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Une interview censurée du vice-chancelier allemand provoque une tempête médiatique

Annabelle Georgen, mis à jour le 14.09.2013 à 13 h 38

Le vice-chancelier allemand Philipp Rösler, le 4 mai 2013. REUTERS/Michael Dalder.

Le vice-chancelier allemand Philipp Rösler, le 4 mai 2013. REUTERS/Michael Dalder.

Ce devait être une interview irrévérencieuse, poil à gratter. Comme celles auxquelles le quotidien de gauche Die Tageszeitung, surnommé la «Taz», qui aime bien se poser en porte-drapeau du journalisme critique en Allemagne, a habitué ses lecteurs.

À quelques jours des élections fédérales du 22 septembre, le journal projetait de publier une interview très spéciale du vice-chancelier et ministre de l'Économie Philipp Rösler, membre du parti libéral FDP. Thème de l'entretien: la haine.

Au motif que Rösler, qui, à 40 ans est l'un des hauts responsables les plus jeunes de la classe politique allemande, projeté à la tête du pays après une ascension fulgurante au sein du FDP, est la cible de nombreuses moqueries en raison de sa jeunesse, de son arrogance assumée, mais malheureusement aussi à cause de ses yeux bridés. Orphelin de la guerre du Vietnam, il a été adopté alors qu'il avait à peine quelques mois par un couple d'Allemands.

L'interview a été acceptée par le vice-chancelier et a eu lieu le 20 août dernier, mais lorsque les journalistes ont envoyé le texte de l'interview à son service de presse, celui-ci en a interdit la publication. Outrée par cette entorse à la liberté d'expression, la rédactrice en chef du quotidien, Ines Pohl, a décidé de publier tout de même l'interview sans les réponses, qui est parue cette semaine. Seule la ponctuation a été conservée.

Questions violentes

Sur le blog du journal, elle relate dans le détail les pourparlers entre la rédaction et le service de presse de Philipp Rösler, et justifie ainsi sa décision de publier cette interview «qui semble être nuisible durant la campagne»:

«S'il devient d'usage à l'avenir que les responsables politiques, non pas atténuent certaines déclarations dans les interviews, mais bloquent des interviews entières lorsqu'elles leur déplaisent, cela restreint infiniment les possibilités d'un journalisme critique.»

Mais la rédaction du journal, au lieu de passer une fois de plus pour le chantre de l'indépendance journalistique, s'est retrouvée face à une foule de critiques qu'elle n'avait pas vu venir. De la part de ses lecteurs, mais aussi de ses confrères, choqués par la violence des questions posées au vice-chancelier, qui laissent imaginer que l'interview a dû être une torture pour ce dernier:

  • «Vous recevez encore et toujours des mails haineux. Parce que vous êtes le chef du FDP? Ou parce qu'on voit que vous n'êtes pas d'origine allemande?»
  • «En Basse-Saxe, d'où vous venez, vous avez souvent été désigné comme "le Chinois". Est-ce que de votre point de vue, c'est l'expression d'une haine ou d'un ressentiment?»
  • -«Quand vous êtes-vous rendu compte que vous aviez l'air différent par rapport à la plupart des enfants allemands?»
  • «Avez-vous été victime de discrimination pour cette raison quand vous étiez enfant?»
  • «Est-ce que vous vous considérez vous même comme un migrant?»

Sur le site de la Tageszeitung, l'interview censurée a provoqué plus de 200 commentaires horrifiés, de nombreux internautes accusant les journalistes de friser le racisme.

«Spießigkeit»

Markus Löning, délégué aux droits de l'Homme du gouvernement allemand et membre lui aussi du parti libéral, s'est fendu d'un tweet écoeuré:

«Chère Taz, comment on appelle ça, quand on réduit quelqu'un à son apparence et à ses origines?»

Les autres quotidiens allemands commentent d'un œil tout aussi critique l'attitude de la Taz. L'hebdomadaire de centre gauche Die Zeit accuse par exemple son confrère de faire preuve de «paternalisme de gauche»:

«Le migrant (qu'importe s'il se considère lui-même ou pas comme un migrant), refuse l'offre unique et on ne peut plus généreuse de parler de son expérience vis-à-vis du racisme.»

Le quotidien conservateur libéral Frankfurter Allgemeine Zeitung reproche lui à Ines Pohl d'avoir également censuré un article qui, pour reprendre ses mots, «semble être nuisible durant la campagne», en interdisant la publication d'une enquête sur la pédophilie dans les années 1980 au sein d'Alliance 90/ Les Verts, parti dont la Taz est très proche.

Le jour précédent la publication de l'interview tronquée de Philipp Rösler, la Taz avait d'ailleurs publié une interview de Claudia Roth, coprésidente des Verts, dans laquelle elle répondait à des questions sur la «Spießigkeit», un mot  difficilement traduisible qui se situe à la croisée de petit-bourgeois et ringard, souvent utilisé par les adversaires des Verts pour critiquer l'embourgeoisement du parti. Un thème peu flatteur, certes, mais bien gentil par rapport à «la haine».

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (343 articles)
Journaliste
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