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Pourquoi Rolling Stone a vu juste en mettant Dzhokhar Tsarnaev en une

Mark Joseph Stern, mis à jour le 18.07.2013 à 12 h 02

Le magazine américain est énormément critiqué pour avoir choisi de mettre le responsable des attentats de Boston en couverture. Les détracteurs ont tort: il s'agit de bon journalisme.

Une du numéro 1188 magazine Rolling Stone.

Une du numéro 1188 magazine Rolling Stone.

Rolling Stone a révélé sa prochaine une, montrant un portrait de rêve du suspect des attentats de Boston, Dzhokhar Tsarnaev et beaucoup de gens ont fait part de leur indignation. Certains critiques disent que l'image fait de Tsarnaev une sorte de célébrité, d'autres pensent que ça en fait un martyre. Le gouverneur du Massachusetts Deval Patrick a qualifié la une de «mauvais goût» tandis que la chaîne de pharmacie CVS a banni le numéro «par respect pour les victimes de l'attentat et leurs proches». Une plus petite chaîne de magasins en Nouvelle Angleterre boycotte également le magazine qu'elle accuse de «glorifier des actions maléfiques».

Peu importe que la photo soit déjà apparue une fois en une du New York Times, quand Rolling Stone l'utilise, ils sont «de mauvais goût» et «vulgaires»

Comme l'explique Erik Wemple du Washington Post, l'image est opportuniste, mais pas seulement: c'est du journalisme intelligent et qui fait réagir. En montrant un terroriste mignon et beau garçon plutôt que moche et terrifiant, Rolling Stone a subverti nos attentes et met le doigt sur une vérité plus grande.

La une présente un contraste saisissant avec notre perception habituelle des terroristes. Ça nous demande: 

«Qu'est-ce que je m'attendais à voir en Tsarnaev? Qu'est-ce que j'espérais voir?»

La réponse la plus probable est un monstre, un abruti grossier avec une apparence diabolique. Ce que l'on obtient à la place,  c'est la plus alarmante des visions: un garçon qui ressemble à quelqu'un que l'on pourrait connaître. 

Une du numéro 1188 (août 2013) du magazine Rolling Stone.

A en juger par l'article lui-même, l'image est pertinente de façon déconcertante. Le papier, une enquête de deux mois conduite par Janet Reitman, retrace le tragique et dangereux parcours de Tsarnaev, de l'étudiant apprécié au monstre, en se concentrant sur l'influence grandissante de l'islam radical (c'est ce que suggère le titre en une, ceux qui ont été immédiatement choqués par l'image auraient bien fait de lire le texte qui l'accompagnait: «Comment un étudiant populaire et prometteur a été lâché par sa famille, et tombé dans l'islam radical et est devenu un monstre»).

Ce glissement de l'adolescent agréable au meurtrier perturbé est un récit puissant –et pas nouveau. Le Time avait fait le portrait des meurtriers de Columbine avec un angle similaire, en les appelant les «meurtriers de la porte d'à-côté» en une et en posant la question: «Qu'est-ce qui les a poussés à le faire?».

Une du magazine Time en 1999 représentant les deux adolescents à l'origine de la tuerie de Columbine.

On peut également rappeler que par le passé, le magazine avait mis en une Hitler, élu «homme de l'année» en 1939, et Joseph Staline qui reçut le même honneur en 1943 (le contexte est cependant différent car la perception de ces dictateurs au moment de la publication était bien différente de celle que l'on a d'eux aujourd'hui):

 

Unes du magazine Time avec Adolf Hitler (mars 1933) et Joseph Staline (janvier 1943)

Peu de gens se sont plaints cependant quand les tueurs de Columbine se sont retrouvés en couverture du Time, peut-être en partie parce que le magazine se consacre principalement à l'actualité tandis que le magazine Rolling Stone accorde plus de place à la musique et la culture. Et il est certain que la une de Rolling Stone est le domaine des célébrités de premier plan; beaucoup oublient que l'article explosif de Michael Hastings, récemment disparu, sur le général Stanley McChrystal était planqué dans un numéro où Lady Gaga faisait la une

Mais Rolling Stone a publié plusieurs autres articles géniaux, et ses éditeurs ont maintenu leur position concernant la une. Et ils ont raison. Ils ne «glorifient» personne. Peu importe quelle «gloire» cette une apporte, elle s'aligne plus sur un sentiment d'infamie que sur une quelconque célébrité; après tout, le texte en une le décrit comme le «poseur de bombes» et un «monstre». Oui, les éditeurs sont sûrement conscients du fait que Tsarnaev s'est attiré un étrange fan club composé de jeunes femmes proclamant leur coup de foudre pour lui et affirmant son innocence. Mais il est ridicule de supposer que le magazine cherche à attiser ce culte étrange, une supposition que l'on n'aurait jamais formulée à propos du New York Times. 

On peut souhaiter que les médias nous confirment que les psyhopathes sont des reclus fous, timbrés et flippants que l'on peut facilement identifier et donc éviter. Mais, comme cette histoire nous le rappelle, ce n'est tout simplement pas le cas. Certains psychopathes pointent une arme sur un objectif, d'autres se prennent en photo en T-shirt. Comme les nombreux amis de Tsarnaev pourraient en témoigner, on n'est pas aussi bons qu'on le croit pour repérer le mal qui se cache en dessous de la surface.  

Mark Joseph Stern

Traduit et adapté par C. S-G

Mark Joseph Stern
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Journaliste
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