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Allemagne 2013: pourquoi les politiques aiment les saucisses

Annabelle Georgen, mis à jour le 22.08.2013 à 15 h 06

Passage obligé dans toute carrière politique qui se respecte en Allemagne, la dégustation publique d'une Bratwurst dégoulinante de graisse s'avère être une technique périlleuse mais efficace pour gagner des voix parmi les électeurs. Décryptage avec Constantin Alexander, spécialiste de la charcuterie politique.

Angela Merkel lors de la campagne électorale de 2009. REUTERS/Wolfgang Rattay.

Angela Merkel lors de la campagne électorale de 2009. REUTERS/Wolfgang Rattay.

«Il n'existe pas de façon digne de manger une Bratwurst.» Le verdict de Constantin Alexander est sans appel. Le journaliste et politologue allemand sait de quoi il parle: rédacteur à l'agence de presse DPA, il a vu passer des centaines de photos de leaders politiques immortalisés en train de mordre à pleines dents dans cette saucisse grillée à base de viande de porc, très appréciée en Allemagne, qui se déguste traditionnellement dans un petit pain rond et généreusement agrémentée de moutarde, idéalement avec une chope de bière.

Et pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une faiblesse propre à la classe politique, il a même écumé les marchés de Noël pour voir comment s'y prenaient les badauds habitués à dévorer des saucisses toute l'année:

«Ça n'est jamais beau quand quelqu'un mord dans une saucisse grillée.»

Mais voilà, en Allemagne, manger une Bratwurst semble être le moyen le plus évident pour un homme ou femme politique de se montrer proche du peuple, de toucher ses électeurs droit au cœur, de faire rêver dans les chaumières. La saucisse y jouit d'un statut quasi sacré. Il n'y a qu'à voir le tollé provoqué récemment par l'annonce du projet des Verts d'instaurer une journée végétarienne dans les cantines. Explications:

«En Allemagne, la Bratwurst, c'est l'aliment le plus populaire qui soit. On la trouve quasiment dans toutes les gares pour un euro. Il existe aussi des versions de luxe. On la trouve également dans les restaurants bio, et même sous une forme végétarienne, avec du tofu. À la fin de la guerre, pour beaucoup de gens, c'était le seul morceau de viande qu'on pouvait s'offrir. C'est un aliment qui n'est pas lié à une classe particulière, pas réduit à un certain milieu. C'est le fast-food allemand.»

Constantin Alexander a le sens de l'humour. Sur son tumblr People Biting Into Bratwurst, il collectionne les clichés montrant des politiciens allemands et des illustres inconnus en train de se livrer à ce rituel étrange et totalement cliché.

Difficile d'imaginer un équivalent français... Le jambon-beurre? Grand absent des campagnes électorales et des ors élyséens. Même lorsque les candidats aiment à se présenter en hommes et femmes «de terrain», ils se risquent tout au plus à se mettre en scène en train de faire leurs courses.

Quoique. L'air de rien, quelques mois avant d'être élu, François Hollande s'était offert un casse-croûte aux relents franco-allemands —une saucisse glissée dans une baguette— en compagnie des métallos d'Arcelor Mittal. Ce modeste sandwich se voulait-il un subtil gage d'amitié à l'attention d'Angela Merkel? Sa symbolique supposée a en tout cas échappé à tout le monde.

«Ni trop de dents ni pas assez»

Mais revenons à nos saucisses. S'il est si difficile de les manger avec dignité, c'est d'abord parce qu'elles sont toujours chaudes et huileuses. Bref, on se brûle la langue et on s'en met partout. Pas vraiment photogénique.

Mais le plus grand obstacle à une ingurgitation distinguée de la Bratwurst, c'est sa forme, comme l'explique Constantin Alexander:

«C'est un symbole phallique. Il ne faut donc montrer ni trop de dents ni pas assez. Avoir l'air très décontracté et souverain. Il y a des photos d'Angela Merkel par exemple où elle mord dans sa saucisse de façon agressive. J'en ai parlé avec des politiciens conservateurs qui m'ont dit qu'ils trouvaient ça rebutant. Les hommes se sentent menacés. Et naturellement on ne doit pas non plus, comme c'est le cas dans de nombreuses publicités, faire de la Bratwurst un objet sexuel, ça donne également l'air idiot, on se ridiculise.»

Rares sont les élus qui savent se prêter au jeu sans avoir l'air carnassier ni langoureux. Horst Seehofer, président de la CSU, y parvient par exemple, mais il tient son Brötchen comme un enfant de choeur sa flûte. Angela Merkel s'est pourtant améliorée ces dernières années, fait remarquer monsieur Bratwurst:

«Autrefois elle était très maladroite, très énergique, très agressive en partie. Elle n'était vraiment pas à son avantage. Il faut plus de technique, et moins de force. Mais de la même façon que pour ce qui est de sa coiffure ou de ses vêtements, au fil des ans elle a l'air plus souveraine, perfectionniste. Elle est devenue très professionnelle.»

Le modèle Schröder

Son grand rival, Peer Steinbrück, le candidat du SPD, a pour l'instant réussi à se soustraire à cette figure imposée, du moins sous l'oeil des photographes. Les rares images dénichées par Constantin Alexander le montrent en train de dévorer une Currywurst, cette saucisse berlinoise noyée de ketchup et de curry servie tranchée. D'après lui, ça reste tout de même un désastre esthétique.

Seule une personnalité politique sort nettement du lot: Gerhard Schröder. Le geste est sûr, décontracté, presque élégant. Au point que l'ex-chancelier allemand a fini par semer le doute au sein des rédactions allemandes:

«Gerhard Schröder a été l'un des premiers hommes politiques allemands à se faire coacher dans plusieurs domaines. C'est un professionnel absolu vis-à-vis des médias. C'est pourquoi il y a des rumeurs selon lesquelles il aurait aussi appris à manger des saucisses ou bien que quelqu'un lui aurait montré comment on fait.»

Le fast-food étant décidément éminemment politique, d'autres n'hésitent à faire passer leur message en insistant sur la portée symbolique des aliments qu'ils portent à leur bouche. Ainsi de Claudia Roth, coprésidente des Verts, qui quitte à manger de la viande préfère s'afficher en train de déguster un Döner turc, portant haut les valeurs du modèle multikulti.

Une idée que n'a pas tardé à lui piquer Angela Merkel, posant à son tour fièrement à côté du tourne-broche, sans se défaire de son petit côté sanguin habituel. Heureusement que le ridicule ne tue pas.

Annabelle Georgen

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