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Le futur gouvernement allemand sera-t-il jamaïcain?

Annabelle Georgen, mis à jour le 04.09.2013 à 15 h 00

À quelques semaines des élections, les partis politiques engagés dans la course à la chancellerie se livrent au traditionnel petit jeu des coalitions. Alors, le futur gouvernement, noir-jaune-vert? Noir-rouge? Rouge-vert?

Trois jeunes femmes portant des maillots de la Jamaïque illustrent à quoi ressemblerait un gouvernement «jamaïcain» devant le Bundestag, le 22 septembre 2005. REUTERS/Pawel Kopczynski.

Trois jeunes femmes portant des maillots de la Jamaïque illustrent à quoi ressemblerait un gouvernement «jamaïcain» devant le Bundestag, le 22 septembre 2005. REUTERS/Pawel Kopczynski.

Les Allemands n'ont pas déposé leurs bulletins dans les urnes que les partis politiques tirent déjà des plans sur la comète depuis des semaines. Et pour cause: il est extrêmement rare qu'un parti puisse constituer à lui seul une majorité au Bundestag. Étant donné que le choix des députés au Parlement influe directement sur celui du gouvernement, ces deux instances n'étant pas strictement séparées –comme le disait le juriste et homme politique allemand Hugo Preuß, le gouvernement est «le sang du sang et la chair de la chair» du Bundestag–, trouver des alliés s'avère donc vital.

La CDU d'Angela Merkel et les libéraux du FPD, dans l'espoir d'être reconduits au gouvernement, avancent donc aujourd'hui main dans la main, tandis que les sociaux-démocrates du SPD et les Verts se font les yeux doux. Noir-jaune contre rouge-vert.

Mais les derniers sondages donnent ces deux alliances perdantes. Les deux grands rivaux historiques que sont la CDU et le SPD sont donc désormais obligés de regarder ailleurs.

Même si Peer Steinbrück, le candidat du SPD et ex-ministre des Finances sous le cabinet Merkel I, a fait récemment savoir qu'il ne s'abaisserait pas à accepter un poste de ministre dans le cas où Angela Merkel serait réélue, plusieurs ténors du parti n'excluent pas de former une grande coalition noir-rouge avec les chrétiens-démocrates, comme ça a été le cas de 2005 à 2009. La chancelière sortante a comme à son habitude fait montre d'un réalisme teinté de pragmatisme en qualifiant de «totalement improbable» l'hypothèse d'un refus de la CDU de faire alliance avec le SPD.

Noir, comme la couleur de la soutane

En Allemagne, les grands partis politiques sont désignés par leur couleur. Bien que l'Union démocrate chrétienne (CDU) a opté pour le orange il y a quelques années, elle continue d'être symbolisée par le noir, en référence à la couleur de la soutane des ecclésiastiques. Rouge pour le parti social démocrate, jaune pour les libéraux, vert pour les écologistes, rouge également pour le parti d'extrême gauche Die Linke («la gauche»), orange pour les Pirates.

À partir de ce nuancier politique, de nombreuses combinaisons sont imaginables. Mais le but du jeu pour les partis qui signent un contrat de coalition étant d'arriver à se supporter mutuellement pendant quatre ans, peu de configurations sont réalistes. Voici tout de même la liste quasi-exhaustive des scénarii théoriquement possibles de l'après 22 septembre:

Une grande coalition noire-rouge

C'est la configuration à la fois la plus probable et la plus redoutée par la CDU et le SPD. D'après les derniers sondages, les deux partis cumuleraient à eux deux 62% des voix (39% pour la CDU, 23% pour le SPD). On l'appelle «grande» car elle correspond à l'alliance des deux partis qui ont le plus de poids au Parlement. Si la CDU et le SPD n'ont été amenés à régner ensemble à l'échelle fédérale que deux fois, de 1966 à 1969 et de 2005 à 2009, la grande coalition est devenue une normalité dans les seize Länder que compte l'Allemagne: cinq d'entre eux sont aujourd'hui régis par un duo CDU/SPD.

Mais former à nouveau une grande coalition avec la CDU pourrait s'avérer désastreux pour le SPD, l'expérience montrant que les électeurs font payer la note au plus petit des deux partenaires aux élections suivantes.

Il est en outre souvent reproché aux grandes coalitions de ne pas être opérationnelles sur le plan des réformes et de la mise en œuvre de nouvelles lois. «Les grandes coalitions annulent les grandes coalitions», comme l'écrit le quotidien Der Tagesspiegel, qui rappelle que «la grande coalition de 2005 osait peu, les groupes d'intérêts des deux partis se bloquaient sans cesse les uns les autres».

Une coalition noir-jaune

On reprend les mêmes et on continue. C'est l'alliance stratégique conclue par Angela Merkel avec le FDP, malgré une cohabitation difficile à la tête de l'Allemagne ces quatre dernières années. D'après les sondages, elle a du souci à se faire: les libéraux plafonnent tout juste à 6% des intentions de vote, très loin derrière les partis d'opposition.

Une coalition rouge-vert

Le rêve des deux grands partis de l'opposition, le SPD et les Verts, qui ont gouverné ainsi entre 1998 et 2005. Difficilement réalisable d'après les sondages. À eux-deux, il ne remporteraient qu'un peu plus d'un tiers des suffrages, les écologistes n'étant crédités que de 11% des intentions de vote. Ce qui leur laisse au moins espérer qu'ils auront du poids au sein de l'opposition au Bundestag. D'après le quotidien Handelsblatt, c'est la coalition qui remporte le plus d'adhésion parmi les fonctionnaires allemands.

Une coalition noir-vert

Les conservateurs de la CDU main dans la main avec les écologistes? Très peu probable. Pour les Verts, ce serait le meilleur moyen de se couper de leur base électorale.

À eux deux, les deux partis atteindraient pourtant la majorité absolue. Une telle coalition a déjà existé à l'échelle d'un Land, à la tête de la ville-État de Hambourg entre 2008 et 2010. Mais elle a été interrompue avant la fin de la mandature par les Verts suite à de nombreux désaccords avec la CDU.

Une coalition en feu tricolore

Les Allemands ne manquent pas d'humour dans leur façon de nommer les différentes constellations politiques. Une coalition en feu tricolore rassemblerait à la fois le SPD, le FDP et les Verts. Une hypothèse très peu probable, les deux derniers ne pouvant pas se sentir. D'autant plus que ce type de coalition a souvent échoué dans les Länder.

Une coalition rouge-vert-rouge

Créditée de 10% des voix, Die Linke se voit déjà en position de marchander. Même si l'option d'une alliance est à ranger au placard, le président du parti s'est dit prêt à «tolérer» le SPD et les Verts si jamais ils se retrouvaient en minorité au Parlement, c'est-à-dire de se retrouver de facto entre le gouvernement et l'opposition. Une première.

De leur côté, le SPD et les Verts excluent toute coopération. Peer Steinbrück a même fait savoir qu'il faudrait attendre plusieurs années pour voir si Die Linke est capable de gouverner au sein d'une coalition à l'échelle fédérale.

Une coalition jamaïcaine

Noir-jaune-vert, les couleurs du drapeau jamaïcain. Là encore s'exprime la fantaisie germanique, bien que le terme n'ait rien d'officiel.

Cette alliance étrange a fait ses preuves ces dernières années au niveau local, mais a montré ses limites au niveau régional: le Landtag de la Sarre, devenu jamaïcain en 2009, n'a pas tenu trois ans. Les libéraux et les écologistes, rappelons le, ne pouvant pas se sentir, la probabilité de voir éclore un gouvernement jamaïcain frise le zéro.

Une coalition rouge-vert-orange

Une hypothèse fournie récemment par le quotidien de gauche Die Tageszeitung, qui n'y croit pas lui-même. Elle paraît en effet peu probable vu le marasme électoral dans lequel s'est enlisé le Parti pirate ces derniers mois. Alors que l'an dernier, après une ascension fulgurante, il était célébré comme la troisième force politique du pays, le soufflé est vite retombé: 3% des intentions de vote.

Il est fort à parier que ce jeu des alliances va se prolonger jusqu'au 22 septembre, au gré des prises de position des candidats à la chancellerie et des sondages d'opinion, à la manière d'un kaléidoscope laissant entrevoir de nouvelles combinaisons à chaque sondage.

Annabelle Georgen

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