AllemagneMonde

Angela Merkel, la révolution tempérée

Foreign Policy, mis à jour le 22.09.2013 à 15 h 21

Comment la chancelière allemande, avec son train de sénateur et son côté collet monté, est en train de changer le visage de l’Europe.

Angela Merkel en campagne à Berlin, le 16 septembre 2013. REUTERS/Fabrizio Bensch

Angela Merkel en campagne à Berlin, le 16 septembre 2013. REUTERS/Fabrizio Bensch

BERLIN

Sur d’immenses panneaux à travers le pays, une gigantesque Angela Merkel  sourit avec bienveillance aux Allemands, à l’instar d’une aimable maitresse d’école ou d’une tante attentionnée à l’égard de ceux dont elle à la charge. (Un des surnoms de la chancelière est d’ailleurs Mutti, maman.) Sur ces affiches, Merkel dégage du calme et de la confiance, alors que la campagne électorale allemande entre dans son ultime ligne droite frénétique avant le vote du 22 septembre prochain. Et pourquoi n’aurait-elle pas l’air confiant? Une des choses que les Allemands tiennent pour acquise dans cette élection, c’est que les Chrétiens-démocrates, conservateurs, arriveront en tête dans les urnes.

Il n’est donc guère étonnant que le slogan choisi pour illustrer les affiches où Merkel étale son large sourire –stabilité, sécurité, continuité– reflète l’essence même de la campagne électorale des conservateurs autant que la popularité sans faille d’Angela Merkel.

L’épithète «révolutionnaire» n’est certainement pas celui que choisiraient les Allemands pour décrire Angela Merkel, qui termine son deuxième mandat de chancelière et qui est connue pour son style de gouvernance circonspect, ultra-prudent et consensuel.  Qu’il s’agisse de l’intervention en Syrie ou des énergies renouvelables, l’approche de Merkel est clairement celle de l’attentisme, du refus de toute décision jusqu’à ce qu’elle y soit absolument contrainte. Une bonne partie de ses contempteurs –même au sein de sa propre administration– s’irritent de son train de sénateur. En termes de prise de décision, Angela Merkel est aussi conservatrice et prudente que possible.

Mais au cours des huit années qu’elle a passées au sein de la kanzleramt (la chancellerie) et après plus d’une décennie et demi à la tête du parti le plus conservateur d’Allemagne, l’Union des Chrétiens Démocrates (CDU), Merkel a présidé à un changement assez radical du conservatisme à l’allemande – une révolution, même, pourrait-on dire. Il a fallu attendre l’arrivée d’Angela Merkel – nouvelle au sein du parti, femme, originaire d’Allemagne de l’Est et Protestante – pour moderniser la vieillotte démocratie chrétienne, pour en faire un parti plus progressiste et plus ouvert sur des questions intérieures allant de la conscription à la puissance nucléaire. Ce faisant, elle n’a pas seulement permis que son parti soit en mesure d’emporter une troisième élection nationale d’affilée –elle a changé le visage de l’Allemagne, sans doute pour toujours.

Le conservatisme centriste

Sous l’influence de Merkel, le plus grand parti Chrétien démocrate d’Europe a abandonné une bonne partie des positions traditionnelles qui avaient défini le conservatisme allemand aux cours des années de la guerre froide et jusqu’aux années 1990. Merkel a-t-elle opté pour ce changement par conviction ou pour des questions de realpolitik? Cela n’a guère d’importance. Ce qui compte, c’est que les résultats ont été au delà des espérances de la CDU.

Elle a rajeuni un parti qui s’était sclérosé et a arraché des mains de son principal rival, le Parti Social Démocrate (SPD), qui n’aurait jamais imaginé que les conservateurs allemands envahiraient son vieux pré carré avec autant d’audace, le flambeau du progressisme.

Il convient de rappeler que la CDU est née dans les ruines de l’Allemagne de l’après-guerre, sous la forme d’une alliance regroupant les débris éparpillés des partis de la république de Weimar, la puissante église catholique, des millions de réfugiés plein de rancœur et même quelques anciens nazis sous la même grande tente. Son père fondateur et chef incontesté durant deux décennies fut Konrad Adenauer,  dont l’empreinte sur la CDU –et sur l’Allemagne fédérale toute entière– allait la définir jusqu’à la réunification.

Catholique fervent originaire de la Rhénanie, Adenauer, né en 1876, présida au Wirtschaftswunder (le miracle économique) allemand, à l’entrée de l’Allemagne dans l’Otan et à son ancrage dans le camp occidental. Mais Adenauer renâclait à l’idée de contraindre les Allemands ordinaires à solder les comptes du passé récent. L’Eglise catholique avait une voix forte et sans précédent au sein de la CDU qui, par exemple, considérait que le rôle de la femme allemande était défini par la fameuse règle des trois K: Kinder, Küche, Kirche - Les enfants, la cuisine et l’église.

Certes, au cours des décennies qui suivirent la fin de la guerre, la CDU s’assouplit et tempéra l’ultra-conservatisme de l’ère Adenauer. L’impact libérateur de la nouvelle génération allemande, les mouvements étudiants de la fin des années 1960 et les puissants mouvements de masse des années 1970 se firent naturellement sentir au sein du parti. Mais il demeurait dominé par des hommes, vieux jeu sur les questions sociales et très rigide sur le plan hiérarchique.

Quand Helmut Kohl, autre catholique rhénan, laissa la place en 1998, la CDU se trouvait désespérément déconnectée de la société allemande. Un seul exemple: Kohl faisait constamment référence à Angela Merkel, ministre au sein de son cabinet en l’appelant «das Mädchen» (la fille). L’Allemagne avait profondément changé depuis le début des années 1980 et l’arrivée au pouvoir d’Helmut Kohl, et particulièrement avec l’intégration de 17 millions d’Allemands de l’Est.

L'ancien chancelier CDU Helmut Kohl et Angela Merkel en 2010. REUTERS/Fabrizio Bensch
 
Le parti réalisa alors qu’il lui fallait regagner l’électorat volatile des jeunes, des citadins et des femmes, et effectuer des incursions dans le nombre croissant de circonscription majoritairement non-chrétiennes. Pour rattraper la nouvelle Allemagne, il fallait faire une révolution. Mais ses hiérarques étaient à ce point retranchés dans leurs valeurs et leurs alliances du passé qu’il leur était impossible de s’en extraire.

Et voilà qu’Angela Merkel, 44 ans, membre du parti depuis tout juste huit ans, entre en scène et prend la direction de la CDU en 1998. La révolution Merkel – parfaitement raccord avec son style mesuré – n’impliqua pas la prise d’une quelconque Bastille, mais se déroula au contraire sous la forme d’une transformation interne progressive, discrète et extrêmement efficace.

Sa personne même était révolutionnaire: une femme à la tête d’un parti dont l’écrasante majorité des cadres était des hommes qui continuent de considérer que le rôle de la femme était avant tout d’être une mère au sein d’une famille nucléaire traditionnelle.

Une femme chez les mâles alpha

Mais Merkel, physicienne de profession, n’avait pas d’enfant et n’était même pas mariée à son compagnon de longue date avant de rejoindre le parti (et se vit poliment demander si elle n’envisageait pas de se marier, ce qu’elle fit en 1998).

Lorsque Merkel fut élue chancelière pour la première fois en 2005, le magazine féministe de gauche Emma, une revue qu’elle ne lit très probablement pas, célébra sa victoire avec ce titre enthousiaste: «Nous sommes Chancelières!» Une femme à la chancellerie, prenant le contrôle d’un panthéon de mâles alpha égotiques était un événement de grande ampleur, et qui fit bonne impression dans toute l’Allemagne – et particulièrement chez les femmes. Malgré le fait que la femme politique la plus puissante d’Europe rejette le terme de «féministe» comme s’il était infâmant, 63% des femmes allemandes – dont Alice Schwarzer,  rédactrice en chef du principal magazine féministe allemand Emma – soutiennent aujourd’hui Angela Merkel. Lors des élections de 2009, deux fois plus de jeunes femmes ont voté pour la CDU que pour le SPD.

Pour ce qui concerne la Kirche, jamais auparavant une personnalité protestante (et encore moins une personnalité divorcée) n’avait dirigé le parti. Une telle possibilité était même impensable, quand bien même la CDU s’était toujours déclarée officiellement ouverte à toutes les religions et comptait en son sein de nombreux protestants. Au bon vieux temps de la République de Bonn, l’Eglise catholique disposait de l’avantage unique de compter deux fois plus de fidèles qu’il n’y avait de protestants en RFA.

Mais dans l’Allemagne réunifiée, le nombre de catholiques et de protestants est à peu près égal et s’y ajoutent un nombre croissant de non-croyants ou de fidèles d’autres religions. Les comtés de l’ancienne Allemagne de l’Est sont majoritairement protestants, la plupart sont très progressistes, comme celui auquel le père d’Angela Merkel, pasteur en ex-Allemagne de l’Est, appartient.

* * *

Merkel enleva la première de ces toiles d’araignée avant même d’assumer la fonction de chancelière en 2005. A la tête du parti, Merkel ne se contenta pas de remplacer Helmut Kohl; elle l’en écarta peu ou prou, afin de briser les liens avec son bienfaiteur, qui se trouvait alors empêtré dans un scandale de financement politique occulte.

Et il s’avéra qu’Helmut Kohl n’était que le premier de toute une série de conservateurs puissants au sein du parti (les principaux rivaux de Merkel) qui ont été contraints de quitter le parti en catimini depuis qu’elle en a pris la direction. Aujourd’hui, plus de rivaux à l’horizon –personne non plus d’importance pour oser contester la marche de la CDU vers le centre de l’échiquier politique.

Parmi les nouveaux visages apparus grâce à Merkel, on compte des personnalités comme Ursula von der Leyen, petite femme débordante d’énergie qui, dans les différents gouvernements de la chancelière – tout d’abord à la tête du ministère de la Famille et maintenant à la tête de celui des Affaires sociales et du Travail – a constamment proposé des avancées sur les questions sociales. (Von der Leyen est à la tête d’un groupe de travail au sein de la CDU intitulé Eltern, Kind, Beruf - Parents, Enfant, Carrière – une dénomination qui verse les trois K d’Adenauer aux poubelles de l’histoire.) Cette mère de sept enfants initie des changements législatifs en rafale qui pourraient la voir siéger –bien qu’elle s’en défende– au sein du SPD ou des Verts.

L'arsenal des sociaux-démocrates pillés

La liste est longue des violations de Merkel à l’encontre des crédos conservateurs, de l’abandon de l’énergie nucléaire à l’adoption d’un salaire minimum pour certains secteurs) en passant par l’accueil d’immigrés qualifiés. Les politiques de l’ère Merkel, tant dans le domaine de la famille que du travail, ne sont certes qu’à leur début.

Pour aider les parents à équilibrer vie de famille et vie professionnelle, le gouvernement à instauré des réduction de taxes sur les frais de garde d’enfants, des congés paternités pour les pères et des lois afin d’assurer les parents de disposer de garderies pour les enfants âgés de plus d’un an. La chancelière a même opéré un virage radical dans la politique du parti en acceptant l’institution d’un quota de 30% de femmes dans les conseils d’administration des entreprises, une politique depuis longtemps adoptée dans d’autres pays d’Europe, de la Norvège à la France.

Ces réformes de Merkel et von der Leyen sortent tout droit de l’arsenal des Sociaux-Démocrates et avaient même été initiée au cours de la période 1998-2005 par le gouvernement Schröder.  Mais ces réformes sont à présent marquées du sceau de Merkel.

S’il existe toujours des différences entre la politique familiale de la CDU et celle du SPD –différence que l’aile gauche du SPD tente à tout prix de démontrer– l’écart se réduit constamment.

La CDU s’intéresse désormais aux familles non-conventionnelles, aux mères célibataires, aux couples non-mariés et même aux couples homosexuels. Dans un passé encore récent, les droits des homosexuels étaient typiquement une terra incognita pour la CDU. Plus maintenant. Le parti reconnaît l’existence des couples de même sexe, même s’il ne leur octroie pas les mêmes droits que les couples hétérosexuels mariés. Mais même cela pourrait changer rapidement.

Cette année, Merkel a donné quelques garanties à la partie la plus conservatrice de la CDU en prenant position contre l’adoption d’enfants par des couples de même sexe. Mais la Cour suprême allemande a tranché contre cette décision: «Une famille, c’est quand des enfants sont aimés et que l’on prend soin d’eux», écrivait ainsi, dans un éditorial, le journal conservateur Die Welt,  signe que la révolution a fini par filtrer dans ses locaux.

La diplomatie du chéquier

Toujours partisane du profil bas, Merkel a accepté la décision de la Cour suprême sans la moindre indignation et a fait savoir que le parti devrait s’aligner sur cette décision, ce qu’il a fait, portant un nouveau coup à l’aile droite de la CDU. (S’il est une chose qui n’a pas changé au sein de la CDU, c’est bien son caractère godillot, qui explique aussi l’influence de Merkel.)

Dans le domaine de la politique étrangère, Merkel s’est montrée bien moins aventureuse, surtout comparée à la période de 1998-2005 du chancelier Schröder et de son gouvernement de Sociaux-démocrates et de Verts, qui avait poussé pour que le pays s’implique militairement au delà des frontières de l’Allemagne, comme au Kosovo ou en Afghanistan.

Au Proche-Orient, la réaction attentiste de l’Allemagne à l’égard du printemps arabe et le refus de s’impliquer dans toute intervention militaire en Libye ou en Syrie lui a valu de fortes critiques, dont celles des Etats-Unis, qui souhaitent voir l’Allemagne jouer un plus grand rôle.

Mais pour sa part, Merkel semble parfaitement se contenter de ce que l’on surnomme avec ironie la «diplomatie du chéquier» de l’Allemagne, consistant à ne rien faire avant que les combats ne cessent et de participer financièrement à la reconstruction du pays.

Concessions sur l'Europe

De la même manière, à l’égard de la crise financière qui a secoué l’Europe, Angela Merkel ne s’est pas distinguée par son esprit d’initiative – ce dont la plupart des Allemands se sont félicités. Elle a attendu, hésité, parlé pour ne rien dire tandis que la crise financière de 2008 se transformait en eurocrise, menaçant bientôt d’effondrement tant la monnaie unique que l’Union européenne.

Malgré la promesse initiale qu’elle ne lâcherait rien, l’Allemagne a enchaîné les concessions à ses partenaires européens. Parmi la liste de ces retournements, signalons la création d’un fonds permanent de sauvetage européen, une extension claire du mandat de la Banque Centrale Européenne, la recapitalisation directe de banques de l’eurozone. Un troisième plan de sauvetage de la Grèce, qui semble désormais inévitable, serait la cerise sur le gâteau de ces renoncements.

Mais en Allemagne même, les électeurs considèrent que Merkel a défendu leurs intérêts avec ténacité. Les mots choisis pour ses affiches de campagne –stabilité, sécurité, continuité – sont des références cryptiques à la manière dont elle a géré l’eurocrise, assuré la prospérité de l’Allemagne tout en venant en aide aux pays du sud de l’Europe et en volant au secours de l’Union européenne. C’est du moins comme cela que de nombreux Allemands voient les choses.

La modernisation du conservatisme allemand est une des principales raisons qui ont permis à Merkel de s’en sortir malgré la gestion clairement orientée «l’Allemagne avant tout» de la crise de l’Euro. Le nationalisme de la vieille CDU était marqué par le droit du sang à se proclamer allemands et par le radicalisme de nombreux réfugiés de guerre qui considéraient que leur véritable Heimat se trouvait dans une Allemagne située à l’Est de la ligne Oder-Neisse.

La CDU plus progressiste de Merkel ne s’est pas contentée de prendre ses distances avec ces reliques de la république de Bonn. Elle est allée bien plus loin. Certains critiques peuvent bien craindre l’influence économique ou monétaire grandissante d’une «Europe allemande», mais ce qui a sans doute disparu pour toujours, c’est la crainte de voir l’Allemagne tenter de déborder au-delà de ses frontières actuelles.

* * *

Le nouveau visage de la CDU n’apparaît sans doute pas aussi révolutionnaire en Allemagne et pour la bonne raison que la société allemande avait déjà connu de tels changements. L’Allemagne était déjà multiculturelle; les femmes travaillaient: les gays vivaient déjà en couple; la plupart des gens étaient déjà opposés au nucléaire – et ainsi de suite.

Merkel, en bonne médiatrice qu’elle est, s’est simplement adaptée aux réalités de l’Allemagne moderne avec le moins de pompe possible – à la Merkel. Avantage de la manœuvre: les Sociaux-démocrates sont désormais contraints de tracer une nouvelle ligne claire entre eux et le parti  de la chancelière.

Pour encore aggraver la situation du SPD, les conservateurs se sont transformés en épigones de l’ancien gouvernement social-démocrate de Gerhard Schröder et de ses politiques économiques. Les coupes dans le budget de l’Etat effectuées par Schröder, ses réformes du code du travail et des impôts, favorables aux entreprises, lui ont valu de vives critiques au sein de son propre parti.

Le difficile héritage de Schröder

Dix ans plus tard, même Merkel est forcée de reconnaître que les mesures prises par Schröder ont ouvert la voie du rétablissement de l’Allemagne et qu’il mérite d’être applaudi pour son rôle dans le dénouement de l’eurocrise. En face, les Sociaux-démocrates ne sachant pas quoi faire de l’héritage des réformes de Schröder, qu’ils critiquent parfois comme trop draconiennes, avant de les décrire comme visionnaires à d’autres moments.

Tout ceci a rendu la tâche bien compliquée pour le candidat du SPD, Peer Steinbrück, figure plutôt centriste qui a même été ministre des finances d’Angela Merkel dans le gouvernement de coalition de 2005 à 2009. Les deux s’entendent d’ailleurs fort bien, bien mieux que la CDU de Merkel avec son allié actuel aux affaires, le parti libéral-démocrate, néo-libéral. Tout ceci a donné lieu à des spéculations rampantes sur les intentions de Merkel et de Steinbrück. Veulent-ils une nouvelle coalition? Les sondages disent que c’est possible. Ce qui est encore plus sûr, c’est que le SPD ne peut espérer davantage.

Gerhard Schröder lors d'un meeting du SPD avec le candidat social-démocrate Peer Steinbrueck, à Hanovre, en août, 2013. REUTERS/Fabian Bimmer

Il convient cependant de garder un œil sur le parti Alternative pour l’Allemagne, un parti anti-euro, à droite de la CDU. Si Merkel a pu sans problème s’emparer du centre, c’est qu’il n’existait aucun parti de droite dure en Allemagne depuis son ascension. De toutes les nations européennes, l’Allemagne est une des seules à ne pas compter, sur son échiquier politique, d’une faction nationaliste chauvine et revendicatrice.

Ceci est certainement davantage un hasard –l’absence de la bonne personne avec les bons slogans et un appui financier— qu’un témoignage de la culture démocratique de l’Allemagne; les sondages d’opinions démontrent que l’islamophobie, le racisme et le sentiment anti-européen sont aussi forts en Allemagne que dans des pays où l’extrême droite fait de gros scores.

Faire bouger l'Europe

Mais quelle que soit l’explication, Merkel pouvait continuer de marcher sur les plates-bandes de la gauche sans craindre de perdre son socle de conservateurs: ils n’avaient nulle part où aller. Tel n’est plus le cas et de nombreux conservateurs mécontents ont fait défection, mais dans de très faibles proportions – pour l’instant.

Si la révolution conservatrice  de Merkel a été aussi graduelle que tempérée, elle a permis à l’Allemagne de se moderniser et, surtout, de se renforcer. L’état actuel de l’économie allemande, que certains appellent le deuxième Wirtschaftswunder, n’a fait qu’augmenter son poids.

Mais ce pouvoir, il serait bon qu’Angela Merkel l’utilise pour autre chose que pour condamner les pays du sud de l’Europe à des plans d’austérité et à une réduction de leur dette. En Europe et au-delà, de nombreux chefs d’Etat demandent à Merkel de prendre ses responsabilités et de sortir l’Europe de la crise et de se montrer plus active sur la scène internationale.

Même sur des sujets ne nécessitant pas l’emploi de la force, comme le réchauffement climatique, l’Allemagne est désormais muette; autrefois pionnière des énergies propres, elle recule sur ce sujet, comme effrayées par les implications de leur succès. Le ministre des Affaires étrangères allemand se rend à présent d’un théâtre de conflit à un autre en accumulant les truismes verbeux et en promettant une aide financière. Merkel a en effet changé l’Europe –mais en faisant disparaître l’Allemagne de la scène internationale, elle a également démontré que sa prudence n’est sans doute pas sa qualité première.

Jamais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne n’a été si puissante, si riche et si souveraine en Europe. Il faut espérer qu’au cours de son troisième mandat qui s’annonce, Angela Merkel utilisera cette stature pour défendre des causes progressistes –comme elle l’a fait au sein de son propre parti.

Paul Hockenos

Foreign Policy
Foreign Policy (247 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte