ils participent déjà à des majorités dans certains parlements régionaux des nouveaux Länder avec le SPD, voire à des exécutifs municipaux avec des démocrates chrétiens.

En revanche, les militants de l’Ouest – ex-membres du petit parti communiste ouest-allemand, syndicalistes en rupture de ban ou anciens sociaux-démocrates déçus par les réformes Schröder –, passent pour être des idéologues peu enclins au compromis.

Tests locaux

Le test d’une future coopération entre les sociaux-démocrates et Die Linke sera la participation de la gauche radicale à un gouvernement régional de l’Ouest, qui sert souvent de galop d’essai dans la politique allemande.

Une tentative a été faite dans le Land de Hesse en 2009. Elle a échoué parce que la base du SPD l’a refusée. En Rhénanie du Nord Westphalie, le Land le plus peuplé d’Allemagne avec 18 millions d’habitants, une coalition rouge-verte a été soutenue par Die Linke. Le soutien sans participation, formule bien connue de la politique française avant la Ve république, pourrait être importée en Allemagne.

Il y a cependant un fossé entre un gouvernement régional et le gouvernement fédéral et le Parti social-démocrate n’est pas encore décidé à franchir le pas.

«Etre dans l’opposition, c’est de la connerie!», avait dit un ancien président du SPD pour convaincre ses camarades d’accepter la première grande coalition avec Angela Merkel (2005). Mais les sociaux-démocrates ne peuvent pas non plus envisager avec sérénité de rester ses éternels seconds.

Daniel Vernet

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