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«Ich bin ein Berliner»: les Allemands se souviennent du jour où John F. Kennedy a prononcé ces mots

Annabelle Georgen, mis à jour le 26.06.2013 à 17 h 48

Le 26 juin 1963, il y a 50 ans jour pour jour, John F. Kennedy prononçait à Berlin son fameux «Ich bin ein Berliner» (je suis un Berlinois). Berlin-Ouest était alors un îlot de liberté perdu au beau milieu de la dictature communiste d'ex-RDA, pris en tenaille entre l'Occident et le Bloc de l'Est alors plongés en pleine Guerre froide.

Ces mots d'espoirs, prononcés par le président américain avec aplomb, alors que ce dernier ne parlait pas un mot d'allemand –sur ses notes, il avait écrit la phrase «Ish bin ein Bearleener» pour s'aider à la prononcer correctement, comme le montre Der Spiegel–, avaient mis en liesse la foule de Berlinois rassemblés devant la mairie de Schöneberg pour l'entendre parler.

A l'occasion du cinquantenaire de ce discours historique, la mairie de Berlin a lancé un appel à témoins auquel ont répondu de nombreuses personnes, dont les souvenirs sont rapportés sur le site berlin.de.

Eva Quistorp, alors écolière à Clèves, dans l'ouest de l'Allemagne, s'était rendue à Berlin avec sa classe pour l'occasion:

«J'étais follement impressionnée par la belle allure de Kennedy, si jeune et beau et élégant, je n'avais encore jamais vu un tel homme. Mais étrangement je ne lui ai pas tendu la main ensuite, parce que, élevée dans une famille anti-nazie, on m'avait appris à garder mes distances avec les puissants, mais aussi parce qu'à cette époque j'étais encore si timide et que je sentais: c'est un moment historique.»

Une autre écolière, Karla Herrmann, 15 ans à l'époque, n'a pas eu cette chance. Bien qu'elle habite à Berlin-Ouest, sa mère n'a pas voulu la laisser assister au discours. C'est devant le petit écran, avec sa grand-mère, qu'elle a dû se résigner à écouter Kennedy parler:

«Mais j'ai réussi à faire quelques photos des images télévisées. Quelle journée... je n'ai jamais oublié!»

C'est également avec beaucoup d'émotion qu'un Berlinois d'adoption, l'Américain Jerry Geber, se souvient de la visite de son compatriote:

«J'étais nouveau à Berlin, car j'étais arrivé des Etats-Unis (New York) début mars. A la différence de la grande majorité des Berlinois de l'Ouest qui, après la construction du Mur à peine deux ans plus tôt, avaient un besoin urgent de réconfort, mes attentes vis-à-vis du président n'étaient pas très grandes. Cependant, son discours, et l'enthousiasme invraisemblable de la foule suscité par la désormais célèbre sentence “Ich bin ein Berliner!”, m'a vraiment exalté. En novembre de la même année, j'étais sur le côté sud de la place, pleurant doucement comme presque tous ceux qui étaient là, pendant la cérémonie après la mort de Kennedy. Son discours a rendu ma décision de rester à Berlin plus facile.»

Gisela Morel-Tiemann, alors étudiante en première année à la Freie Universität à Berlin, a gardé un souvenir amer de la visite du président américain. Deux jours après sa venue, alors qu'elle souhaitait se rendre à Berlin-Est avec des amies pour assister à un autre discours, celui du dirigeant communiste russe Khrouchtchev, elle a été arrêtée à la frontière par des agents de la Volkspolizei (le police du peuple):

«Après un interrogatoire qui a duré des heures, je devais expliquer ce que Kennedy voulait dire, quand il parlait de liberté. L'incertitude par rapport à comment tout cela allait terminer et la peur bleue que j'avais me rendaient de minute en minute plus révoltée et insolente, et c'est comme ça que j'ai répondu: “Si je dis chez nous: 'Adenauer[1] est complètement idiot', beaucoup de gens seront outrés et prendront ça comme on ne peut plus impertinent et comme un 'crime de lèse-majesté', mais il ne m'arrivera rien. Chez nous, il y a la liberté d'expression en effet. Mais si je dis chez vous: 'Ulbricht[2] est complètement idiot', je vais en prison”. Etonnante contre-question de celui qui mène l'interrogatoire: “Pourquoi en prison? Plutôt à l'hôpital psychiatrique”.»

Gisela Morel-Tiemann a ensuite été relâchée à la frontière et n'a donc pas pu assister au discours de Khrouchtchev. La visite du président américain avait en effet provoqué beaucoup d'inquiétude parmi les dirigeants de l'ex-RDA qui, tout à leur paranoïa habituelle, craignaient que sa venue ne provoque la chute du Mur, car il était apprécié par la population. Un grand dispositif de sécurité avait donc été déployé à Berlin-Est pour parer à tout débordement, comme le rappelle l'hebdomadaire Die Zeit:

«Depuis le 21 juin des mesures renforcées avait été mises en place pour sécuriser la frontière avec Berlin-Ouest –il y avait une zone interdite qui allait jusqu'à 500 mètres de large [au-delà du Mur] à Potsdam, jusqu'à 100 mètres à Berlin, que seuls ceux qui possédaient un laisser-passer pouvaient fouler.»

Et les autorités avaient tendu in extremis des pans de tissu rouge sombre entre les colonnes de la Porte de Brandebourg, qui se trouvait alors côté Est, pour éviter que le président du haut de la plateforme qui permettait d'observer Berlin-Est par-delà le Mur, puisse avoir un quelconque contact visuel avec les passants.

A.G.

[1] chancelier de la RFA à l'époque. Retourner à l'article

[2] président du Conseil d'État de l'ex-RDA. Retourner à l'article

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (342 articles)
Journaliste
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