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Chili, Panama, Irak, ex-Yougoslavie... Quand la musique devient un instrument de torture

Caroline Piquet, mis à jour le 11.09.2013 à 19 h 30

La capture de Manuel Noriega, le 3 janvier 1990. Via Wikimedia Commons.

La capture de Manuel Noriega, le 3 janvier 1990. Via Wikimedia Commons.

La musique, si elle est largement louée pour sa capacité à émanciper et rassembler, peut aussi être source de douleur et un outil d’incitation à la soumission. Cet aspect le plus sombre de la musique, ce potentiel de nuisance terrible, est rarement mentionné dans les études universitaires de musicologie.

Une étude britannique publiée à l'occasion du 40e anniversaire du coup d'Etat du dictateur chilien Augusto Pinochet a recueilli des témoignages attestant l’utilisation de morceaux de musique populaire comme instrument de torture. Du Julio Iglesias, la bande son de Orange mécanique ou encore Gigi l’amoroso de Dalida ont été «joués à plein volume pendant des journées entières […] pour infliger des dommages psychologiques et physiques», explique Katia Chornik, de l'université de Manchester, dont le travail a été largement relayé par la presse.

Dans une enquête publiée en 2002, deux chercheurs de l’Université de Cambridge, Martin Cloonan et Bruce Johnson, s'étaient déjà intéressés à l’utilisation de chansons populaires comme instrument d’oppression. Ils expliquaient que quelle que soit la musique diffusée, elle est infligée aux détenus avec une telle violence qu’ils sont laminés psychologiquement.

Cette technique fait partie de ce qu’on appelle la «torture légère», une combinaison soigneusement dosée de moyens de coercition psychologiques et physiques qui, sans aller jusqu’à provoquer la mort, peut causer des traumatismes psychologiques considérables. Conçue pour priver la victime de sommeil et générer une surstimulation sensorielle, elle peut en devenir insupportable.

L'un des exemples les plus connus concerne le Panama. Quand les Etats-Unis envahissent ce petit Etat d'Amérique centrale, en décembre 1989, le président Noriega se réfugie dans l’ambassade du Saint-Siège, immédiatement encerclée par les troupes américaines. Les Marines diffusent alors en boucle du hard-rock à un niveau assourdissant, dont Panama de Van Halen. Noriega se rend au bout de onze jours.

Cette technique a aussi été utilisée par les Etats-Unis dans une période plus récente. Le 10 décembre 2008, une campagne de protestation était d'ailleurs initiée par des groupes et des artistes de renom, dont Massive Attack, contre la torture par la musique en prison, pratiquée par l'armée américaine en Irak, en Afghanistan et à Guantanamo.

Le 22 octobre 2009, un collectif de musiciens lançait une procédure pour que le gouvernement américain dévoile la liste des morceaux utilisés comme outil de torture en vertu du Freedom of Information Act (loi sur la liberté de l’information). La National Security Archive, une ONG qui a porté la demande du collectif, a demandé confirmation au gouvernement américain en s’appuyant sur une liste de noms provenant de rapports déclassifiés et de témoignages d’anciens détenus et gardiens.

Dans cette playlist de la torture, on trouvait des groupes de rocks plus ou moins hard ou métalleux (AC/DC, Aerosmith, Marilyn Manson, Metallica, Nine Inch Nails, Rage Against The Machine ou encore les Red Hot Chili Peppers), de la pop (les Bee Gees, Britney Spears, Christina Aguilera, Prince…), du rap (Dr. Dre, Eminem, Redman…), mais aussi de la musique de dessins animés pour enfants (les bandes sons des émissions Barney et ses amis ou Sesame Street).

Mais la torture par la musique, comme le prouve d'ailleurs l'étude de Katia Chornik, n'est pas l'apanage des Etats-Unis et peut prendre des formes différentes. Dans leur recherche, Martin Cloonan et Bruce Johnson citent les travaux de Svanibor Pettan, un universitaire qui avait analysé l'utilisation de la musique pendant la guerre en ex-Yougoslavie et rapportait des témoignages de détenus croates condamnés à chanter des chants serbes jusqu’à l’épuisement. De la même façon, en juin 2000, au Zimbabwe, un couple d’opposants au régime de Mugabe, membres du MDC, avaient été flagellés pendant cinq heures en public et obligés pendant ce temps d’entonner le chant du Zanu-PF (le parti au pouvoir).

Pour approfondir encore le sujet, on peut se reporter au récent documentaire de Tristan Chytoschek, La musique comme instrument de torture, diffusé en janvier sur Arte.

Caroline Piquet
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