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Assad, abandonner ses armes chimiques? L'ex-directeur adjoint de la CIA n'y croit pas

Foreign Policy, mis à jour le 26.09.2013 à 17 h 59

Les véhicules de l'ONU transportant les experts en armes chimiques dans Damas, le 26 septembre 2013. REUTERS/Khaled al-Hariri

Les véhicules de l'ONU transportant les experts en armes chimiques dans Damas, le 26 septembre 2013. REUTERS/Khaled al-Hariri

Les experts de l'ONU sont de retour à Damas. Ils sont arrivés le 25 septembre dans la capitale syrienne pour poursuivre leur enquête sur l'utilisation des armes chimiques. Dans le même temps, aux Nations unies, les chefs de diplomatie des cinq membres du Conseil de sécurité disent avancer vers un accord concernant une résolution sur le désarmement chimique de la Syrie. Cet article de Foreign Policy, écrit le 17 septembre, fait état des doutes du renseignement américain sur la volonté réelle de Bachar el-Assad d'accepter de se séparer de son stock d'armes chimiques.

Le plan de l’administration Obama visant à enlever à la Syrie son stock d’armes chimiques dépend du désir du président Bachar el-Assad de laisser les inspecteurs étrangers entrer dans son pays –et de les laisser détruire les agents mortels de son arsenal.

Mais d’anciens hauts-responsables du renseignement américain –ainsi que plusieurs spécialistes de la Syrie– doutent fort qu’Assad ait de telles intentions. Et dans l’accord tacite qu’il a donné au plan de démantèlement de son arsenal, négocié par les Etats-Unis et la Russie et qui mettra des mois sinon des années à arriver à son terme, ils voient une stratégie délibérée.

«Je pense que les Syriens essaient de gagner du temps, déclare à Foreign Policy Michael Morell, jusqu’à récemment directeur-adjoint de l’Agence Centrale du Renseignement (CIA). Je ne crois pas qu’ils envisagent sérieusement d’abandonner leurs armes chimiques.»

Les armes qu’Assad aurait utilisées lors d’une attaque dévastatrice effectuée le 21 août dernier à Damas lui donnent en effet un poids militaire important dans la région et il est peu probable qu’il y renonce. Le régime «les considère depuis longtemps comme une arme de dissuasion stratégique à l’égard d’Israël, poursuit Morell. Il est donc peu probable qu’Assad soit sérieux à ce sujet».

Morell conseille de faire preuve d'un scepticisme équivalent pour ce qui concerne les intentions de la Russie. La Russie est un des rares alliés d’Assad et a déjà écarté tout usage de la force si Assad venait à ne pas respecter le plan visant à prendre le contrôle de ses armes.

A présent que les Etats-Unis viennent de remettre sine die l’usage de la force, Assad a le temps et de bonnes raisons pour dissimuler son arsenal ou pour en faire sortir tout ou partie du pays. Au cours des trois derniers mois, plusieurs rapports en provenance de spécialistes de la Syrie et de rebelles combattant Assad suggèrent qu’il a déplacé son arsenal dans de nouvelles caches. Un général de l’opposition a même déclaré qu’Assad avait donné une partie de son stock au Hezbollah libanais et en avait également déplacé une partie en Irak. «Un grand nombre de rapports indiquent qu’il est en train de déplacer ses armes chimiques», affirme Chris Harmer, officier de l’US Navy à la retraite et analyste à l’Institut d’étude de la guerre qui suit de près les mouvements de l’armée syrienne et les rapports des citoyens et des combattants à travers le pays.

«Ce délai a donné au régime énormément de temps pour élaborer et mettre en pratique un plan très complet de redéploiement en vue d’éventuelles frappes aériennes», poursuit Valérie Szybala, spécialiste de la Syrie au sein du même institut. Assad sait désormais quelles cibles pourraient être frappées par les Etats-Unis si la solution diplomatique venait à échouer, mais il sait aussi que l’attaque n’est pas imminente. Selon le calendrier fixé de concert par la Russie et les Etats-Unis, les inspecteurs ne doivent pas arriver en Syrie avant novembre.

«Je ne pense pas qu’Assad soit sincère, continue Szybala qui, comme Morell, doute que le dictateur syrien accepte de se plier au plan américano-russe. Ce régime ne nous a jamais donné la moindre indication qu’il était possible de lui faire confiance.»

Depuis le début de la guerre civile en Syrie, les agences de renseignement américaines ont tenté de s’assurer au mieux des tenants et aboutissants de l’arsenal chimique du pays.

«Savoir où se trouve ce matériel a toujours été une préoccupation constante, dit Morell, qui a tenu le poste de directeur de la CIA à deux reprises et a pris sa retraite au mois d’août 2013 après 33 années de service au sein de l’agence. C’était une de nos principales missions. Cela le restera. Je pense même que cela va aller en s’accentuant.»

Les agences de renseignement américaines ont eu plus de deux ans pour prendre des photos satellites des usines de production d’armes chimiques syriennes, espionner les conversations des dignitaires du régime et de l’armée et évaluer les intentions et les capacités des dirigeants syriens. Cette tâche a été un véritable travail d’Hercule, rendu encore plus difficile par la nature des armes que les Américains tentaient de localiser.

«Les armes chimiques sont faciles à dissimuler et facile à déplacer», dit Morell. Il est difficile de suivre des conteneurs individuels d’armes, particulièrement quand ils sont transportés. Selon Harmer, «un camion remplis de têtes chimiques ressemble à n’importe quel autre camion; il n’a rien de particulier et il est donc très difficile de déterminer ce qu’[Assad] fait exactement».

Quand on lui demande si Assad est davantage motivé qu’auparavant pour déplacer ses armes dans de nouvelles cachettes ou sites de stockage, Morelle répond:

«Absolument.»

Les Etats-Unis semblent avoir une petite idée de l’ampleur de l’arsenal chimique d’Assad. On a rapporté que les négociateurs américains et russes ont été en mesure de s’entendre sur la question de la taille de l’arsenal syrien quand ils ont discuté du plan de désarmement. Les observateurs de la Syrie affirment que certains lieux de production sont surveillés par des observateurs indépendants et par des espions américains, et ce depuis des années.

Mais les étrangers n’ont pas un accès direct aux sites connus pour abriter des armes chimiques depuis que la guerre a commencé en 2011, dit Szybala. 

«Le monde entier a en quelque sorte perdu leur trace.»

A ce jour, il n’existe aucune preuve tangible permettant de savoir où Assad range ses armes et à qui il a pu les donner. Mais certains spécialistes sont parvenus à suivre les mouvements des troupes conventionnelles, dont des batteries d’artillerie capables de tirer des obus à gaz.

«Aux dires de tous, Assad est en train de décentraliser au maximum ses forces conventionnelles afin de les rendre le moins vulnérable possible à des attaques américaines, dit Harmer. Nous avons pu suivre de nombreux échanges de rebelles sur Twitter et Facebook qui indiquent qu’Assad repositionne les troupes déployées sur le mont Kasioun (qui surplombe Damas) pour les rapprocher des populations civiles» où il sera plus difficile de les frapper sans risquer de blesser ou de tuer des civils innocents.

Les analystes indépendants et les agences de renseignement américaines se sont beaucoup appuyés sur les utilisateurs des médias sociaux en Syrie pour garder la trace des forces conventionnelles et, dans une moindre mesure, de l’arsenal chimique. Les fils Twitter et les vidéos YouTube ont constitué des éléments clés qui ont permis au renseignement américain de tenir les forces d’Assad pour responsables de l’attaque du 21 août.

«Il est clairement plus difficile de tracer les mouvements des armes chimiques en utilisant des renseignements en open source que de suivre ceux des armes conventionnelles», dit Harmer, en faisant référence aux sources d’informations publiquement disponibles, comme les médias sociaux.

Le plan visant à mettre sous séquestre et à détruire l’arsenal chimique d’Assad a pour l’instant mis le projet de frappes américaines sur pause. Certains experts doutent que le délai supplémentaire permette aux Etats-Unis de collecter davantage de renseignements sur le régime syrien, mais ne pensent pas non plus que cela leur nuira.

«D’un côté, les méthodes que nous avons employées jusqu’ici devraient continuer de fonctionner dans le futur, dit Michael O’Hanlon, un expert membre de la Brookings Institution. Mais de l’autre, l’information qui nous était pour une large part inaccessible va demeurer difficile à obtenir, même au cours des semaines et des mois à venir.»

Comme d’autres observateurs, O’Hanlon pense qu’Assad «tente de gagner du temps... Mais il peut à la fois gagner du temps et accepter d’abandonner progressivement ses armes chimiques. Après tout, son objectif, à très court terme, c'est la survie. Un processus lent visant à s’assurer de son arsenal chimique avant de le détruire n’est en rien incompatible avec cet objectif».

Bruce Riedel, un ancien de la CIA membre lui aussi du Brookings Institute, est d’accord sur le fait que les renseignements dont les Américains disposent sur l’arsenal chimique d’Assad sont bien suffisants. «Je considère que le plus gros problème est celui de la sécurité», dit-il, alors que les inspecteurs s’apprêtent à placer l’arsenal syrien sous séquestre.

«Pour ces visites, l’armée syrienne doit assurer la sécurité des installations dans les zones contrôlées. Elle n’a pas fait le nécessaire pour l’équipe qui a enquêté sur l’attaque du 21 août; elle doit faire bien davantage», dit Riedel.

Ce délai avant d’éventuelles frappes pourrait finir par s’avérer bénéfique pour les agences de renseignement américaines s’il leur permet de trouver de nouvelles sources d’information et de surveiller de plus près les mouvements des troupes syriennes.

«L’avantage, c’est que la communauté du renseignement aura davantage de temps pour redéployer ses moyens, obtenir une meilleure couverture, affiner ses connaissances des troupes d’Assad et de leur localisation, dit Harmer. Mais vu que la guerre civile dure déjà depuis 30 mois, les agences de renseignement ont très probablement déjà effectué ce travail. Nous sommes donc en train de permettre au renseignement de disposer d’assez de temps pour effectuer une mission qu’il a sans doute effectué et déjà affiné.»

Shane Harris

Traduit par Antoine Bourguilleau

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