Destitution de Morsi en Egypte: existe-t-il des coups d'Etat démocratiques?

L'armée égyptienne se déploie au Caire le 3 juillet. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

L'armée égyptienne se déploie au Caire le 3 juillet. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Généralement, les putschs sont vus comme l’antithèse d’un processus démocratique, une force politique brutale menée par les armes plutôt que par les urnes.

Le conseiller à la sécurité de Mohamed Morsi, le président égyptien destitué ce jeudi soir, vient de décrire les derniers événements égyptiens comme un «coup d’Etat militaire» et il semble assez évident que la définition classique du coup d’Etat –«quand l’armée ou un groupe militaire retourne ses armes contre le sommet de l’Etat, prend sa place, et oblige tous les autres corps de l’Etat à prendre ses ordres de ce nouveau régime»– colle assez bien à la situation au Caire.

Que pensent alors les supporters de la démocratie en Egypte –à la fois les manifestants de Tahrir et les observateurs internationaux– de ce qui se passe? Généralement, les putschs sont vus comme l’antithèse d’un processus démocratique, une force politique brutale menée par les armes plutôt que par les urnes. Selon la loi américaine, souvent contournée, des aides financières ne peuvent être versées aux gouvernements qui s’emparent du pouvoir par la force. (Quelle que soit la réponse de l’administration américaine aux événement de ce jeudi soir, ne vous attendez pas à ce qu’elle utilise le mot «putsch» dans les heures qui viennent.)

Existe-t-il des cas où des coups d’Etat font avancer la démocratie? Dans un article de 2012 rédigé pour le Harvard International Law Journal, Ozan Varol, actuellement professeur à la faculté de droit Lewis & Clark, estime que si la très grande majorité des coups d’Etat sont antidémocratiques par essence, et mènent à des régimes politiques encore moins démocratiques, il existe des exemples de «coup d’Etat démocratiques».

Sept critères

Si le concept paraît un peu ridicule, considérons que vendredi 5 juillet, puis dans dix jours en France, Américains et Français célébreront un soulèvement armée qui a renversé un gouvernement autocratique. Pourquoi des insurrections sanglantes sont parfois considérées comme légitimes tandis que des mouvements initiés par des militaires agissant au nom des citoyens privés de leurs droits ne le seraient pas?

Varol cite trois études de cas: le coup d'Etat de 1960 en Turquie, au cours de laquelle les militaires ont renversé le Parti démocrate légitimement élu, mais dont la dérive autoritaire inquiétait presse et intellectuels; en 1974 au Portugal, la Révolution des Œillets, initiée par l’armée, qui a renversé l'autoritaire Estado Novo, miné par une économie en décrépitude et une série de guerres impopulaires dans ses colonies africaines; et troisième exemple –intéressant dans ce contexte–, l'éviction d’Hosni Moubarak en 2011.

Pour Varol, pour être considéré comme démocratique, un putsch doit posséder sept caractéristiques:

  • (1) le coup d'Etat est organisé contre un régime autoritaire ou totalitaire
  • (2) les militaires répondent à une opposition populaire persistante contre ce régime
  • (3) le gouvernement autoritaire ou totalitaire refuse de démissionner en réponse au soulèvement populaire
  • (4) le putsch est organisé par un militaire respecté dans le pays, notamment en raison des liens étroits entre l’armée et la population à cause de la conscription
  • (5) les militaires mettent en scène le coup d'Etat pour renverser le régime autoritaire ou totalitaire
  • (6) l'armée prépare des élections libres et justes dans un court délai
  • (7) le coup se termine avec le transfert du pouvoir à des dirigeants démocratiquement élus.

Est-ce que ce qui arrive en Egypte rentre dans ce cadre? Pour les critères 6 et 7, cela reste à voir. Les critères 2 à 5 collent. Mais cela est plus difficile à juger pour le premier, et le plus important de tous. Morsi a été démocratiquement élu il y a tout juste un an. Si cette élection a été entachée par des irrégularités, c'était au détriment des Frères musulmans.

Une histoire sur le modèle turc?

D’un autre côté, les opposants à Morsi estimeront probablement que les Frères Musulmans étaient eux-mêmes engagés dans un auto-coup d’Etat, une situation qui voit un gouvernement démocratiquement élu affaiblir progressivement les institutions du pays afin de se maintenir au pouvoir —dans le cas égyptien, en augmentant les pouvoirs de l'exécutif avec une série de décrets présidentiels

L’armée juge que ses actions étaient nécessaires pour empêcher l’arrivée un nouvel homme fort autoritaire. La bonne nouvelle, c’est que, de par le monde, les putschs finissent de plus en plus fréquemment par revenir vite à un processus démocratique, bien plus vite que du temps de la Guerre froide; mais il est aussi possible que l’histoire égyptienne prenne le chemin du vieux modèle turc, avec un gouvernement élu et une armée qui intervient régulièrement pour corriger le système. De nombreuses pistes suggèrent que l’armée égyptienne s’intéressait à un tel modèle depuis le départ de Moubarak.

Les actions de l'armée égyptienne au cours des prochaines semaines détermineront en grande partie la façon dont l'histoire considèrera les événements d'aujourd'hui. Admettre l'existence de «coups démocratiques» peut être un système de pensée dangereux, parce que les putschistes décrivent presque toujours ce qu'ils font dans le but de sauvegarder la démocratie alors même que leur pouvoir se renforce. Savoir si on est face à un «coup d'Etat» ou une révolution, et si oui ou non ce putsch est démocratique, se voit généralement dans l’œil de celui qui regarde.

Joshua Keating

Traduit par Johan Hufnagel

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