Syrie / Monde

Le témoignage d’un déserteur des forces armées syriennes, arrêté pour avoir refusé de tirer sur des civils

Temps de lecture : 2 min

Des soldats des forces loyales dans le village d'Arida le 20 mai 2011, près de la frontière libanaise. Omar Ibrahim/Reuters
Des soldats des forces loyales dans le village d'Arida le 20 mai 2011, près de la frontière libanaise. Omar Ibrahim/Reuters

Arrêté et torturé pendant des mois pour avoir refusé de tirer sur des civils, un ex-sergent de l’armée de Bachar el-Assad témoigne. L’interview fleuve est publiée dans le Daily Beast, en deux parties: dans la première, il raconte comment la vie d'un simple conscrit bascule peu à peu dans l’horreur, puis, dans la seconde, son arrestation et les mois de torture qui ont suivi.

Adrew Slater, de l’Université américaine d’Irak à Souleymaniah, a mené l’entretien pour attirer l’attention sur le sort terrible de ces soldats enrôlés de force dans l’armée régulière, «traumatisés par les brutalités auxquelles ils ont participé, pour une cause qu’ils méprisaient», et dont le sort n'intéresse personne:

«Face à une mort certaine pour désertion, et contre d’éventuelles représailles contre leur famille, beaucoup de soldats se sont retrouvés dans la situation cauchemardesque d’avoir à choisir entre commettre des crimes de guerre où l’exécution.»

Lorsqu’il est appelé en 2010, ce cuisinier kurde originaire de la ville de touristique de Zabadani, près du Liban, pensait qu’il allait faire ses deux années de service militaire le plus simplement du monde. Il est nommé sergent en charge d’une division de blindés envoyée dans la ville de Deraa, point de départ des protestations en mars 2011.

Mais petit à petit, les manifestations pacifiques rassemblent de plus en plus de monde. Un jour, le colonel leur demande de tirer sur la foule:

«Je me souviens des corps qui gisaient dans les rues désertes.»

Avec le durcissement du mouvement, son unité est encouragée à exercer la terreur sur la population: exécutions sommaires, pillages, destructions des réserves d’eau… Un stade de la ville devient une morgue improvisée, où les corps s’entassent. A partir du mois d’août, les soldats organisent des rafles:

«Quand nous pénétrions dans les maisons, les femmes se mettaient à hurler et pleurer. Quand aux hommes, soit ils s’enfuyaient en courant —dans ce cas on tirait à vue—, soit ils se cachaient. […] Ils ne se laissaient pas facilement arrêter, parce qu’ils savaient ce qui allait leur arriver. Ils étaient ligotés, parqués les yeux bandés dans un bus, direction le stade [faisant office de morgue, NDLR]

«Ces scènes ont commencé à me rendre fou.» A cause des «écoutes de l’armée», impossible pour lui de confier sa détresse à ses parents lors qu’il les a au téléphone.

Un vendredi, ordre lui est donné d’abattre une trentaine de civils sortant d’une mosquée. Il demande à ses hommes de tirer par-dessus de la foule.

Le sergent est alors arrêté par les services de renseignement syrien, les moukhabarat, et nie avoir donné l’ordre de rater les cibles. Il est torturé pendant six jours et finit par signer des aveux. Grace à l’aide d’un avocat, il est libéré en conditionnelle jusqu’à son procès. Il a fini par quitter le pays avec des faux papiers en juin 2012.

Caroline Piquet

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