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Pourquoi l'Allemagne reconduit-elle si souvent les sortants?

Annabelle Georgen, mis à jour le 22.09.2013 à 15 h 11

Depuis l'après-guerre, la vie politique allemande fait preuve d'une grande stabilité, et les électeurs d'un certain sens de la fidélité. En 64 ans, il n'est arrivé qu'à trois reprises qu'un chancelier ne soit pas réélu. Explications.

Berlin, le 22 septembre 2013.  REUTERS/Tobias Schwarz

Berlin, le 22 septembre 2013. REUTERS/Tobias Schwarz

Depuis 1949, et l'adoption de la Loi fondamentale sur laquelle repose le système politique allemand d'après-guerre, l'Allemagne a été gouvernée par huit chanceliers fédéraux. Comparé aux neuf présidents de la quatrième et de la cinquième République qui se sont succédés sur la même période, cela ne fait pas de grande différence. Mais à y regarder de plus près, les élections législatives n'ont conduit à un changement de chancelier qu'à trois reprises. C'est bien peu, en soixante-quatre ans:

  • En 1969, Willy Brandt succède à l'ancien nazi Kurt Georg Kiesinger (CDU) et devient ainsi le premier chancelier social-démocrate de la RFA;
  • En 1998, c'est un autre chef charismatique du SPD, Gerhard Schröder, qui met un terme à seize années de gouvernance par la droite;
  • En 2005, Angela Merkel (CDU) arrive au pouvoir.

Comment expliquer cette fidélité des Allemands à l'égard de leurs gouvernants?

Un chancelier allemand peut être élu à l'infini

Il y a d'abord une raison pratique à cela, qui tient au système électoral. Contrairement à la France, où l'exercice de la fonction présidentielle est limité à deux mandats consécutifs depuis 2008, et où un président ne peut donc pas gouverner plus de dix ans d'affilée, un chancelier allemand, dont le mandat dure seulement quatre ans, peut être élu à l'infini, car il n'existe pas de limitation. Ceci explique en partie pourquoi ceux d'entre eux qui n'ont pas été contraints de démissionner avant la fin de leur mandat et qui bénéficiaient d'une grande popularité ont pu se maintenir au pouvoir pendant de longues années.

Rappelons qu'en Allemagne, le chancelier n'est pas élu par le peuple mais par le Bundestag, sur proposition du président fédéral. En règle générale, ce dernier nomme le candidat du parti qui a obtenu le plus de sièges au Parlement lors des élections, ce qui reflète donc tout de même le choix des électeurs.

Helmut Kohl, le chancelier éternel

Le chancelier qui bat tous les records est Helmut Kohl (CDU): élu quatre fois de suite, il a dirigé le gouvernement allemand pendant seize ans, de 1982 à 1998, ce qui lui a valu le surnom de «chancelier éternel».

Les Allemands ont aussi fait preuve d'une grande fidélité à l'égard du chrétien démocrate Konrad Adenauer, premier chancelier allemand d'après-guerre et bâtisseur, avec De Gaulle, de l'amitié franco-allemande, qu'ils ont également élu à quatre reprises. Nommé pour la dernière fois en 1961 avec la promesse d'organiser sa succession pendant son mandat –il avait 85 ans–, Adenauer démissionne seulement deux ans plus tard, affaibli au sein de son propre gouvernement par l'affaire du Spiegel.

Helmut Schmidt, le chancelier de cœur

Mais s'il y a un chancelier qui a conquis le cœur des Allemands, c'est bien le social-démocrate Helmut Schmidt, qui prit les rênes du gouvernement après le retrait de Willy Brandt en 1974. Schmidt fut réélu à deux reprises, et l'aurait peut-être été une troisième fois s'il n'avait à son tour été contraint de démissionner en 1982, à la suite du départ des libéraux de la coalition sociale-libérale qu'il gouvernait.

Ce qui ne l'empêche pas de détenir le record de longévité parmi les trois chanceliers du SPD qui ont gouverné l'Allemagne. Grand orateur, très bon pianiste et fumeur invétéré, Helmut Schmidt continue de rester l'«Altkanzler» (le «vieux chancelier», comme il est d'usage de nommer avec affection les anciens chanceliers en Allemagne) préféré des Allemands.

Nombreuses démissions

Le plus grand facteur d'instabilité au long de ces 64 dernières années a été la démission de la moitié des huit chanceliers, soit parce que, comme Helmut Schmidt et le chrétien démocrate Ludwig Erhard –qui succéda à son rival Konrad Adenauer de 1963 à 1966, resté dans les mémoires comme le père du Deutsche-Mark–, ils n'ont pas réussi à maintenir leur coalition avec les libéraux du FDP, soit parce qu'ils ont été mis à mal par un scandale politique, comme Konrad Adenauer et l'affaire du Spiegel et plus tard Willy Brandt et l'affaire Guillaume, du nom d'un de ses proches conseillers qui se trouvait être un agent secret de la RDA.

Helmut Kohl lui-même a échappé de près à un départ contraint, le scandale des caisses noires de la CDU n'ayant éclaté qu'en 1999, soit un an après sa défaite aux élections de 1998 face à Gerhard Schröder.

Le système électoral allemand permettant en cas de démission du chancelier d'en élire un nouveau sans devoir au préalable redistribuer les cartes en provoquant des élections anticipées au Bundestag, cela explique aussi cette relative stabilité de la vie politique.

Le choix de la stabilité dans les périodes charnières

Peut-être peut-on encore voir là le spectre de la République de Weimar qui continue de hanter la vie politique allemande. C'est notamment son instabilité parlementaire (le seuil de 5% n'existait pas à l'époque, ce qui permettait à une multitude de petits partis extrémistes de siéger au Parlement) qui a mis le pied à l'étrier au parti nazi. C'est ce qui peut expliquer pourquoi les Allemands ont gardé Adenauer au pouvoir pendant de longues années après la Seconde Guerre mondiale afin de lui permettre de consolider la nouvelle république fédérale et de poursuivre la tâche difficile de reconstruire l'Allemagne qu'ils lui avaient confiée en 1949.

De même pour Helmut Kohl, qui en quelque sorte a profité de la grande instabilité politique provoquée par la chute du Mur. C'est le parallèle que fait Stefan Seidendorf, responsable de la politique européenne à l'Institut franco-allemand:

«En 1989, son propre parti voulait faire un putsch. Sans la chute du Mur, il était fini. C'était le seul à proposer clairement la perspective d'une Réunification rapide, ce qui lui a permis de gagner beaucoup de voix à l'Est. Il en a également profité en 1994. En quelque sorte, Kohl a joué comme Adenauer un rôle de stabilisateur en ces temps troubles, pendant la “deuxième” fondation de l'Allemagne

Reste donc à savoir si en ces années de crise et d'incertitude que traverse l'Europe, ce souci de continuité des Allemands va s'affirmer une fois de plus ce dimanche soir.

A.G.

Annabelle Georgen
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