Prism, écoutes: résignez-vous!

Nos libertés fondamentales, notre droit élémentaire au secret de nos échanges ont été bafoués et tout le monde s'en moque. Et si nous avions entériné que la vie privée était définitivement morte?

REUTERS/Max Rossi

- REUTERS/Max Rossi -

Voilà maintenant près d'un mois les révélations sur la surveillance massive qui permet aux Etats-Unis de scruter l’activité du monde entier en piochant dans les serveurs des géants du Net bien de chez eux (Google, Apple, Facebook et compagnie), a été mis au grand jour. Depuis la publication dans le Guardian et le Washington Post d’une présentation fort moche de la NSA sur le sujet, censée restée secrète (et pas que pour des raisons esthétiques), «l’homme par qui est arrivé le scandale», comme le désigne les médias, Edward Snowden, joue à Bib-Bip Coyote avec Washington à travers le monde, ravivant sur son passage des antagonismes au goût suranné de Guerre Froide.

Et... c’est à peu près tout. Car, à de rares exceptions près, et s'il n'y avait pas eu les écoutes à l'ancienne de certaines ambassades dont celles de la France aux Etats-Unis et de certaines institutions européennes pour réveiller les politiques, au-delà du petit frisson de l’affaire d’Etat, tout le monde s’en fout.

Bien sûr, les gros mots sont lancés, «Stasi» ou «Big Brother», ou «œil de Sauron» surtestostéronné (mon préféré), mais ils ne sont pas suivis d’effets. Au mieux, vous tirerez un haussement d’épaules de votre interlocuteur en abordant le sujet. Un «tout le monde s’en doutait bien». Ou un «je m’en fiche, je n’ai rien à cacher!» Voire un docte «ils n’avaient qu’à pas!». «Ils», c’est vous, c’est nous, et les centaines de millions d’utilisateurs des Google, Facebook, Apple, Microsoft et j’en passe, qui «n’avaient qu’à pas se foutre à poil sur Internet!»

Tout le monde s'en fout

Et la posture ne vaut pas uniquement pour la grande majorité, pour qui Internet ne constitue ni un centre d’intérêt, ni un métier, ni une expertise et se cantonne uniquement à un usage occasionnel, de surface. Chez les observateurs de longue date des tribulations réticulaires et de la tentation des Etats d’étouffer Internet, aussi, le sujet est parfois balayé d’un revers de main. PRISM «m’en touche une sans faire bouger l’autre», explique ainsi l’un de ces experts sur son blog, qui estime que l’affaire est connue depuis longtemps, sans avoir fait pour autant les gorges chaudes des médias. Et il est loin d'être le seul. Sur le sujet, sachants comme profanes semblent communier dans la même indifférence blasée.

Et par leur apathie, les Etats sont venus aussi gonfler cette lame de fond qui tranche quelque part entre fatalisme et acceptation.

Bien sûr, le ton a changé dimanche, à la suite de la dernière livraison de révélations de Snowden, selon lesquelles les institutions européennes seraient directement espionnés par les Etats-Unis. Angela Merkel avait certes abordé la question PRISMique face à Barack Obama, mais défendu les autorités américaines.

Les pays, à commencer par la France, ne se sont pas offusqués, même pour la beauté du geste, d’une telle atteinte à la vie privée de leurs citoyens, qui plus est exposée aux yeux de tous dans le FISA, cette loi américaine qui autorise explicitement la surveillance de ressortissants non-Américains, en dehors du sol américain (même si un doute subsiste aujourd’hui sur le champ d’application qui pourrait bien s’étendre au monde entier, Etats-Unis compris) mais par des agents américains. Cherchez l’erreur.

Atteinte explicite à la souveraineté des Etats, l’affaire est surtout, a-t-on souvent rétorqué, une officialisation par la lettre d’une pratique d’espionnage depuis longtemps en cours, mais de façon plus opaque, chez tous les Etats. Je n’en doutais pas, mais pourquoi un tel désintérêt des nations qui ont l’obligation en Europe, comme une juriste a eu l’occasion de me le faire remarquer lors d’un précédent papier sur le sujet, de protéger activement la vie privée de leurs concitoyens?

Peut-être précisément, me faisait également remarquer un de mes interlocuteurs, parce que cela n'intéresse pas les populations concernées. Et qu'il aura fallu attendre que les institutions soient prises dans les filets de la surveillance, et exposées comme telles, pour que le monde politique commence enfin à s'agiter. Peu importe le sort des citoyens, s'ils sont précisément les derniers à s'en préoccuper.

Indignez-vous!

Et rien ne semble pouvoir vraiment changer ça. Ce ne sont pourtant pas les explications et les appels au changement et à l’indignation qui manquent. On ne compte plus les articles, livres et conférences sur les façons de se protéger sur Internet. Avant comme après Prism, plusieurs grands militants connus de «l'Internet libre» ont aussi pris le clavier pour en appeler à un nouveau réseau, réécrit et repensé, où les entrailles mêmes du Net, le code, «incrusterait les protections que la Constitution [américaine, mais pas que, NDLR] nous garantit» en matière de vie privée, a ainsi expliqué une nouvelle fois le juriste Lawrence Lessig, un défenseur du Net notoire, également inventeur de l’alternative au copyright Creative Commons.

D’autres tentent aussi de convaincre cette majorité silencieuse qui approuve Prism avec plus ou moins de contrition (près de 40% des personnes interrogées en Allemagne approuveraient cette surveillance, elles seraient près de 50% aux Etats-Unis). Wired a ainsi brillamment expliqué que l’argument du «rien à cacher» ne tenait pas. Parce qu’il est impossible d’avoir une connaissance parfaite des contours de la loi, parce que cette dernière peut toujours évoluer et vous prendre dans ses filets. Et peut-être aussi parce qu’il s’agit simplement d’une question de principe, ce fameux vieux débat sur l’équilibre nécessaire à trouver entre la liberté et la sécurité, ces deux forces contraires mais complémentaires des sociétés.

Petite ombre électronique

Malgré les mises en garde, tout se passe comme si nous n’étions pas si réticents à cette «surveillance oblique» dont parle justement Wired. Cette veille permanente qui s’opère main dans la main avec les utilisateurs, «dans laquelle le gouvernement va le plus souvent [puiser] aux endroits où l’information s’est accumulée d’elle-même, tels que les boîtes mails, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et les télécoms.» Et moi la première! Malgré mon intérêt pour le sujet, j'ai toujours un iPhone (bouh !), n'ai pas quitté Facebook (double bouh!) et utilise abondamment les services de Google (bouh ultime!).

Un intervenant de Pas Sage en Seine, sorte de festival off de l'évènement numerico-parisien Futur en Seine, qui se propose de faire découvrir le hacking, me faisait remarquer il y a deux semaines qu’il suffisait peut-être d’expliquer qu’accepter Prism revenait à autoriser qu’un agent de police squatte son salon. L’image est efficace et le parallèle évident. Sauf que la surveillance des communications a ce petit avantage en plus: elle est bien moins palpable qu’un agent de police (passez moi l’expression).

Or il est beaucoup plus simple de se soumettre à cette «petite ombre électronique» que l’informatique fait planer sur nous tous, pour reprendre les sages paroles de Sandra Bullock dans Traque sur Internet, qu’à la menace bien moins nébuleuse d’un être vivant qui aurait les yeux posés sur nous en permanence, tonfa au poignet.

Maîtriser la machine

Que faire alors ? Traiter ces centaines de millions d’utilisateurs (et je m’y inclus) de neuneus serviles? «Ah! Ah! vous l’avez bien mérité !» Mais après? Fouler au pied des usages aussi massifs que le simple réflexe de se balader avec un téléphone capable de se connecter à Internet reviendrait à nier une sacré tranche de réalité. La bande des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) n’a pas volé son titre de «géants du Net»: leurs services ont su rencontrer une demande sociale. Massive.

On peut alors demander à l’humanité de se plonger dans l’étude des machines, l’inviter à mettre les mains dans le cambouis, comme on dit, lui expliquer que c’est en ouvrant les capots de ses ordinateurs, de ses logiciels, et de tous les objets qui lui permettent de se connecter à Internet qu’elle reprendra le contrôle. «L'humain doit rester maître, pas la machine», répète depuis quelques jours en boucle les «historiques» du web français. Et à raison: l’enseignement du code à l’école, au-delà même des usages informatiques, prend d’ailleurs ici tout son sens. Cela fait peut-être partie de la solution à long terme pour nous patcher contre la résignation PRISMique, beaucoup ont d’ailleurs déjà eu l’occasion de le rappeler.

Pas d'épiphanie numérique

Le problème c’est qu’on ne peut pas attendre d'adultes déjà plongés dans ces usages qu’ils se mutent en hackers et experts ès code, option DIY. Même s'il faut encourager cet apprentissage, bien peu de gens ont le temps, l’argent, la compétence et la disponibilité d’esprit pour se pencher ex nihilo sur ces problématiques.

Une autre partie de la solution pourrait alors venir de la communauté de ceux qui savent déjà, de ceux qui comprennent un peu mieux les machines que le commun des mortels. Pourquoi ne pas imaginer une alternative aussi performante, pratique, ergonomique et cool que les Google, Apple, Facebook et compagnie, la garantie de la sécurité des données et de la vie privée en plus? Bousculer les choses non pas en changeant (dans un premier temps du moins), les individus, mais les options qui s’ouvrent à eux. En y réfléchissant, cette idée qui me paraissait être la plus efficace et, dans une certaine mesure, la plus réaliste, semble tout aussi mal engagée.

Certains s'y sont déjà cognés: l'exemple le plus fameux est certainement Diaspora, présenté comme un Facebook plus libre, et qui se meurt aujourd'hui, faute d'avoir rencontré le succès escompté. Et c'est loin d'être le seul exemple. Car encore faut-il que ces alternatives rencontre leur public. Et ce dernier semble peu disposé à écouter.

J’ai d’ailleurs pu le voir en situation. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autre, mais il me semble particulièrement parlant. Toujours au festival Pas sage en Seine dont je parlais plus tôt, une de mes anciennes collègues d’Owni, Sabine Blanc, a eu l’excellente idée de confronter sa maman aux hackers (voir la conférence en vidéo ci-dessous). Depuis longtemps observatrice de ce milieu, et auteur d’un ouvrage (que je vous conseille) sur le sujet, Sabine voulait que sa mère, pour qui les hackers étaient au mieux une communauté nébuleuse, au pire des gens vaguement «dangereux», rencontrent ceux qui font et définissent en partie ce milieu.

L’expérience a été saisissante. Après avoir parlé de logiciels libres, de la reprise en main des machines, de l’après-Prism, de la diffusion des outils utilisés par les hackers auprès du grand public... il n’y a pas eu d’épiphanie. La maman de Sabine loin d’être «bête», comme le présumait l’excentrique pape du logiciel libre Richard Stallman, n’a pas été touchée par la grâce du code.

A la fin de la conférence, elle ne semblait pas plus vouloir basculer sur Linux, ou sur des services plus protecteurs de sa vie privée. J’en ai d’ailleurs profité pour lui demander : si une alternative de la sorte existait sur le marché, cela la pousserait-elle à migrer de Google ou Microsoft? Eh bien, non.

 

RIP vie privée?

Peut-être faut-il alors encore se résigner. En attendant qu’un jour enfin, le code informatique participe du socle des connaissances fondamentales, peut-être faut-il estimer que la vie privée n’est plus. RIP.

Laurent Chemla, pourtant défenseur de longue date des libertés en ligne, et qui se définit lui-même comme un ancien héraut de la notion, a déjà franchi le Rubicon:

«Dans les villages préindustriels, chacun savait à peu près tout de la vie de ses voisins: eh bien nous sommes aujourd’hui entrés, de ce point de vue aussi, dans l’ère du village global.

Un monde dans lequel chacun sait tout sur tout le monde, en permanence, et dans lequel chacun l’accepte comme une chose assez naturelle. Comme si, finalement, la notion même de vie privée n’avait été qu’une parenthèse de l’histoire des débuts de la société industrielle.»

Il est d'ailleurs loin d'être le seul à le penser: le patron de Google, Eric Schmidt, comme, à l'autre bout du spectre, le porte-parole de WikiLeaks Julian Assange, ont déjà eu l'occasion de s'exprimer à ce sujet.

Reste à voir ce que la fin de cette parenthèse enchantée nous réserve. Pour Laurent Chemla, passer de vie privée partielle à vie publique intégrale peut se révéler bien plus dommageable pour les puissants que pour les citoyens lambda: «si nous devons échanger notre vie privée contre la transparence totale de ceux qui nous surveillent et de ceux qui nous gouvernent, écrit-il, alors peut-être n’est-ce pas nous qui aurons le plus à y perdre.» Pas plus tard qu’il y a une semaine l’éditorialiste du Monde Arnaud Leparmentier, pourtant éloigné de ces contrées numériques, ne s’émouvait d’ailleurs pas d’autre chose sur France Info, rapprochant Prism du mouvement de transparence imposé aux dirigeants.

Question de principe

Mais l’affaire peut aussi tourner en eau de boudin. Car encore faut-il estimer que tout est public. Et prendre les précautions d’usage : préserver les choses les plus intimes des yeux indiscrets posés sur toutes nos communications. Partir du principe que toute info qui circule dans ces canaux, qu’ils soient faits de cuivre, de fibre ou même de pigeons voyageurs, est de toute façon susceptible d’être interceptée et rendus publique. Finis les sextos et les DM cochons. Et, plus sérieusement, les conversations sensibles. Même chiffrés, la confidentialité de ces messages a de toute façon une date de péremption.

Mais cette solution du tout public a un défaut: celui de se résoudre à cette surveillance généralisée. Elle cherche bien sûr à la neutraliser, mais en l'intégrant: elle en accepte le principe et le pousse à son paroxysme, pour finalement lancer un défiant «nous n’avons rien à cacher, et vous ?» aux gouvernants.

Sauf que tout le monde n'a pas le luxe de pouvoir basculer sans risque majeur, au-delà d'un voyeurisme inévitable, sa vie du privé au public. A commencer par une bonne partie du globe, Chine, Russie, Syrie, sans oublier tous les pays du Printemps arabe, pour ne citer que les plus évidents.

On revient alors au noeud du problème. Il n'est pas à chercher dans la nature de nos communications, ou dans notre besoin d'échanger, y compris via des outils à la sécurité douteuse. La faute ne nous incombe pas. Elle incombe d'abord à cette surveillance massive, automatisée, généralisée et faiblement encadrée synonyme d'une régression tout aussi systématique des libertés. «Vie privée pour les faibles, transparence pour les puissants», résume Menaces sur nos libertés, compilation de discussions entre militants du Net, dont le Français Jérémie Zimmermann. C'est une question de principe.

Andréa Fradin

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L'AUTEUR
Journaliste qui furète sur les autoroutes de l'information. Ex-Owni et Libération. Parle aussi sur Le Mouv. La suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 02/07/2013
Mis à jour le 02/07/2013 à 17h24
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