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Pourquoi le conflit en Syrie n'est pas une guerre civile

Joshua Keating, mis à jour le 24.08.2013 à 9 h 07

Ce terme n'est pas approprié pour décrire un conflit qui s’est étendu au Liban et implique de nombreux autres pays.

Un soldat de l'Armée syrienne libre à Alep le 11 août 2013. REUTERS/Stringer .

Un soldat de l'Armée syrienne libre à Alep le 11 août 2013. REUTERS/Stringer .

Il fut un temps où les médias et les experts employaient l’expression «guerre civile» avec prudence. Pourtant, cela semble désormais être le terme de prédilection pour désigner les violences actuelles en Syrie. Mais est-ce seulement approprié pour décrire un conflit qui s’est entretemps étendu au Liban et implique plusieurs autres pays tels que la Turquie, la Jordanie, Israël, l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Russie et les Etats-Unis?

Dans un récent article de la World Bank Policy intitulé «Qu’est-ce qu’une guerre civile?», les économistes Mark Gersovitz et Norma Kriger affirment que l’expression est trop souvent utilisée et qu’elle induit en erreur. (L’article est une critique des modèles économétriques actuels, mais avec des références aussi vastes que Max Weber ou Ludwig Wittgenstein, ses ambitions sont bien plus larges). Les deux auteurs se focalisent en particulier sur l’Afrique subsaharienne, affirmant que dans cette région, «les événements généralement décrits comme des guerres civiles […] ne sont souvent pas des conflits internes».

Alors, qu’est-ce qu’une guerre civile? Voilà une partie de la définition qu’ils proposent:

«Une guerre civile se définit par un conflit prolongé de grande échelle, politiquement organisé, physiquement violent, qui se produit au sein d’un pays, principalement entre deux larges groupes de citoyens qui se disputent le monopole de la force physique. Les guerres civiles entraînent une violence interne soutenue et à grande échelle, qui les distingue des épisodes de violence politique intenses mais limités qui contestent le monopole de la force, comme les coups d’Etat, les rébellions ou les assassinats politiques. Des acteurs externes peuvent être amenés à participer à une guerre civile, mais la violence se produit dans les limites du pays, et implique majoritairement des acteurs internes.»

Une guerre civile n'implique pas les autres pays

En se basant sur ces critères, les deux économistes vont jusqu’à dire que «le seul cas de guerre civile dans l’Afrique subsaharienne depuis la vague d'’indépendances» est la guerre du Biafra à la fin des années 1960, et même celle-ci avait entraîné l’ingérence de certains acteurs internationaux comme la Grande-Bretagne ou l’Union soviétique.

En fait, selon nos auteurs, la majorité des guerres en Afrique sont ce qu’ils appellent des «complexes de guerre régionaux» —des conflits parfois actifs, parfois latents, qui impliquent plusieurs pays sur plusieurs années ou décennies.

Par exemple, après le génocide au Rwanda, les milices hutu ont fui vers le Congo en 1996, débouchant sur une invasion par le gouvernement rwandais tutsi, qui s’est ensuite répercutée en une série de conflits, principalement connus comme la première et la deuxième guerre du Congo. Ces conflits ont eux-mêmes impliqué une demi-douzaine d’autres pays et continuent encore aujourd’hui sous de diverses formes. Dans l’article de Mark Gersovitz et Norma Kriger, ceci est appelé le «complexe des Grands Lacs». Comme exemple plus récent, on peut aussi prendre l’effondrement du régime de Mouammar Kadhafi en Lybie, qui a changé la dynamique du conflit malien.

Alors, pourquoi est-il important de bien qualifier ces guerres? Parce que concevoir ces guerres comme des conflits internationaux et non pas des conflits internes permet d’expliquer pourquoi elles sont si dures à arrêter. «On pourrait croire qu’il suffit de retirer un élément du conflit pour que la guerre cesse», a expliqué Gersovitz à Slate.com. «Les choses pourraient certes se calmer pendant un certain temps, mais elles peuvent s’enflammer à nouveau lorsque l’un des pays dérape et lance une réaction en chaîne parmi les autres.»

Ne pas suggérer que le problème est isolé

Et puis, il y a aussi la question de l’évolution plus globale des conflits armés. L’un des truismes les plus répandus en relations internationales ces jours-ci est que nous passons d’une période de conflits internationaux à des conflits intranationaux. Les guerres entre gouvernements sont peu à peu remplacées par des conflits entre des groupes armés au sein d’un même pays, surtout dans les régions du monde les plus instables. Mais selon Mark Gersovitz, «la plupart des guerres ne sont ni interétatiques, ni intraétatiques. Je ne pense pas que faire ce contraste soit très utile».

En ce qui concerne la guerre en Syrie, Gersovitz «la considère comme un complexe régional. On peut voir ses antécédents, avec la soi-disant guerre civile libanaise [des années 1980], dans laquelle la Syrie avait joué un rôle actif, tout comme Israël». De toute évidence, ces pays sont d’ailleurs fortement impliqués dans la situation actuelle.

Considérer la situation en Syrie comme une guerre civile, c’est suggérer que ceci n’est qu’un problème nouveau et isolé. En plus, cela risque de nous donner la fausse impression que lorsque la violence s’arrêtera enfin, le conflit sera terminé. Il est donc important de garder en tête cette nuance, notamment en ce qui concerne d’autres pays pour lesquels l’expression ennuyeuse de «guerre civile» commence déjà à être utilisée.

Joshua Keating

Joshua Keating
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Journaliste
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