Trayvon Martin? «Il y a 35 ans cela aurait pu être moi»: Barack Obama explique ce qu'est être noir à l'Amérique blanche

Barack Obama, le 19 juillet 2013. REUTERS/Larry Downing

Barack Obama, le 19 juillet 2013. REUTERS/Larry Downing

Ce que le président américain a déclaré vendredi.

Vendredi 19 juillet, Barack Obama est venu expliquer aux Etats-Unis ce que cela signifie d'être noir dans ce pays. Comme le relève NPR, «rares sont les jours où le président Obama a volontairement rappelé qu'il est le premier président africain-américain. Vendredi est de ceux-là».

Pour parler de la situation des noirs dans ce pays, Obama a fait ce qu'aucun autre président ne pouvait faire avant lui: il a parlé de lui. De son expérience. De ce qu'il a vécu dans sa chair. Même si, de toute évidence, être sénateur puis président des Etats-Unis vous évite nombre des humiliations subies par les Africains-Américains.

Lorsque Trayvon Martin avait été tué, abattu par George Zimmerman, il avait rappelé que Trayvon Martin aurait pu être son fils. Maintenant que George Zimmerman a été acquitté par un jury de Floride, Barack Obama va plus loin: il y a trente-cinq ans, il aurait pu être Trayvon Martin. Un futur président des Etats-Unis aurait pu être abattu dans la rue parce qu'il était noir et qu'un blanc se sentait menacé.

Voici la transcription de la déclaration faite par Barack Obama devant les journalistes venus vendredi à la Maison Blanche pour un point presse où il n'était pas censé intervenir:

Si je viens aujourd’hui, ce n’est pas pour répondre à des questions mais pour parler d’une question qui a évidemment retenu l’attention la semaine dernière, la décision dans l'affaire Trayvon Martin. J’ai donné une déclaration préliminaire juste après la décision, dimanche, mais à la vue du débat de la semaine dernière, j’ai pensé qu’il pourrait être utile que je développe un peu plus mes idées à ce sujet.

Avant tout (...) j’envoie mes pensées et mes prières, tout comme celles de Michelle, à la famille de Trayvon Martin, et je veux noter la grâce et la dignité avec lesquelles ils ont traité la situation. Je peux seulement imaginer ce qu’ils traversent et la façon dont ils gèrent la situation est remarquable.

La deuxième chose que je veux dire, c’est de répéter ce que j’ai dit dimanche: il va y avoir de nombreuses argumentations juridiques et je laisse les analystes juridiques et les journalistes discuter de ces questions.

Le juge a mené le procès d’une façon professionnelle. L’accusation et la défense ont exposé leurs arguments. Les jurés ont été correctement informés que dans un cas pareil le doute raisonnable était pertinent et, ils ont rendu un verdict. Et le jury a parlé, c’est comme ça que fonctionne notre système.

Mais je voudrais parler un peu plus du contexte et de la façon dont les gens ont répondu et ce qu’ils ont ressenti. Vous savez, quand Trayvon a été abattu, j’ai dit qu’il aurait pu être mon fils. Une autre façon de dire cela, c’est de dire que, il y a trente-cinq ans, j’aurais pu être Trayvon Martin. Et si vous pensez à la question de savoir pourquoi, dans la communauté africaine-américaine au moins, ce qui s’est passé a provoqué beaucoup de peine, je pense qu’il est important de reconnaître que la communauté africaine-américaine observe ces questions à travers un ensemble d'expériences, et une histoire qui ne disparaît pas.

Dans ce pays, il y a très peu d’hommes africains-américains qui n’ont jamais fait l’expérience d’être suivis quand ils font leurs courses au supermarché. Moi y compris.

Et il y a très peu d’hommes africains-américains qui n’ont pas fait l’expérience de traverser la rue et d’entendre les serrures des portiere sde voitures se fermer. Cela m’est arrivé, du moins avant que je sois sénateur. Il y a très peu d’hommes africains-américains qui n’ont pas fait l’expérience de monter dans un ascenseur et de voir une femme serrer nerveusement son sac et retenir sa respiration jusqu’à ce qu’elle ait la chance de pouvoir sortir. Cela arrive souvent.

Vous savez, je ne veux pas exagérer tout ça, mais cette série d’expériences éclaire la façon dont la communauté africaine-américaine interprète ce qui s’est passé en Floride.

La communauté africaine-américaine sait aussi qu'il existe une histoire de disparités raciales dans l'application de nos lois pénales, de la peine de mort à nos lois sur les drogues. Et cela finit pas avoir des conséquences sur la façon dont les gens interprètent ce cas.

Maintenant, il ne s’agit pas de dire que la communauté africaine-américaine est naïve quant au fait que les jeunes africains-américains sont impliqués de manière disproportionnée dans le système de justice pénale, qu’ils sont à la fois victimes et auteurs de violences de manière disproportionnée. Il ne s’agit pas de trouver des excuses, bien que les noirs interprètent tout cela dans un contexte historique.

Nous comprenons que certains actes de violence qui se déroulent dans les quartiers pauvres noirs à travers le pays trouvent leur origine dans un passé très violent de ce pays, et que la pauvreté et le dysfonctionnement que nous constatons dans ces communautés peuvent être attribués à une histoire très difficile.

Et donc, le fait que parfois, le fait de ne pas être reconnu s’ajoute à la frustration. Et que le fait que beaucoup de garçons africains-américains sont dépeints à grands traits, et que l’excuse est toute donnée: il y a ces statistiques qui montrent que les garçons africains-américains sont plus violent, utiliser cette excuse pour voir nos fils traités différemment est douloureux.

Je pense que la communauté africaine-américaine n’est pas non plus naïve quand elle pense que statistiquement, quelqu’un comme Trayvon Martin a statistiquement plus de risque d’être abattu par quelqu’un que quelqu’un d’autre.

Donc, comprenez que les défis existent pour les garçons africains-américains, mais ils sont gagnés par la frustration, je pense, quand ils ressentent que le contexte n’est pas là, ou que le contexte leur est refusé. Et, tout cela contribue, je pense, dans un sens, à se dire que si un jeune adolescent blanc avait été impliqué dans le même genre de scénario, à la fois le résultat et les conséquences auraient pu être différentes. 

Maintenant, la question pour moi, et je pense, pour plein d’autres, c’est : comment on prend ça ? Comment tirons-nous des leçons de cela pour bouger dans une direction positive ? Vous savez, je pense que l’on peut comprendre qu’il y ait eu des manifestations, des veillées et des protestations, et certains de ces trucs vont devoir faire leur chemin, tant que cela reste non-violent. Si je vois que des violences se déroulent, alors je rappellerai que cela déshonorerait ce qui est arrivé à Trayvon Martin et sa famille.

Mais, au-delà des protestions et des veillées, la question est: y a-t-il des choses concrètes que l’on peut faire ? Je sais qu’Eric Holder est en train d’examiner ce qu’il s’est passé là-bas, mais je pense que c’est important que les gens aient des attentes claires. Traditionnellement, le code pénal est une question du ressort des Etats et des gouvernements locaux. Et l’application de la loi se fait au niveau local, pas fédéral.

Cela ne veut pas dire qu’en tant que Nation nous ne puissions pas faire des choses qui, je pense, pourraient être productives. Alors, permettez-moi de vous donner quelques détails, pas un plan en cinq points, mais des domaines sur lesquels nous devrions, je pense, nous concentrer.

Point numéro un, justement parce que l’application de la loi est souvent déterminée localement, au niveau des Etats, je pense qu’il serait productif pour le ministère de la Justice, les gouverneurs, les maires de travailler sur l’application de la loi au niveau étatique et local pour réduire le genre de méfiance qu’il existe parfois.

Vous savez, quand j’étais dans l’Illinois, j’ai adopté une loi sur le profilage racial. Et cela a produit effectivement deux choses simples. D’abord, cela a permis de collecter des données sur les arrestations routières et sur la race de la personne arrêtée. Ensuite, cela nous a donné des ressources pour former la police de l’Etat à la façon d’envisager les préjugés raciaux et la façon de professionnaliser ce qu’ils faisaient.

Au départ, la police était réticente, mais ils en sont venus à reconnaître que si cela a été fait d'une manière équitable, simple, cela leur permettrait de mieux faire leur travail et que les communautés leur feraient davantage confiance et que cela serait utile à l'application de la loi. Et, évidemment, l'application de la loi est un travail très difficile.

Donc, voilà un domaine dans lequel je pense qu’il y a beaucoup de ressources et de bonnes pratiques qui pourraient être mises en œuvre si les Etats et les gouvernements locaux sont réceptifs. Et je pense que beaucoup d’entre eux le seront. Et, et essayons de voir d’autres façons de pousser ce genre de formation. 

Dans le même ordre d’idées, je pense qu’il serait utile d’examiner certaines lois étatiques et locales pour voir si elles sont conçues de manière à encourager le genre d’altercations, de confrontations et de tragédies que nous avons vues dans ce cas de Floride, plutôt que de désarmorcer les altercations potentielles.

Je sais qu’il y a eu des commentaires sur le fait que la Stand your grounds laaw [la loi «Défendez-vous] n’a pas été utilisée comme un moyen de défense dans ce cas.

D’un autre côté, si nous envoyons, en tant que société, à nos communautés le message selon lequel quelqu’un qui est armé a potentiellement le droit d’utiliser cette arme à feu, même s’il y a un autre moyen de se sortir de la situation, est-ce que cela va vraiment contribuer à la paix, à la sécurité et à l’ordre que nous aimerions voir?

Et, pour ceux qui résistent à l’idée que nous devrions réfléchir aux lois «Stand your ground», je demande juste d’imaginer : si Trayvon Martin avait eu l’âge d’être armé et s’il avait eu une arme, aurait-il pu se défendre [stand his ground] sur ce trottoir? Et aurions-nous trouvé «justifié» qu’il tire sur Monsieur Zimmerman, qui le suivait en voiture, parce qu’il se sentait menacé?

Et si la réponse à cette question est pour le moins ambiguë, il me semble que nous pourrions vouloir examiner ces lois.

Point numéro trois, et ceci est un projet à long terme : nous avons besoin de passer du temps à réfléchir à comment soutenir et renforcer nos garçons africains-américains. Et c’est quelque chose dont Michelle et moi-même parlons beaucoup. Il y a beaucoup d’enfants dehors qui ont besoin d’aide qui obtiennent un renforcement négatif. Et y a-t-il plus que nous puissions faire que leur donner le sentiment que leur pays se soucie d’eux et les valorise et veut investir en eux ?

Vous savez, je ne suis pas naïf quant aux perspectives de certains programmes fédéraux tout nouveaux.

Je ne suis sûr que cela soit ce dont nous sommes en train de parler ici. Mais je reconnais qu’en tant que président, j’ai un certain pouvoir de convocation.

Et il y a beaucoup de bons programmes qui sont menés sur ce front à travers le pays. Et c’est à nous de rassembler des chefs d’entreprises, des élus locaux, des membres du clergé, des célébrités, des athlètes pour comprendre comment nous allons faire un meilleur travail pour aider les jeunes africains-américains à sentir qu’ils font partie de cette société et qu’ils ont obtenu des voies et des pistes pour réussir. Vous savez, je pense que ça serait un assez bon résultat sorti d’une situation tragique. Et nous allons passer du temps à trailler et à penser à cela.

Enfin, je pense que cela va devenir important pour chacun d’entre nous de faire un peu d’introspection. Vous savez, il y a eu des discussions sur le fait de savoir si nous devrions convoquer un débat à propos de la race. Je n’ai jamais trouvé cela particulièrement productif quand les politiciens essaient d’organiser des débats. Ils finissent par être guidés et politisés et les gens restent sur les positions qu’ils avaient déjà.

D’un autre côté, il y a une possibilité pour que les gens soient un peu plus honnêtes dans un cadre familial, dans les églises ou sur leur lieu de travail, et au moins, demandez-vous à vous-même : est-ce que je chasse les préjugés de moi-même autant que je peux ? Est-ce que je juge les gens, autant que je peux, non pas sur la couleur de leur peau mais sur leur personnalité ? Ce serait, je pense, un bon exercice après cette tragédie.

Et permettez-moi de vous laisser avec une dernière pensée, que pour difficile et exigeant que cet épisode a été pour beaucoup de personne, je ne veux pas que vous perdiez de vue que les choses s’améliorent. Chaque génération semble faire des progrès en changeant d’attitude à propos de la race.

Je ne veux pas dire nous sommes dans une société post-raciale. Cela ne signifie pas que le racisme est éliminé. Mais vous savez, quand je parle à Malia et Sasha et que j'écoute leurs amis et que je les vois interagir, ils sont meilleurs que nous. Ils sont meilleurs que nous étions sur ces questions. Et c'est vrai dans toutes les communautés que j'ai visité tout le pays.

Vous savez, nous devons être vigilants et nous devons travailler sur ces questions, et ceux d’entre nous qui représentent l’autorité devraient faire tout ce que nous pouvons pour encourager les meilleurs anges de notre nature plutôt que d’utiliser ces épisodes pour accroître les divisions. Mais nous devrions aussi avoir confiance dans le fait que les enfants aujourd’hui, je pense, sont plus sensés que nous étions et certainement que ne l’étaient nos parents ou nos grands-parents et que le long de ce long et difficile voyage, vous savez, nous devenons une nation plus parfaite –pas une nation parfaite, mais une nation plus parfaite.

C’est bon? Merci à vous, les gars.

Traduit par C.C.