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Turquie: et maintenant, que peut-il se passer?

Ariane Bonzon, mis à jour le 07.06.2013 à 16 h 19

Entretien avec Elise Massicard, responsable de l'Observatoire de la vie politique turque à l'Institut français d'études anatoliennes, et chercheuse associée au Ceri.

Un serveur fait une pause devant les barricades de la place Taksim, le 4 juin 2013 à Istanbul. REUTERS/Murad Sezer

Un serveur fait une pause devant les barricades de la place Taksim, le 4 juin 2013 à Istanbul. REUTERS/Murad Sezer

Istanbul (Turquie)

Et maintenant? Quelle sortie de crise possible alors que la mobilisation à Istanbul et ailleurs dans le pays se poursuit ? Quels sont les risques? C’est ce que nous avons demandé à  Elise Massicard, responsable de l'Observatoire de la vie politique turque à l'Institut français d'études anatoliennes, et chercheuse associée au Ceri.

Quels sont les scénarios possibles?

Epuisement. La mobilisation peut s’épuiser d’elle-même. Auquel cas, le pouvoir ne prendra pas en compte les revendications, ou uniquement à la marge. Vu le niveau de mobilisation qui se maintient depuis vendredi 31 mai, cela semble peu probable.

Durcissement. Si Erdoğan reste inflexible sans que la mobilisation s’épuise, la situation risque de se tendre davantage. Cela pourrait s’exprimer par un regain de violences policières (et un accroissement des gardes-à-vue) qui pourrait également permettre au pouvoir de délégitimer le mouvement comme étant le fait de provocateurs cherchant à créer le chaos et utilisant des moyens illégaux.

Conciliation. Le pouvoir pourrait prendre acte de certaines revendications exprimées, en particulier sur le projet de réaménagement de la place Taksim. Auquel cas, cette conciliation pourrait passer par une autre figure qu’Erdoğan: par exemple, le président de la République, Abdullah Gül, ou le maire d’Istanbul, Kadir Topbaş. Il est peu probable qu’Erdoğan démissionne. En revanche, des législatives anticipées pourraient être envisagées. L’AKP étant très fort électoralement, il est probable qu’il en sorte vainqueur.

Y a-t-il des risques?

Il existe un risque de durcissement et de polarisation des deux côtés, qui pourrait donner lieu à des violences, mais aussi à des affrontements entre civils. On pourrait assister à des rééquilibrages au sein du pouvoir, le leadership d’Erdoğan pouvant être contesté en interne à l’AKP. En cas de déstabilisation du pouvoir (à cause de la question syrienne, de la question kurde), les équilibres régionaux pourraient être remis en cause. L’armée est la grande absente pour l’instant. Si le conflit se prolonge, il n’est pas impossible qu’elle sorte des casernes.

Que l'histoire de la Turquie nous apprend-elle qui pourrait se rejouer ici?

L’histoire des mobilisations en Turquie montre que leurs revendications sont rarement écoutées par le pouvoir, et qu’elles obtiennent rarement gain de cause. A plusieurs reprises, on a assisté à des dynamiques de radicalisation et de polarisation. Certains militants peuvent être très déterminés. N’oublions pas que la Turquie détient le record du monde de morts par grève de la faim. Il existe en Turquie de réels militants professionnels qui sont parfaitement capables de tenir tête à la police, de tenir une grève de la faim, etc. De nombreux jeunes sont en train d’apprendre actuellement les «trucs à savoir» en manifestation.

En quoi cette mobilisation tranche-t-elle avec celles du passé?

Si les groupes mobilisés sont sociologiquement proches de ceux qui avaient peuplé les grands meetings républicains de 2007 (la gauche au sens large, la classe moyenne «moderne», les jeunes, etc.), ce qui est nouveau ici est le caractère largement spontané et très peu encadré de la mobilisation.

En plus des groupes politiques et des groupes environnementalistes, ont ainsi largement encouragé la mobilisation des organisations professionnelles (chambres d’avocats, de médecins, d’ingénieurs, d’architectes), de nombreux lycées et universités, mais aussi des clubs de supporters de football.

Il faut aussi insister sur l’ampleur de la mobilisation: plusieurs centaines de milliers de personnes, peut-être un million, étaient à Taksim le week-end des 1er et 2 juin. Les soutiens passifs sont aussi très nombreux: de ceux qui applaudissent au passage des manifestants, à ceux qui tapent sur les casseroles la nuit venue dans les quartiers, à ceux qui commandent sur internet des repas à servir aux manifestants de Gezi...

Propos recueillis par Ariane Bonzon

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