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Die Partei, le parti qui voulait reconstruire le mur de Berlin

Annabelle Georgen, mis à jour le 13.09.2013 à 17 h 52

Rencontre avec Martin Sonneborn, dirigeant d'un parti satirique qui propose un quota de fainéants dans les conseils d'administration ou la tenue d'un procès d'Angela Merkel dans un stade.

En 2011, une affiche de Die Partei se moquait de la «mode» Obama.

En 2011, une affiche de Die Partei se moquait de la «mode» Obama.

Ça a tout l'air d'une blague et pourtant, c'est vrai: Die Partei, «le parti», ou plutôt le «Parti pour le travail, l’État de droit, la protection des animaux, l’élitisme et l’initiative démocratique», figure sur la liste des 38 formations politiques allemandes autorisées à se présenter aux élections législatives du 22 septembre.

Ce vrai-faux parti allemand n'en est pas peu fier: après s'être présenté une première fois aux élections fédérales en 2005 (récoltant moins de 0,1% des voix), Die Partei avait été écarté de la course à la chancellerie la fois suivante, en raison de son «manque de sérieux». Piqué au vif, son candidat Martin Sonneborn s'en était allé porter plainte au Tribunal constitutionnel fédéral, qui n'avait pas donné suite. L'affaire avait fait un tel boucan que des observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) avaient fini par s'en mêler en plaidant en faveur du parti.

Résultat des courses: la composition du comité qui statue sur l'éligibilité des partis au Bundestag, tout comme la procédure et les possibilités de recours juridiques —passionné(e) de droit germanophone, tu peux lire ceci— ont été modifiés pour éviter les conflits d'intérêts, et Die Partei est à nouveau autorisé à jouer dans la cour des grands.

«Nous n'avons pas de contenu»

Quand on demande au pince-sans-rire Martin Sonneborn, 48 ans, à la fois président et candidat du parti, de présenter celui-ci en quelques mots, voici ce qu'il répond, sans presque jamais se départir de la grise mine qu'il se compose quand il parle à la presse:

«Die Partei ne défend absolument rien, nous n'avons pas de contenu. Nous sommes le plus moderne des partis et nous menons une politique turbomoderne, sans prise de position. En Allemagne, les partis ont arrêté d'avoir un contenu politique il y a quelques années et nous sommes les premiers à l'avoir compris. Nous avons analysé les campagnes électorales en Amérique et constaté qu'il est mieux de proposer une revendication dénuée de sens ou bien une politique vide de contenu, populiste et sympathique pour faire de la propagande.»

Quand il ne fait pas de politique, Martin Sonneborn est le directeur de publication —et ex-rédacteur en chef— de Titanic, un mensuel satirique de gauche qui rappelle le feu bon vieux Hara-Kiri.

«Construire des murs agréables sur le plan esthétique»

Désireux d'aller encore plus loin dans la critique bête et méchante de la politique allemande —voici ce à quoi ressemble un spot de campagne de Die Partei et à quoi ressemble son programme, également diffusé à la télévision publique, en matière de politique familiale— il a fondé cette parodie de parti politique avec quelques autres journalistes de la rédaction du magazine en 2004, avec pour proposition-phare la reconstruction du mur de Berlin pour tourner en dérision les tensions qui existent toujours entre Allemands de l'Ouest et de l'Est:

«Nous l'avons revendiquée car c'était un tabou dans la politique allemande. Personne n'a jamais dit qu'il y a deux moitiés qui ne se développent pas ensemble. Cela nous a plu d'être la seule voix qui insiste sur le fait que nous ne sommes pas "un" peuple. À ce moment-là, 25% des Allemands déclaraient qu'ils souhaitaient qu'on reconstruise le Mur. Nous avons ensuite abandonné l'idée car cela nous semblait ennuyeux. Parce que quand on a fait une bonne blague pendant dix ans, il y a un moment où il faut s'arrêter.»

Mais par crainte de perdre des voix chez ceux qui continuent à associer le parti à son projet ubuesque, poursuit Sonneborn sur un ton d'expert en marketing, il a trouvé une parade pour continuer à se poser en bâtisseur visionnaire vis-à-vis de ses électeurs: construire un mur autour de l'Allemagne pour «stopper ces flux financiers incontrôlables». Le candidat pense d'ailleurs tenir là «un produit d'exportation» prometteur :

«Les Français eux aussi voudront un jour se démarquer entre Français du Nord ou du Sud, et je pense qu'ils trouveraient cela sympa s'ils pouvaient construire un mur. La Belgique n'a pu instaurer de gouvernement depuis plus d'un an: les Belges ont clairement besoin d'un mur entre les Flamands et les Wallons. En Suisse, il y a trois peuples qui doivent être séparés par des murs. Chaque pays a sa petite minorité qu'il n'aime pas. Nous sommes aussi en contact avec des experts israéliens afin de pouvoir construire des murs agréables sur le plan esthétique, et ce en utilisant des techniques modernes

Un siège au Parlement de Lübeck

Les élucubrations politico-historiques du petit parti satirique ne l'empêchent pourtant pas d'avoir un réel poids politique. Certes, Die Partei est une vaste blague, mais il compte aujourd'hui plus de 10.000 adhérents. L'objectif qu'il s'était fixé à sa création d'obtenir plus d'adhérents que le parti néonazi NPD, qui compte désormais moins de 6.000 adhérents, est réussi.

Et il dispose même depuis juin dernier d'un siège au conseil de la commune de Lübeck, où son candidat Bastian Langbehn, un vendeur barbu de 30 ans qui a fait principalement campagne sur le thème de la saleté dans les toilettes des lycées de la ville, a remporté 1,3% des voix. Sonneborn lui a conseillé de faire ce qu'il voulait, du moment qu'il était drôle.

L'arrivée de ce député improbable a semé le trouble dans les rangs du Parlement de Lübeck. Les députés ont observé cet hurluberlu avec une grande méfiance pendant les premières semaines.

Mal à l'aise d'être passé de l'autre côté, Bastian Langbehn a d'abord multiplié les provocations et les déclarations fracassantes, mais s'est vite rendu compte qu'il ne pouvait pas tenir son rôle de comique à la longue. Il a donc décidé de prendre ses responsabilités de député en optant pour un mélange risqué entre sérieux et dérision.

«Angela Merkel a un plan»

Die Partei se présente cette année aux élections fédérales avec un programme en treize points, parmi lesquels l'instauration d'un quota de 17% de fainéants dans les conseils d'administration des entreprises allemandes, la suppression des médias publics en prenant modèle sur la Grèce, la mise en place d'un plafonnement des salaires des managers à moins de 25.000 fois celui d'un salarié lambda ou encore la tenue d'un grand procès public dans un stade où Angela Merkel comparaîtrait dans une cage pour justifier de son action gouvernementale...

Martin Sonneborn ne veut d'ailleurs surtout pas voir la chancelière réélue à la tête de l'Allemagne. C'est pour cela qu'il organisait, ce vendredi 13 septembre, une «i-demo» devant la porte de Brandebourg à Berlin pour adresser à Angela Merkel les messages que lui auront envoyé les internautes via son site, qui pourront ainsi manifester tout en restant tranquilles sur leur canapé, argue Sonneborn. Accorder un troisième mandat à la candidate de la CDU représenterait une grande menace pour l'Allemagne, selon lui:

«Je crois qu'elle a un plan. Je crois que la RDA, autrefois, a fait ouvrir le Mur exprès pour nous prendre notre prospérité, pour avoir accès aux caisses de l'Ouest. Ils ont essayé de prendre les trois plus hautes fonctions en Allemagne: le président est un Allemand de l'Est […], la chancelière est une Allemande de l'Est et ils ont aussi cherché à prendre le poste d'entraîneur de l'équipe de football nationale avec Matthias Sammer. Heureusement ils n'y sont pas arrivés, sinon les trois plus grandes fonctions seraient occupées par des Allemands de l'Est. […] Merkel a fait chuter l'économie de ce pays à un niveau semblable à celui de la RDA. Le train ne roule plus, les autoroutes sont abîmées, [...] les canaux ne fonctionnent pas, il y a des coupures d'électricité... Dans cinq ans, on est en RDA si nous n'arrivons pas au pouvoir.»

À la fin de l'entretien, émoustillé à l'idée d'être lu par un public français, il promet, solennel, qu'en cas de victoire aux législatives, la paix règnera entre l'Allemagne et la France. Il ne manquait plus que ça.

Annabelle Georgen

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