Législatives allemandes: à l'Est, rien de nouveau

Une statue de Karl Marx lors d'un meeting de Die Linke à Leipzig, le 28 août 2013. REUTERS/Thomas Peter.

Une statue de Karl Marx lors d'un meeting de Die Linke à Leipzig, le 28 août 2013. REUTERS/Thomas Peter.

Près de 25 ans après la chute du Mur et malgré un pacte de solidarité qui coûte très cher aux communes de l'Ouest, les nouveaux Länder sont toujours à la traîne. Une question délicate que les candidats à la chancellerie préfèrent éluder pendant la campagne.

«L'Est vote rouge. C'est clair!» Placardé à tout va dans les rues de Berlin ces dernières semaines, ce slogan du parti Die Linke a de quoi surprendre par son anachronisme, près d'un quart de siècle après la chute du Mur. Comme si, pour gagner des voix dans les cinq «nouveaux» Länder[1], comme on les appelle depuis la Réunification, ce parti de la gauche radicale, issu d'une fusion du parti ouest-allemand WASG et du PDS, formation politique elle-même issue du SED au pouvoir en ex-RDA, ressortait les vieilles rancoeurs du placard et brandissait le spectre de l'Allemagne divisée.

C'est l'analyse qu'en fait Der Freitag, un hebdo de gauche fondé en 1990 et qui s'est justement donné pour mission d'accompagner la Réunification «de manière critique et constructive»:

«Die Linke considère [avec cette affiche] que l'Allemagne est toujours divisée entre "Est" et "Ouest" sur le plan politique, sociologique, culturel, voire peut-être "ethnique". Ou bien elle le souhaite de toute évidence.»

«Vote pour le pays natal»

Il n'y a pourtant aujourd'hui en Allemagne que le parti satirique Die Partei pour proposer de reconstruire le Mur de Berlin. Le chercheur en sciences politiques Gero Neugebauer, spécialiste de l'ex-RDA, voit lui dans ce slogan seulement une façon pour Die Linke de se montrer proche de ses électeurs:

«C'est une tentative de mettre à nouveau en avant une certaine différence culturelle. Il ne s'agit pas de discrimination négative des citoyens de l'Ouest, mais plutôt d'un appel du genre: "Vote pour le pays natal, afin qu'il soit représenté en politique".»

L'écrasante majorité des électeurs du parti de la gauche radicale se trouve en effet dans les Länder d'ex-RDA. Lors des dernières élections au Bundestag en 2009, Die Linke avait remporté près de 12% des voix, mais 28,5% des suffrages à l'Est contre seulement 8,3% à l'Ouest. Pas étonnant donc que le parti continue à se poser en «avocat de l'Est» sur l'échiquier politique allemand, pour reprendre l'expression du politologue allemand Oskar Niedermayer.

Les Länder allemands, via Wikimedia Commons

Mais les citoyens d'ex-RDA n'ont qu'un poids relatif dans la balance électorale au niveau fédéral: ils représentent tout juste un sixième des 61,8 millions d'électeurs et l'abstention y était supérieure de douze points lors des dernières législatives. Ce qui n'empêche pas les candidats des autres partis de faire les yeux doux à ce groupe électoral particulier.

Deux moitiés toujours pas recollées

La première fois qu'elle s'était présentée aux élections législatives, en 2005, Angela Merkel avait même songé un temps à mener deux campagnes de ton différent, une à l'Ouest et une à l'Est. Face aux critiques l'accusant de vouloir jouer de son propre passé en ex-RDA, où elle a grandi et vécu jusqu'à la chute du Mur, auprès des électeurs des nouveaux Länder, elle s'était finalement rétractée.

Le candidat du SPD, Peer Steinbrück, a lui aussi tenté cet été, lors d'un meeting électoral, de faire de la démagogie à l'Est, passant la brosse à reluire auprès des électeurs rassemblés à Halle, dans la Saxe-Anhalt, en vantant les mérites d'«une région de gens travailleurs et courageux, qui ont pris avec énergie leurs affaires en main».

» A lire, notre série de reportages à Mödlareuth, village de 60 habitants coupé par le mur de Berlin

Près d'un quart de siècle après la chute du Mur, les deux moitiés du pays ne sont pourtant toujours pas recollées. Il suffit de regarder des cartes de l'Allemagne au prisme d'indicateurs tels que le chômage ou le niveau de revenus pour voir le pays scindé en deux par une frontière invisible calquée sur le tracé du Mur.

Après avoir vu leur industrie, très compétitive au sein du bloc de l'Est mais dérisoire face à la puissante Allemagne de l'Ouest, s'effondrer avec le Mur, les citoyens d'ex-RDA qui ne sont pas partis tenter leur chance dans les Länder de l'Ouest ont vu leurs villes se vider de leur population. Le taux de chômage y frise actuellement les 10%, tandis que dans le reste du pays il est de 6%. Et d'après une étude menée en 2011 par la fondation Hans-Böckler, pour le même travail, les salariés sont payés en moyenne 17% de moins que leurs confrères de l'Ouest.

Les coiffeuses de l'Est

L'absence de salaire minimum généralisé ouvre de plus la porte à de nombreux abus. Plus de la moitié des Allemands qui vivent à l'Est travaillent dans des entreprises qui n'ont pas de convention collective, contre 39% à l'Ouest. Souvent repris dans la presse, l'exemple des coiffeuses, qui sont nombreuses à gagner moins de 4 euros de l'heure dans les salons de coiffure de l'Est, est devenu ces dernières années le symbole de la précarité qui domine dans les nouveaux Länder.

Le débat qu'a suscité leur situation a permis d'accélérer les choses. Des négociations de branche sur l'introduction d'un salaire horaire minimum de 8,50 euros en 2015 ont débuté cette année.

Un des dossiers les plus sensibles reste le problème des retraites des citoyens d'ex-RDA, qui représentent un cinquième des retraités allemands. Bien qu'elles soient calquées sur l'évolution des salaires, qui au vu du retard à rattraper augmentent plus vite à l'Est qu'à l'Ouest, les pensions de nombreux retraités de l'Est ne leur permettent pas de dépasser le seuil de pauvreté.

La raison principale en est que contrairement aux retraités de l'Ouest, qui sont nombreux à disposer d'une retraite complémentaire versée par leur ancienne entreprise, ceux de l'Est n'ont bien souvent comme unique source de revenus que leur pension de retraite publique. C'est par exemple le cas des anciens cheminots de la Deutsche Reichsbahn, la compagnie de chemins de fer de l'ex-RDA, qui contrairement à leurs confrères de la Deutsche Bahn, qui a repris l'exploitation du réseau à la Réunification, ne touchent pas de pension complémentaire.

Une des grandes batailles de 2017

Le pacte de solidarité I, mis en place sous Helmut Kohl en 1993, qui a doté les nouveaux Länder de 94,5 milliards d'euros durant une décennie, n'est pas parvenu à gommer les disparités entre les deux Allemagnes. Un deuxième pacte de solidarité a donc pris le relais en 2005, cette fois-ci doté de 156 milliards d'euros d'ici 2019, versés par tranches annuelles dégressives, qui servent majoritairement à financer les communes et les infrastructures. Ces subventions sont à la source des tensions qui existent aujourd'hui entre Ouest et Est, explique Gero Neugebauer:

«Le pacte de solidarité a conduit en partie à ce que certains disent, sans jamais tenir compte des données concrètes, que les Allemands de l'Est sont les pensionnaires de l'Ouest, qu'ils vivent à nos frais.»

Le pacte de solidarité II est en effet très lourd à porter pour les communes des Länder de l'Ouest, qui y participent à hauteur de 40% en moyenne. Certaines villes de la Ruhr lourdement endettées, comme Dortmund et Essen, réclament même son abandon.

Angela Merkel s'y oppose fermement, tout en excluant sa reconduction, au motif que «certaines régions dans les nouveaux Länder ont une meilleure situation économique que certaines parties de l'ancienne République fédérale». Seule Die Linke évoque déjà un pacte de solidarité III à l'horizon 2019, mais qui ne serait plus exclusivement réservé aux communes de l'Est. Les autres partis ont désormais quatre ans pour réfléchir à ce qui sera une des grandes batailles des élections de 2017.

Annabelle Georgen

[1] Le Brandebourg, le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la Saxe, la Saxe-Anhalt et la Thuringe. Revenir à l'article