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Quand le FN pourfendait le «terroriste» Nelson Mandela

Bruno Gollnisch, Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret, le 11 novembre 1995. REUTERS/Str New.

Bruno Gollnisch, Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret, le 11 novembre 1995. REUTERS/Str New.

Dénonciation d'un «assassin» qui a «ruiné son pays», présentation de l'apartheid comme une «utopie», rébellion contre les sanctions économiques... Si Marine Le Pen a salué «une grande voix de l'Afrique», le discours tenu par son parti un quart de siècle plus tôt était tout autre.

«Avec la mort de Nelson Mandela, c'est une grande voix de l'Afrique qui s'éteint.» La présidente du FN Marine Le Pen a salué, vendredi 6 décembre, la mémoire du héros de la lutte contre l'apartheid, disparu la veille à l'âge de 95 ans, dont elle estime que, «par patriotisme et par amour de son peuple», il a «réussi à sortir son pays de la guerre civile en le préservant des déchirures», remportant une «victoire sur la division, la haine et la revanche».

Interrogée sur France Inter, fin juin, au début de l'agonie du prix Nobel de la paix 1993, la députée européenne avait déjà salué une «figure d'apaisement» qui a permis la sortie d'«un système évidemment profondément contestable, condamnable et injuste». Une déclaration qui avait provoqué un incident avec l'animateur Patrick Cohen, qui avait rappelé les positions beaucoup plus ambiguës de Jean-Marie Le Pen sur le sujet, s'attirant en retour le qualificatif de «Radio Bolcho».

Car le FN a, dans le passé, tenu des propos très durs sur Nelson Mandela. En janvier 2002, Jean-Marie Le Pen, alors en pleine dédiabolisation présidentielle, avait certes expliqué tenir «en estime» l'ancien président sud-africain pour sa «grande capacité à établir la paix et la réconciliation entre les Africains du Sud». Il avait même tenté, en vain, d'organiser une rencontre –qui avait avorté, officiellement, selon le FN, pour des «raisons de calendrier», Marine Le Pen avançant elle aujourd'hui l'hypothèse de pressions de Jacques Chirac.

Mais son parti tenait encore un discours très dur sur le leader sud-africain dans son programme:

«Alors que nos dirigeants ne cessent de donner aux Français des leçons “d’antiracisme”, nous avons soutenu l’accession au pouvoir de Nelson Mandela en Afrique du Sud, puis son successeur, qui sont en train de ruiner le pays en provoquant l’exode des Blancs.»

«Ni ému, ni ravi» par sa libération

Cinq ans plus tôt, Bruno Mégret, qui faisait alors encore partie du FN, avait lui fait débaptiser dans sa ville de Vitrolles les rues Nelson-Mandela et Dulcie-September. Cette dernière, une militante anti-apartheid, avait été abattue à Paris en 1988 en pleine campagne présidentielle, suscitant la réprobation du gouvernement de cohabitation tandis que Le Pen parlait d'un «règlement de comptes entre terroristes».

Au moment de la libération de Mandela, le dirigeant frontiste estimait que «le système de l'apartheid était un système de développement séparé. Peut-être était-ce une utopie». Il expliquait également à L'Heure de vérité que l'évènement ne l'avait «ni ému, ni ravi», en raison d'«une espèce de méfiance à l'égard des terroristes quel que soit le niveau auquel ils se situent».

Déjà, en 1985, il se plaignait dans son livre La France est de retour que «la conscience universelle [soit] mobilisée contre l'Afrique du Sud sous prétexte que les noirs n'auraient pas le droit de vote, alors qu'il s'agit, personne ne le nie, du pays où le niveau de vie des noirs est le plus élevé d'Afrique».

Des propos ni ponctuels, donc, ni isolés à la tête d'un parti pour qui le régime de Pretoria a longtemps incarné un rempart contre l'expansion communiste en Afrique australe (Mozambique, Angola...). En juin 1986, National-Hebdo, le magazine du FN, écrivait ainsi que «la revendication symbole de la lutte anti-apartheid est la libération de Nelson Mandela, militant communiste et terroriste. [...] Mandela le bolchévique balaiera Tutu-menchévique quand l'évêque aura fini d'être utile».

«Masquer l'échec du marxisme en Afrique»

En ce milieu des années 1980 où la libération de Nelson Mandela et la fin de l'apartheid devenaient des causes mondiales, on trouvait d'autres propos similaires dans la bouche de dirigeants du FN (dont beaucoup sont depuis disparus ou ont quitté le parti). Y compris dans des hémicycles, celui du Parlement européen, après le succès des élections de 1984, ou de l'Assemblée nationale, grâce à l'introduction de la proportionnelle en 1986.

En septembre 1985, lors d'un débat sur la situation en Afrique du sud au Parlement européen, l'eurodéputé FN Olivier d'Ormesson (qui quittera le FN après l'épisode du «point de détail») dénonçait ainsi «une opération de diversion pour masquer l'échec du marxisme en Afrique». En juin 1990, lors de la visite de Mandela, tout juste libéré, à Strasbourg, Bruno Gollnisch, actuel membre du bureau politique du FN, s'étonnait lui, au nom des eurodéputés d'extrême droite, que «le Parlement européen reçoive officiellement un homme qui refuse jusqu'ici d'abandonner la violence terroriste».

La venue de Mandela dans la capitale alsacienne sera d'ailleurs l'occasion d'un violent incident entre deux eurodéputés socialistes du Benelux et Jean-Marie Le Pen et son lieutenant Bernard Antony (qui a aujourd'hui quitté le parti), les premiers nommés demandant aux élus frontistes si le discours du leader sud-africain ne leur avait pas coupé l'appétit... L'affaire se terminera par un crachat et une gifle.

Des dirigeants socialistes du Parlement européen s'interrogeront aussi, trois ans plus tard, sur le fait que le FN ait fait estrade commune dans certains événements avec Clive Derby-Lewis, un homme politique sud-africain condamné à la prison à vie en 1993 pour sa participation à l'assassinat d'un dirigeant de l'ANC, Chris Hani.

«Un homme qui a été arrêté pour avoir assassiné un tas de gens»

A Paris aussi, les élus FN se déchaînèrent en plusieurs occasions. En octobre 1986, lors de l'examen du budget, Edouard Frédéric-Dupont, ancien RPR brièvement passé au FN, lançait ainsi:

«La libération de Mandela est une obsession dans certains pays. Mais c'est le plus grand terroriste du monde! C'est un homme qui a été arrêté pour avoir assassiné un tas de gens. M. Mandela a même dit que si on le libérait, il recommencerait!»

En novembre 1987, son collègue Jean-Pierre Stirbois s'insurgeait lui contre l'embargo envers l'Afrique du Sud, qui empêchait Dassault d'y vendre ses avions:

«Vaut-il mieux vendre des Mirage à un pays qui s'engagea pour défendre nos libertés pendant les deux guerres mondiales au prix de milliers de morts et conserver l'emploi à des centaines de travailleurs français, ou vaut-il mieux vendre des armes en touchant des pots-de-vin pour son parti à un pays ennemi, responsable de la mort et de la prise en otages de citoyens français?»

La même année, Stirbois avait tenté de faire voter un amendement punissant, au titre de la loi de 1881, l'apologie par la presse des «atroces attentats commis par l'ANC en Afrique du Sud par le supplice du collier». Et avait alors raconté dans l'hémicycle sa rencontre avec le président sud-africain Piers Willem Botha:

«Le 11 novembre 1986, [...] j'étais en Picardie dans un petit village qui s'appelle Longueval. Pourquoi? Parce que, ce jour-là, un chef d'Etat d'un grand pays déposait une gerbe à la mémoire des 16.000 de ses compatriotes qui étaient venus défendre nos libertés en 1914 et qui avaient péri en cette occasion. Je me suis rendu compte qu 'il y avait ce jour-là certes des députés mais qu'il s'agissait exclusivement de députés du Front national.»

Stirbois était à l'époque membre du groupe d'amitié parlementaire France-Afrique du Sud, qui organisa en juillet 1987, comme le rappelle Politis, un voyage d'études très contesté en Afrique du Sud, alors que l'arrestation là-bas d'un coopérant français accusé d'être un «porteur de valises» de l'ANC, Pierre-André Albertini, avait tendu les relations entre Paris et Pretoria.

«Il faut aller voir là-bas, messieurs! Il ne suffit pas de lire la Pravda pour savoir ce qui se passe en Afrique du Sud! [...] Une expérience unique est en train de se dérouler sous nos yeux, la création d'un véritable Etat multiracial… [...] Soweto, c'est une ville comme certains corons du Nord avec des petites maisons, des moyennes et des plus riches...», s'exclamera quelques semaines plus tard le député FN Jean-Pierre Schenardi, membre d'une délégation où l'on comptait également Bruno Gollnisch.

Le propos le plus polémique n'était cependant pas venu du FN, mais du député RPR Jean Kiffer, qui avait déclaré à son retour en France que l'apartheid n'«existait plus et que la paix et la sécurité régnaient». Car à l'époque, les déclarations sulfureuses sur Mandela n'émanaient pas que de l'extrême droite, mais aussi de l'aile la plus conservatrice de la droite. Symbolisée, par exemple, par Jacques Médecin, maire apparenté RPR de Nice, qui jumela sa commune avec le Cap au milieu des années 1960 et écrivit, quelques années avant de mourir en exil en Uruguay, que Mandela et Desmond Tutu auraient dû recevoir «le prix Nobel de la haine».

Jean-Marie Pottier

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