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Les Pirates allemands touchés, mais pas coulés

Annabelle Georgen, mis à jour le 01.10.2013 à 21 h 45

Outre-Rhin, la révolution numérique n'a pas eu lieu. Mais le revers cinglant du Parti pirate allemand lors des dernières législatives ne signe pas pour autant son arrêt de mort.

Un insigne du Parti pirate. REUTERS/Ina Fassbender.

Un insigne du Parti pirate. REUTERS/Ina Fassbender.

«Ça n'a donc pas suffi. C'est frustrant et amer, quand on pense qu'en mai 2012, le Parti pirate a été vu à 13% par quelques instituts. Passer de 13% à 2,x%, c'est un dur plantage. Je disais en décembre 2011 que les élections au Bundestag allaient se faire d'elles-mêmes si nous ne nous tirions pas une balle dans le pied avec un gros calibre. Nous nous sommes tirés une balle dans le pied avec un gros calibre.»

C'est par ces mots que Christopher Lauer, député pirate au Parlement de Berlin, commentait sur son blog, la semaine dernière, la défaite de son parti aux élections législatives allemandes. En ne récoltant que 2,2% des suffrages, le Parti pirate, l'un des plus dynamiques au niveau européen, n'est pas pas parvenu à franchir le cap des 5% qui lui aurait ouvert les portes du Bundestag.

Pourtant, les Pirates, portés ces deux dernières années par la vague qui les avait fait entrer coup sur coup dans les parlements régionaux allemands —d'abord Berlin, puis la Sarre, le Schlewig-Holstein et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie— y croyaient dur comme fer. Quelques jours avant le scrutin, alors que les instituts de sondage ne leur prédisaient déjà rien de bon et que les grands médias les boudaient, ils continuaient à brandir, à la manière d'un grigri, le pourcentage magique.

La défaite n'en a été que plus cuisante, et la déception dans les rangs du parti plus grande. «Il y avait une ambiance qui rappelait un peu celle d'un enterrement. Beaucoup d'entre eux discutaient du passé avec nostalgie et j'avais l'impression qu'ils s'interdisaient d'employer des mots durs, comme lorsqu'on enterre un ami cher», explique Sven Becker, jeune journaliste au Spiegel, qui a accompagné les Pirates au long des deux dernières années et assistait à leur soirée électorale.

Comme les autres partis, les Pirates se sont fait concurrencer par le nouveau parti anti-euro AfD, qui a remporté 4,7% des suffrages. Mais cette perte d'électeurs protestataires, attirés autrefois par le discours populiste des Pirates consistant à contrôler les élites, ne saurait à elle seule expliquer leur échec.

En se prenant au jeu des médias, les Pirates se sont enfermés dans un activisme politique qui flirte dangereusement avec le divertissement et a sans doute participé à entacher leur crédibilité. Il n'y a guère que quand ils ont lancé un mini-drone sur Angela Merkel qu'ils ont réussi à faire parler d'eux pendant la campagne. C'est peu.

«Chez les jeunes, nous sommes au-delà des 5%»

Après la défaite, tout s'est accéléré. Le président des Pirates allemands, Bernd Schlömer, a remis sa démission en début de semaine dernière. D'autres départs sont d'ores et déjà annoncés au sein des groupes parlementaires.

Et la presse allemande, à quelques exceptions près, voit les Pirates comme morts et enterrés. Beaucoup de commentateurs politiques, après les avoir portés aux nues quand ils ont commencé à entrer dans les Länder, leur donnant une importance qui n'avait plus de lien avec leur véritable potentiel électoral, les ont désormais rangés à nouveau dans un tiroir. De génial petit parti qui allait faire basculer la vieille politique dans l'ère du 2.0, le Parti pirate est devenu une bande d'incapables au discours trop nerd pour convaincre.

Les Pirates payent aujourd'hui cruellement l'euphorie et la hype médiatique dont ils profitaient hier. Sven Becker a failli lui aussi se joindre à ce cortège funèbre, avant de se raviser:

«Au départ, nous avions écrit en haut de l'article: "Pourquoi l'expérience a échoué." Nous avons longuement réfléchi et décidé de le formuler de manière prudente, en écrivant: "L'expérience de la 'démocratie liquide' a-t-elle déjà échoué?" Tout va toujours très vite, c'est pourquoi je reste prudent.»

Après une envolée si prometteuse, les Pirates ont certes raté là une opportunité qui ne se représentera peut-être pas de sitôt. Mais ils ne sont pas morts.

Si Joachim Paul, à la tête du groupe parlementaire en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, a parlé «d'une déception absolue» à la chambre des députés de Berlin, l'immense pirate en salopette Gerwald Claus-Brunner, resté fidèle à ses habitudes vestimentaires extravagantes inspirées par sa condition d'électronicien, se veut plus optimiste:

«Nous avons eu presque un million d'électeurs, c'est un peu mieux que lors des dernières élections.»

La secrétaire générale du parti, Katharina Nocun, relativise elle aussi cette défaite:

«Chez les jeunes électeurs, nous sommes clairement au-delà de 5%. Chez les électeurs qui votent pour la première fois, nous sommes à plus de 10%, ce qui montre que le Parti pirate a de l'avenir.»

«Le Parti pirate ne va pas mourir»

En sept années d'existence en Allemagne, dont cinq passées dans l'ombre, les Pirates ont réussi à se constituer une base solide de 30.000 adhérents, ce qui fait d'eux le septième parti allemand par la taille.

Il ne faut donc pas surestimer la déception provoquée par cette défaite électorale au sein du parti, estime Alexander Hensel, chercheur à l'Institut de recherche sur la démocratie de Göttingen et auteur d'une étude sur les Pirates:

«Il est naturellement à prévoir qu'il y aura des adhérents qui vont quitter le parti, qu'il y aura un problème de motivation, mais le Parti pirate ne va pas mourir. Les Pirates continueront d'avoir un noyau de membres actifs, qui va probablement continuer à se concentrer sur des thèmes clefs comme les droits civiques, la protection des données ou la netpolitique.»

S'il veut à nouveau viser le Bundestag dans quatre ans, le Parti pirate va d'abord devoir tirer des leçons de la stratégie électorale qui l'a mené droit au mur. En refusant d'adopter les codes des partis traditionnels, préférant rester fidèle à son credo «des thèmes plutôt que des têtes», il a mené une campagne dépersonnalisée, avec des candidats en majorité inconnus du grand public et qui, de plus, n'apparaissaient pas sur les affiches électorales.

Dans cette optique, la démission de Bernd Schlömer, un personnage sympathique mais sans grande aura médiatique, pourrait s'avérer être une grande chance pour les Pirates. Leur ancienne égérie Marina Weisband, 26 ans, qui était retournée à ses études de psychologie au printemps 2012 après avoir occupé pendant deux ans le poste de secrétaire générale, vient de faire part de son envie de se présenter à la présidence du parti. Avec Weisband à leur tête, les Pirates auraient la figure charismatique capable d'incarner leurs idéaux aux yeux des électeurs qui leur a manqué cruellement pendant la campagne.

«Ce n'est plus un parti thématique»

Par ailleurs, le Parti pirate, à qui on a reproché (à tort, aucun parti n'ayant réussi à capitaliser sur ce débat) de ne pas avoir su donner du souffle à sa campagne en thématisant le scandale des écoutes de la NSA, a aussi prouvé qu'il n'était pas qu'un mouvement défendant les libertés du web, qu'il avait la stature d'un parti politique. En moins de deux ans, et malgré tous les problèmes liés à leur exercice toujours in progress de la démocratie participative, les Pirates ont réussi à ficeler un programme politique de 150 pages qui dépasse largement leurs chevaux de bataille historiques, même si certains thèmes restent abordés d'une façon superficielle. Comme l'explique Alexander Hensel:

«Les Pirates ont suivi une professionnalisation et un processus d'apprentissage très importants ces dernières années. [...] C'est clair, il n'y a comme autrefois pas de positions ou des positions très minces sur quelques champs politiques centraux comme la politique étrangère, l'économie ou la politique européenne, mais les Pirates ont désormais une offre politique. Ce n'est plus un parti thématique, il s'est qualifié en tant que parti.»

Surtout que le Parti a réussi à prouver qu'il était compétent dans la vie réelle depuis qu'il se frotte à la politique régionale. Au Parlement de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, celui où il est le mieux représenté dans le pays, les Pirates ont par exemple réussi à empêcher que le réseau de distribution d'eau potable soit privatisé.

Poursuivant leur combat pour la transparence, ils ont obtenu que les données financières des communes soient consultables en libre accès, que les députés rendent publics leurs revenus complémentaires. Fait plus anecdotique mais tout de même intéressant, les Pirates ont permis de révéler que le Land disposait de deux drones qui servaient à repérer les plantations illégales de cannabis.

«Ils parlent de machine à café et pas de politique»

Les Pirates se serrent désormais les coudes. Dans le déluge de posts et de tweets qui a suivi les élections, personne ne tente de faire porter le chapeau aux autres. C'en est fini de la bataille intérieure des ambitions et des fiertés, du temps où Johannes Ponader, comédien de métier vivant de l'aide sociale et occupant bénévolement le poste de secrétaire général du parti, le tournait en ridicule en allant raconter dans les talk-shows qu'il comptait désormais vivre des dons des adhérents, où la chronique du parti avait pour fil rouge des engueulades à n'en plus finir.

Reste à voir si cette situation résistera à la restructuration qui s'annonce, explique Alexander Hensel:

«Une bonne partie de leurs adhérents veulent rester différents et sont prêts à renoncer au succès politique. Il y a donc un dilemme. Si l'on accepte le processus de professionnalisation, on a la possibilité d'avoir du succès en politique, mais on est sous la menace constante de perdre son propre noyau identitaire.»

Dès lors qu'ils sont devenus députés, les Pirates ont dû se résoudre à mettre de l'eau dans leur vin pour pouvoir influencer les décisions parlementaires, comme l'explique avec les mots simples qui lui attirent la sympathie de sa base électorale Gerwald Claus-Brunner:

«Quand on arrive avec une requête qui contient une revendication radicale, on a alors seulement sa propre fraction avec soi. Si je veux avoir Die Linke et les Verts de mon côté, il faut donc que j'accepte leur compromis. Et la revendication radicale devient alors une revendication normale.»

Ces petits compromis nécessaires ont coupé les Pirates d'une partie de leur base, de la même façon que leur souci absolu de transparence leur a joué des tours, raconte Joachim Paul:

«Quand nous diffusons en streaming la séance de travail hebdomadaire de notre groupe parlementaire, il y a des choses profanes qui sont décidées, comme, par exemple: "Est-ce que le groupe doit acheter une machine à café ou pas?" Ce sont des décisions qui sont également prises dans les autres groupes parlementaires, mais comme nous faisons ça en public, cela conduit à ce que les gens disent: "Ils parlent de machine à café et pas de politique", et cela a un effet négatif. Je crois que nous devrions gérer cette question de la transparence de manière plus constructive à l'avenir, mais sans renoncer à nos principes.»

«Nous avons déjà changé la politique allemande»

Même si les Pirates se sont cassés les dents lors de ces élections, il n'en reste pas moins une fierté dans la voix de Katharina Nocun. Selon elle, il ne fait pas de doute qu'il y a un avant et un après-Pirates:

«Nous ne nous sommes pas présentés pour remporter des mandats mais en première ligne pour changer la politique. Et nous avons déjà, bien que nous ne soyons pas représentés au Bundestag, changé la politique allemande de manière durable. Avant que les Pirates n'apparaissent, la transparence et la netpolitique étaient des sujets qui n'étaient pas présents chez les partis politiques allemands. Mais ça n'est bien entendu pas suffisant: nous voulons naturellement aussi participer à la rédaction des lois, tant qu'elles n'ont pas été écrites.»

Depuis leur entrée en politique, les Pirates ont souvent été comparés aux Verts. Mais seulement trois ans après leur fondation, ces derniers entraient déjà au Bundestag en 1983. Un triomphe dont les Pirates ne pourront jamais se vanter. Dans une Allemagne frileuse au changement, rétive à l'expérimentation, qui a réélu massivement sa chancelière de l'austérité, en avaient-il ne serait-ce que la possibilité?

Alors oui, s'ils veulent exister sur la scène politique allemande dans quatre ans, les Pirates vont devoir ramer. Mais ils ont d'ici là une autre carte à jouer, sur laquelle le Parti concentre désormais ses efforts: les élections européennes de 2014, où leurs thèmes de prédilection ont une chance de séduire et où le cap à franchir pour être élu est de seulement 3%. S'il échoue une fois de plus à jeter l'ancre, le naufrage annoncé aujourd'hui deviendra en revanche réalité.

Annabelle Georgen

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