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Lutte contre le sida: le VIH s'adapte, le vaccin s'éloigne

Jean-Yves Nau, mis à jour le 30.07.2013 à 18 h 39

Depuis trente ans, le virus évolue en permanence pour contourner les réponses immunitaires humaines. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour la mise au point d’un vaccin protecteur.

Cellule infectée par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) examinée en microscopie électronique à balayage (MEB). © Inserm /  Philippe Roingeard

Cellule infectée par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) examinée en microscopie électronique à balayage (MEB). © Inserm / Philippe Roingeard

Ce n’est sans doute pas la publication médicale la plus enthousiasmante de l’année. Une équipe de chercheurs français vient de démontrer que depuis qu’il a été identifié et isolé, le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) n’a cessé de s’adapter en «s’humanisant». Au fil du temps et des recombinaisons génétiques, il évolue en donnant naissance à de multiples souches «variantes». Et il parvient à déjouer continuellement les réponses biologiques de défense que les personnes infectées développent naturellement contre lui. 

Au centre de cette découverte, les anticorps neutralisants. On désigne ainsi des molécules synthétisées par l’organisme lorsqu’il est confronté à certains virus pathogènes. Parallèlement à l’immunité dite «cellulaire» (celle des CD4 notamment), ces anticorps (immunité  dite «humorale») ont pour fonction de s’opposer aux infections ou aux réinfections. Dans le cas du VIH, ces mêmes anticorps agissent en tentant de s’opposer à l'entrée du virus dans les cellules qu’ils cherchent à infecter.

Mais à eux seuls ils ne parviennent pas à protéger l’organisme de l’infection. La plupart des recherches sur les vaccins protecteurs se fondent sur ces anticorps: l’idée centrale est de parvenir à en faire produire suffisamment pour protéger contre l’infection si le VIH pénètre dans l’organisme. 

Usant d’un euphémisme concernant la découverte des chercheurs français, l’Inserm explique dans un communiqué de presse que cette dernière «complique» la mise au point d’un vaccin préventif efficace. Publié dans le dernier numéro de la revue PLoS Pathogens, ce travail est signé d’une équipe de chercheurs de l’unité de recherche Inserm, «Morphogenèse et antigenicité du VIH et des virus des hépatites» dirigée par Martine Braibant et Francis Barin.

Les auteurs démontrent qu’au cours de l’épidémie, le VIH est devenu de plus en plus insensible aux anticorps neutralisants produits contre lui. Les chercheurs français sont parvenus à démontrer ce phénomène en analysant les variations fines de structure des souches de VIH conservées dans plusieurs collections virologiques. Ces souches provenaient de prélèvements sanguins effectués sur 40 malades entre 1987 et 2010.

«Une sombre perspective»

Aucun des malades n’avait été traité par des médicaments antirétroviraux avant le prélèvement. Ce ne sont donc pas les résistances aux antirétroviraux qui peuvent expliquer ce phénomène, mais bien les propres ressources du VIH lui-même –son «génie pathogène».

«Il était bien connu qu’à l’échelle individuelle le VIH dispose des moyens de s’adapter et contourner les propres barrières de défenses dressées contre lui par la personne infectée, a expliqué Martine Braibant. Mais nos travaux établissent que l’évolution des capacités d’échappement du VIH aux anticorps neutralisants est un phénomène collectif, évolutif dans le temps et qu’il concerne toute la population. »

Dans ce contexte, les résultats des analyses génétiques fines de l’évolution des VIH depuis 1987 viennent compliquer une tâche qui était déjà éminemment complexe. C’est pourquoi ces résultats constituent ce que l’Inserm dénomme une «sombre perspective». Cette forme d’adaptation continue du VIH à l’évolution des réponses immunitaires humaines dirigées contre lui est un phénomène inattendu et malencontreux qui témoigne d’un nouvel aspect du «génie pathogène» du VIH. «On peut dire que d’un certain point de vue le VIH s’humanise», résume Martine Braibant. Il se révèle capable d’élaborer des réponses plus sophistiquées aux mêmes armes biologiques forgées contre lui depuis qu’il est apparu dans l’espèce humaine.

Pour autant, les chercheurs français se refusent à désespérer. Ils expliquent ainsi, dans la même publication, avoir identifié une possible réponse utilisable à des fins vaccinales. L’association de deux puissantes molécules leur semble encore aujourd’hui capable de neutraliser in vitro les souches virales les plus récentes et les plus évoluées du VIH. L’efficacité observée in vitro est d’autre part obtenue à des concentrations compatibles avec une utilisation chez l’homme. Il s’agit ici d’«anticorps monoclonaux neutralisants» développés outre-Atlantique par le Caltech et par le Scripps Research Institute (NIH45-46G54W et PGT128).

Plus généralement, cette étude souligne la nécessité absolue, trente ans après la découverte du VIH, de continuer à surveiller l’évolution constante de la structure de cet agent pathogène. Surveiller et conserver la mémoire des virus du passé.

J-Y.N

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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